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Billet de blog 8 déc. 2022

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La tempête Ramaphosa fera-t-elle couler le navire ANC ?

La tempête Ramaphosa s’est abattue sur l’ANC a quelques jours de l’ouverture de sa Conférence nationale qui doit élire la direction du parti et aussi désigner son candidat présidentiel pour les prochaines élections générales de 2024. Le navire gouvernemental navigue dans des eaux dangereuses et s’il évite le naufrage, les dégâts seront sérieux.

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 Le scandale de la ferme de Phala Phala qui a éclaboussé le Président Ramaphosa a mis le pays en émoi : le président annonçant sa démission imminente le jeudi 2 décembre, puis préférant consulter son parti et ses avocats ; puis annonçant qu’il engageait une procédure judiciaire pour éclaircir les accusations qui ne sont étayés par aucune preuve.

L’opposition a décidé de déposer une motion de destitution devant le Parlement. Décision qui ne sera pas suivie d’effet, l’ANC ayant décidé de voter contre et ayant la majorité absolue. Julius Malema, du parti EFF, Economic Freedom Fighters, a fait de la surenchère en demandant l’arrestation immédiate du président pour corruption.

Pour arriver à comprendre ce mélodrame politique, il faut reprendre l’évolution politique du pays depuis les négociations difficiles entre 1991 et 1994 avant la tenue des premières élections libres de 1994.

 Cyril Ramaphosa a été un des négociateurs de l’équipe de Mandela. Son aura de dirigeant syndical, son habileté et son habitude de traiter avec le grand patronat étaient des atouts importants et il s’est fait à titre personnel des amis avec les patrons des compagnies minières. Après les élections de 1994 et le choix de Thabo Mbeki pour être vice-président, il a décidé de se retirer de la vie politique pour se tourner vers le monde des affaires. Sa réussite est éclatante : en 2015, il était la 42eme personne la plus riche d’Afrique et sa fortune était estimé à 450 millions de dollars. En 1995, un ami qui l’encourageait à faire des affaires lui avait dit « tu auras assez d’argent pour ne pas être corrompu ».  Pas si sûr, si l’affaire des 580 000 dollars, cachés dans un canapé, puis volés, se révèle confirmée.

Ramaphosa n’est pas le seul responsable de l’ANC à avoir fait fortune après 1995. Dès le tournant néo-libéral amorcé en 1995 par l’abandon du RDP, Redistribution and Delevopment Plan, inspiré de la Charte de la liberté de 1955, pour l’adoption, sans discussion, du GEAR, Growth, Employment and Redistribution, d’inspiration néo-libérale, et la politique du Black Economic Empowerment , pour créer une bourgeoisie noire, les nouveaux riches noirs ont vite intégré le monde des affaires sans états d’âme. (Lire The ANC Billioniares, Big Capital's Gambit and the Rise of the Few par  Pieter Du Toit Editions Jonathan Ball 2022)

 Le jeu de chaises musicales des présidents Thabo Mbeki, démis et remplacé par Jacob Zuma , démis et accusé de corruption,  n’est qu’un aspect de la lutte interne au sein de l’ANC et de ses alliés , le Cosatu et le SACP. Ces derniers luttant à armes inégales pour sauvegarder ce qu’ils pouvaient des promesses électorales faites en 1994 pour la création d’emplois et une vie meilleure pour tous. La fermeture du ministère dirigé par Jay Naidoo, le secrétaire général de la Cosatu, pour la mise en place du RDP, a sonné le glas des espoirs révolutionnaires de nombreux militants dès 1995.

La confiance dans l’ANC n’a fait que diminué au fil des élections devant le manque d’efficacité d’un parti en proie à des luttes de clans et à une corruption qui touche tous les échelons du service public et des entreprises d’état. Les coupures d’électricité, les vols de rails de chemins de fer, de câbles électriques, le manque d’entretien des réseaux   d’eau et d’assainissement, les services postaux à l’arrêt, etc… et un chômage officiel qui atteint presque 40% de la population en âge de travailler, n’incitent guère à donner son vote à un parti qui détient tous les pouvoirs depuis 1994.

Mais pour qui voter ? L’opposition n’a pas réussi à s’imposer comme un adversaire crédible. L’Alliance Démocratique (DA) n’arrive pas à rassembler au-delà de son électorat blanc et métis. Le parti règne dans la province du Cap occidental sans partage, mais son implantation ailleurs reste sporadique et les luttes d’ego font des ravages au sein du parti. EFF, le parti des Combattants pour la liberté économique, avec son dirigeant Julius Malema, au langage et comportement outranciers, effraie plus qu’il n’attire. Les partis traditionnels de droite comme Freedom Front + espèrent toujours profiter du chaos, mais leur base reste exclusivement blanche. A chaque élection apparaissent des partis éphémères qui disparaissent aussitôt le temps des élections finies.

 La conférence nationale de l’ANC va s’ouvrir le 16 décembre et nul ne peut prévoir ce qu’il peut se passer. Les ennemis de l’actuel président sont prêts à monter à l’assaut, mais les élections internes qui ont eu lieu dans chaque province, avant la semaine folle début décembre, donnent une majorité confortable à Cyril Ramaphosa.  Ce dernier a aussi une bonne image dans l’opinion publique, en dépit de Phala, Phala, le mot à la mode pour désigner tout ce qui ne va pas, et il a le soutien du monde des affaires. Mais quoiqu‘il arrive, la désillusion et l’amertume sont grandes parmi les anciens compagnons de lutte et une grande partie de la population. L’ANC ne fait plus rêver.

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