Soweto 16 juin 1976: lycéens noirs, policiers blancs

L’Afrique du Sud a connu un régime raciste légal de 1948 à 1996. Il a pris fin quand Nelson Mandela a signé, à Sharpeville, lieu d’un autre massacre, la nouvelle Constitution qui fait de ce pays une démocratie unie, non raciale et non sexiste. Un rappel des luttes pour la liberté, la justice et la dignité du peuple noir sud-africain pourrait éclairer le débat qui fait rage aujourd’hui.

Dans le flot des déclarations, des prises de parole, des manifestations qui ravivent les plaies purulentes du racisme, de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique du Sud est rarement évoquée. Pourtant toute l’histoire de ce pays est une histoire de conquêtes sanglantes, de pillages des ressources par une minorité blanche au détriment de la population indigène, de l’exploitation de cette population pour créer les richesses qui profitent toujours à une infime minorité blanche et à quelques nouveaux riches noirs.

 Des siècles d’injustice, de racisme ne se déracinent pas de la conscience en un tournemain et si une page définitive a été tournée, le chantier reste immense pour que chacun dans ce pays vive dans la dignité avec des moyens corrects, avec la force d’assumer un passé très lourd pour construire en commun un pays nouveau.

La révolte des lycéens de Soweto a symbolisé la lutte contre l’éducation bantoue réservée aux enfants noirs, comme la révolte de Sharpeville a symbolisé la lutte pour le droit de circuler librement pour les travailleurs noirs. Il y eu bien d’autres révoltes férocement réprimées, mais Sharpeville et Soweto ont réveillé la conscience des pays occidentaux qui n’avaient pas bronché quand le Parti National, dont plusieurs membres avaient ouvertement soutenu Hitler, avait gagné les élections de 1948, réservées à la seule population blanche et pour la dernière fois à la population masculine du Cap.

Les lycéens de Soweto rejetaient une nouvelle loi les obligeant à apprendre l’Afrikaans, la langue honnie de l’oppresseur qui les priverait d’accès à une éducation plus ouverte sur le monde, rétrécissant encore plus leurs chances d’avoir un emploi gratifiant. Humilier et exploiter des générations en les cantonnant dans des emplois subalternes était le but avoué des législateurs blancs. Cette loi venait compléter la loi sur les emplois réservés qui cantonnait les travailleurs noirs dans des emplois de mineurs, de domestiques, d’ouvriers agricoles…

Ces jeunes avaient compris le message de Steve Biko, massacré par la police de l’apartheid en 1977, parce qu’il voulait rendre sa dignité à la population noire. « Les Blancs doivent se rendre compte qu’ils ne sont que des humains, pas des être supérieurs. Pareillement, les Noirs doivent se rendre compte qu’ils sont aussi des êtres humains, pas des êtres inférieurs ». Le racisme institutionnel était un moyen d’avoir une main d’œuvre à bon marché, ignorante et asservie pour que le maître blanc empoche les bénéfices, tout en méprisant ceux qui faisaient tourner la machine économique.

 Plus tard, en mars 2015, impatients de constater que les choses ne bougeaient pas assez vite,  les étudiants ont symboliquement maculé d’excrément la statue de Cecil Rhodes (Voir mon blog : Cecil Rhodes, la statue qui pue) et manifesté contre des droits universitaires trop élevés. Aujourd’hui avec la pandémie du Corona virus, ce sont les jeunes noirs qui ont le plus souffert pendant le confinement, ceux des townships qui vivent dans des conditions inadmissibles de promiscuité, les écoliers qui retournent dans des écoles sans eau, ni toilettes. Ce sont ces jeunes qui ont perdu des heures d’enseignement qui ne se rattraperont pas. Et c’est un jeune noir, Collins Xhosa qui est mort le 10 avril dernier, sous les coups des soldats appelés en renfort de la police pour faire respecter le confinement et le couvre-feu.

 La colère des lycéens de Soweto exprimait leur rejet d’un système qui décidait de leur avenir selon la couleur de leur peau, la colère des jeunes sud-africains aujourd’hui exprime leur lassitude de voir que les choses ne changent pas en profondeur, que le droit de vote acquis par la lutte de leurs aînés n’est que le premier pas vers la liberté, mais que leurs droits fondamentaux à l’éducation, à un emploi, à la santé, bref leur droit de vivre dans la dignité est ouvertement bafoué par la société la plus inégalitaire au monde, qui comme l’écrivait Nelson Mandela, pour condamner l’apartheid, continue à déshumaniser l’opprimé et l’oppresseur.

Il ne suffit pas de condamner le racisme, il faut des actes concrets, une politique volontariste dont l’ambition serait d’apaiser les tensions au lieu de les aviver pour faire disparaître chez l’oppresseur comme chez l’opprimé ce sentiment diffus qui les pousse à rejeter tout ce qui est différent, à attaquer le premier de peur d’être attaqué. Ceux qui ont le pouvoir devraient prendre la mesure du péril à venir : un être humain, c’est un être de lumière, qui se fait braise quand il tombe, qui se fait incendie quand il se relève, Nelson Mandela, Conversations avec moi-même.

 

 

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