En hiver du mohair du Karoo autour du cou

Je n’ai pas envie de parler du coronavirus, pas envie de parler des scandales de la finance ou de la société, pas envie de parler des trumperies dont on nous rebat les oreilles. La monotonie des jours qui se suivent me fatiguent et plutôt que de mouliner comme un moulin à prières les litanies du jour, voici une anecdote pour rêver un peu.

C’est l’histoire d’une petite chèvre qui est arrivée en Afrique du Sud au 19eme siècle, on ne sait pas très bien pourquoi. Elle fut embarquée sur un bateau, soit par un certain Colonel Henderson de l’armée britannique, soit par le sultan Mahmud II, avec douze boucs. On se demande pourquoi. Les boucs sont morts au cours du voyage, mais la vaillante petite chèvre résista à tous les dangers du voyage et arriva grosse d’un petit cabri. En 1912, la chèvre était l’heureuse ancêtre des 4,4 millions de chèvre angora qui broutaient l’herbe du Karoo, cette région semi-désertique au sud-ouest du pays.

Aujourd’hui l’Afrique du Sud est le plus grand producteur de laine mohair : 47% de la production mondiale vient d’Afrique du Sud et 16% du Lesotho, ce petit pays montagneux enclavé dans l’Afrique du Sud, le reste venant du Texas ou d’Australie.

La qualité du mohair sud-africain en fait un favori de la haute couture par la qualité de son fil aérien et chaud. Une fois tissée cette fibre vaporeuse peut devenir, selon l’imagination du créateur, écharpe, étole, couverture, bonnet, pull-over aux couleurs électriques ou douces comme la lumière du soleil couchant sur la montagne du Swartberg et plus on lave cette fibre plus elle devient aérienne.

Frances Van Hassel qui a grandi dans la ferme de ses parents qui élevaient des chèvres angora près de Prince Albert, après avoir parcouru le monde, est revenue au pays pour travailler cette fibre exceptionnelle et en faire un produit d’excellence reflétant le savoir faire, l’environnement et l’histoire de ce Karoo unique au monde. Ce qu’elle essaie de faire est de mettre en valeur ces atouts, qui peuvent aussi donner du travail à des milliers d’artisans.

Toutefois, cette production est menacée par la sécheresse, le manque d’eau donne une herbe de piètre qualité qui affecte celle de la toison des chèvres qui sont tondues manuellement deux fois par an. Après une controverse avec l’association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) qui milite pour le bien-être des animaux, Mohair South Africa a mené une enquête et fournit aux fermiers une charte pour s’assurer que la laine mohair vient bien de fermes qui respectent le bien–être des chèvres qu’elles élèvent.

La laine mohair du Karoo reste certes un produit de luxe, mais il est essentiel à la survie d’un mode de vie, d’un environnement unique menacé non seulement par la sécheresse, mais aussi par l’ambition des multinationales pétrolières. Pour le grand malheur des chèvres du Karoo, le sous sol regorge de gisements de gaz de schistes et des prospections avaient commencé dès 2013 (voir les articles Karoo sur htpp://renapas rezo.net), heureusement les actions des organisations de défense de l’environnement ont réussi à  arracher un moratoire qui risque fort de devenir une décision définitive avec la crise économique qui accompagne la crise sanitaire actuelle.

Quand la défense d’un bien local rejoint celle de la défense de la planète, les chèvres du Karoo seront bien gardées.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.