Mozambique: le mirage du gaz

Les promesses du gisement de gaz naturel au large du Mozambique ont fait rêver les dirigeants de ce pays pauvre. La croyance en la manne qui ruisselle sur tous, en enrichissant au passage les décideurs, vient de sombrer tragiquement sous les attaques des rebelles. La rêve a tourné au cauchemar.

Depuis 2010, les dirigeants du Mozambique ont cru que la fin des ennuis pour renflouer les caisses vides de l’état allait arriver avec ce gigantesque programme de gaz naturel liquéfié (LNG). La production prévue de 100 millions de tonnes à partir de 2019 allait générer des bénéfices confortables pour l’état qui pourrait ainsi répondre aux besoins de sa population. Cette découverte n’a pas manqué d’attirer l’attention des compagnies pétrolières. Eni, la compagnie italienne est arrivée la première, suivie de l’américaine Exxon Mobil et enfin Total, la compagnie française.

On prévoyait pour commencer 10 « trains » de LGN pour une production de plus 50 millions de tonnes par an. Les prévisions étaient surestimées et en 2020, seul Total a produit deux trains pour 13 millions de tonnes par an et la production totale arrive péniblement à 16 millions de tonnes par an.

Ce que les dirigeants mozambicains, les oligarches du Frelimo n’avaient pas prévu non plus, c’est qu’à force de délaisser les populations rurales se débattre dans la misère la plus sordide, elles finiraient par se révolter et que le système du copinage et de la corruption à tous les niveaux de l’état et de la fonction publique avait des limites. L’espoir pour un gouvernement à bout de souffle était ce gaz miraculeux qui allait résoudre tous les problèmes. C’était un pari. Il l’a perdu. Comme le dit Joseph Hanlon dans son ouvrage Civil War, Civil Peace, pour qu’une guerre civile éclate il faut deux ingrédients : un mécontentement si fort pour que la population ressente la nécessité de tuer pour survivre et une intervention extérieure. C’est ce qui s’est passé dans la province de Cabo Delgado : une population abandonnée par l’oligarchie du Frelimo qui se partage les richesses minières avec des compagnies étrangères.

Il est plus facile de qualifier les insurgés d’islamistes et d’agiter la menace de l’Etat islamique que de dénoncer l’abandon de la population de cette province à majorité musulmane. Save the Children Mozambique et Amnesty international appellent les insurgés, al Shabbaab, qui signifie les jeunes, et dénoncent les exactions commises, mais notent que l’idéologie islamiste si elle a grandi depuis quelques années dans cette province pauvre, a pris son essor avec l’arrivée de ressources de l’extraction gazière ou minière.

Les dirigeants du Mozambique ont favorisé l’intervention de milices paramilitaires comme le Groupe Wagner russe et son homologue sud-africain Dick Advisory Group, pour lutter contre les insurgés plutôt que de demander de l’aide aux pays voisins de la SADC ou l’aide internationale, et de mettre en avant la lutte globale contre l’Etat islamique plutôt que de voir l’incompétence de ses dirigeants corrompus exposée au grand jour. Comme au temps de la guerre froide, où le communisme était l’ennemi, la lutte contre l’islamisme est devenu le réflexe fédérateur dans le chaos mondial actuel. Les Nations unies ont attendu plus de quatre mois la délivrance de visas pour que 57 de ses experts puissent faire une mission d’évaluation des besoins humanitaires dans la région de Cabo Delgado.

Il aura fallu l’attaque meurtrière du 23 mars qui a fait de nombreux morts parmi les étrangers qui travaillaient pour les compagnies pétrolières et mis au grand jour l’incapacité du Mozambique d’assurer la protection des plateformes et installations pétrolières pour que l’opinion internationale tourne son regard vers ce pays dont l’histoire est peu connue. La guerre civile qui a ravagé le pays après l’indépendance, l’affrontement entre le Frelimo qui luttait pour l’indépendance du pays, aidé par l’Union soviétique et le bloc communiste, et la Renamo, armée par le régime d’apartheid et les pays occidentaux, a laissé des traces profondes.

Joseph Hanlon, souligne le danger d’utiliser des étiquettes comme « communisme » pendant la guerre froide et aujourd’hui « menace islamiste » pour occulter la complexité d’une situation dangereuse pour le Mozambique, les pays voisins où une partie de la population est de religion musulmane, tout comme dans d’autres pays africains.

« C’est pourquoi mettre des étiquettes est si important. Si le conflit est qualifié de « terrorisme islamique » perpétré par l’Etat islamique extérieur au Mozambique, alors Cabo Delgado deviendra comme le delta du Niger et la guerre continuera indéfiniment - mais les compagnies pétrolières opéreront dans des zones protégées. Mais si des emplois étaient créés mettant fin à la marginalisation d’une partie de la population, la guerre pourrait s’arrêter. Malheureusement , il semble que les compagnies étrangères, l’élite du Frelimo et les USA, qui sont en train de mettre sur pied une nouvelle forme de guerre froide, préfèrent mener la lutte à l’échelle mondiale contre de mythiques terroristes islamistes » https://www.newframe.com/the-lie-of-islamist-terrorists-in-cabo-delgado/

Après l’attaque du 23/24 mars, le Président du Mozambique qui avait, depuis des mois, rejeté toute aide des pays de la région, a accepté qu’une mission de la SADC vienne évaluer les besoins militaires et humanitaires urgents pour répondre aux attaques des insurgés. Après trois ans d’un conflit qui a fait des milliers de morts civils et forcé près de 800 000 habitants à fuir leurs villages, en acceptant l’aide des pays voisins, le président mozambicain, reconnaît que le miracle gazier est noyé dans le sang des innocents.

 

 

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