Eskom, le géant électrique sud-africain, broie du noir

A peine, le discours à la nation du Président Ramaphosa, avait-il tenté de redonner confiance à ses concitoyens en tournant la page des neuf années perdues sous l’amoncellement des scandales, de la corruption, du pillage des ressources de l’Etat, que le géant Eskom procède à des délestages, pris au piège de ses dettes colossales et d’une gestion catastrophique. Retour sur un désastre annoncé.

La question de l’énergie est vitale pour l’économie sud-africaine et elle revient sur le devant de la scène quand les lumières s’éteignent. De délestages en délestages, Eskom plonge régulièrement le pays dans le noir, en dépit des promesses faites depuis des années de remédier aux problèmes, et de la construction de deux nouvelles centrales à charbon qui se révèlent être conformes à la catastrophe annoncée dès le début de leur construction.

 La centrale à charbon de Medupi, un de ces  mégaprojets dont sont friands les chefs d’Etat car ils leur donnent l’illusion de la puissance, a vu son coût augmenter à chaque retard pris dans sa construction. Construite avec l’appui de la Banque mondiale, le financement des grandes banques, la technologie des grandes entreprises comme Hitachi et Alstom, elle doit fournir à terme, avec ses six turbines, une puissance de 4800 MW. Mais, elle ne tourne aujourd’hui qu’à la moitié de sa capacité et un surcoût de 200 milliards de rands.

 Non seulement des malfaçons et des grèves du personnel mal payé d’une foule de sous-traitants ont retardé les travaux, mais la corruption a perverti l’ensemble de ce mégaprojet. La compagnie japonaise Hitachi a accepté de payer19 millions de dollars à la Commission américaine de sécurité et d’échanges qui accuse la firme japonaise d’avoir violé la loi anti corruption en payant des pots de vin à divers fournisseurs des chaudières pour la centrale de Medupi et celle de Kusile. Ces paiements illicites auraient été faits à Chancellor House Holdings, paravent de l’ANC pour récupérer des fonds. La valse des PDG, douze en dix ans, plus ou moins proches de Jacob Zuma, n’a fait qu’accélérer la cadence d’une gestion infernale.

 Eskom, le géant électrique, est devenu le problème urgent à résoudre pour le Président Ramaphosa. Celui-ci  vient de proposer une séparation des trois grands secteurs d’activité : production, distribution et transports, affirmant que trois entités au lieu d’une seront plus faciles à gérer et l’Etat va, une fois de plus, renflouer une partie de la dette de l’entreprise publique.

 Si la Banque mondiale et les investisseurs étrangers s’accommodent de cette solution, les syndicats et des économistes n’y voient rien d’autre qu’une privatisation qui ne dit pas son nom. Le Cosatu, qui pour la première fois a élu une femme comme secrétaire générale,  a menacé de ne pas appeler à voter ANC aux prochaines élections : « si l’ANC procède au découpage d’Eskom sans consulter toutes les parties prenantes de l’entreprise, cela va coûter cher au parti ».

 Le Président Ramaphosa dans sa réponse aux questions des parlementaires a juré ses grands dieux qu’il ne s’agissait pas du tout d’une privatisation, qu’il allait prendre soin d’inclure les syndicats dans les discussions à venir sur le sort d’Eskom et qu’il n’y aurait pas de licenciements massifs, la grande peur des syndicats. Sauf que le découpage annoncé d’Eskom  ressemble beaucoup aux recommandations pratiques de la Banque mondiale pour « réussir » une privatisation. Découpler, séparer, dissocier, les différents secteurs d’activité d’Eskom  reviendra tôt ou tard à les brader au secteur privé.

« Les pays développés qui ont privatisé leur électricité dans les années 1980-1990 sont aujourd’hui confrontés à de sévères problèmes, dont le sous-investissement, la négligence dans l’entretien des infrastructures, l’augmentation des prix pour des services de mauvaise qualité et une accroissement de la précarité énergétique » affirme le Professeur Sweeney, en donnant l’exemple de la Grande Bretagne et des USA. Ce qui était un service public est devenu la propriété de multinationales qui s’occupent d’abord de leurs profits. L’accès à l’énergie n’est plus considéré comme un bien nécessaire, mais une marchandise à vendre au plus offrant.

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 Pravin Gordhan, le ministre des Entreprises publiques, a multiplié les excuses auprès des utilisateurs d’Eskom et promis de trouver au plus vite des solutions, mais il faudra attendre la présentation du budget pour savoir comment la dette d’Eskom ne va pas amputer les autres budgets, en particulier celui de l’aide sociale au plus démunis ou celui de l’éducation. Le Président Ramaphosa a promis la disparition des latrines dans les écoles primaires, la distribution de tablettes aux lycéens et il a affirmé : « nos programmes doivent être mesurés d’abord et avant tout sur l’impact qu’ils ont sur nos enfants ». La jeunesse sud-africaine mérite bien un avenir meilleur, mais il faudrait que ceux qui ont le pouvoir fassent les bons choix.

 

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