Et si l’évolution devenait aussi une histoire de femmes?

Par ces temps d’obscurantisme, où toutes les lumières de la raison s’éteignent sous le souffle conjugué de l’ignorance et de l’arrogance, ce livre dépoussière nos idées reçues d’un vigoureux coup de plumeau. Quand le savoir et l’humour s’allient pour le plus grand bonheur des lecteurs.trices, on ne saurait trop recommander la lecture de l’ouvrage de Pascal Picq : Et l’évolution créa la femme.

La phrase qui revient le plus souvent dans ce livre est un salvateur « on ne sait pas » parce que pour ce paléoanthropologue qui travaille sur un matériau rare et fragile, une hypothèse reste une hypothèse tant que l’on n’a pas de preuves irréfutables de sa validité. Pas d’affirmation à l’emporte-pièce mais bien un questionnement sur la place des femmes dans l’évolution humaine. On connaît ou croyons connaître Monsieur Néandertal ou Monsieur Cro-Magnon mais que connaît-on de Madame ? Pas grand chose. Même si le poète déclare que « la femme est l’avenir de l’homme », on aurait bien aimé en connaître un peu plus sur son passé.

Le passé des femmes est englobé/avalé/obéré dans une histoire de l’Homme au point que l’on se demande comment il a réussi tout seul la prouesse de traverser des milliers d’années d’existence en suivant une trajectoire rectiligne sans faute et sans femelle pour assurer sa descendance.

Et cette absurdité a été acceptée comme vérité jusqu’à ce que Darwin mette les pieds dans le plat et renverse la table au risque de passer pour un fou démoniaque et que Marx et Engels écrivent que « la condition des femmes se trouve à l’origine de toutes les inégalités dans les sociétés humaines et leur évolution » Il faudra toutefois la découverte de Lucy « la première femme », notre ancêtre commune, dans les années 1970 pour bousculer un peu la grande croyance dans le progressisme civilisateur mené tambour battant par l’homme triomphant. Et aussi les travaux de femmes paléontologues, anthropologues et primatologues auxquelles l’ouvrage fait abondamment référence, viendront avec des questions nouvelles démonter cette belle histoire.

L’évolution humaine est sans aucun doute une histoire très compliquée, mais penser aussi l’évolution des femmes ne va pas la simplifier mais l’enrichir et permettre de mieux comprendre nos propres comportements aujourd’hui. C’est ce que fait l’auteur en posant une question fondamentale : pourquoi tant de violences faites aux femmes aujourd’hui, partout dans le monde ? En étudiant les comportements des grands singes, chimpanzés et bonobos, et des hommes, le constat n’est pas brillant pour ces derniers : seuls les hommes tuent leurs compagnes. Les chimpanzés sont bien agressifs avec leurs femelles, alors que les bonobos sont des compagnons affectueux et serviables, mais seuls les hommes tuent leurs compagnes. Pourquoi ?

Le livre qui exige une lecture attentive fourmille aussi d’anecdotes savoureuses. Comme on est toujours l’enfant de son siècle, Pascal Picq raconte comment la découverte en 1823 d’un squelette au Pays de Galles par un éminent savant de l’époque, William Buckland, a conduit à une erreur d’identification. Le squelette est «  recouvert d’ocre rouge et entouré de multiples fragments de bâtonnets en ivoire brisés, d’anneaux en ivoire et de coquillages perforés, colorés et disposés autour … ». Devant tant d’ornements et de colifichets, le savant en déduit qu’il ne peut s’agir que d’une sorcière ou encore d’une prostituée de l’époque romaine et la découverte devient célèbre sous le nom de « La dame rouge de Paviland ». Un réexamen récent montre que le squelette date de 35000 ans et qu’il s’agit d’un homme ! Mais pour Buckland, il était inimaginable que cette dépouille peinturlurée et embijoutée puisse être celle d’un homme !

Parce que c’est bien l’imagination des futurs paléoanthropologues qui les amèneront à poser de nouvelles questions et à faire de nouvelles hypothèses, que les techniques modernes valideront ou pas, qu’ils/elles arriveront à étendre le champ des recherches et à combler peu à peu les trous béants de notre ignorance. La carte postale de l’homme des cavernes, bandant fièrement son arc, alors que sa compagne, derrière lui, les yeux baissés, nourrissant son dernier-né, tout en s’activant à quelques tâches ménagères à l’entrée de la grotte, pourrait enfin céder la place à un vaste champ des possibles qui redonnerait aux femmes toute leur place dans l’histoire de l’évolution humaine.

Très modestement Pascal Picq conclut son essai en constatant « qu’il pose plus de questions qu’il ne donne de réponses…En quoi la paléoanthropologie et la préhistoire peuvent-elles contribuer aux évolutions actuelles de nos sociétés en ce qui concerne la condition des femmes et la coercition sexuelle ? »  On n’en sait rien, mais on espère.

 

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