Jamais trop tard pour connaître la vérité sur les crimes d’apartheid

La famille de Neil Aggett va-t-elle enfin savoir la vérité sur la mort en détention, en 1982, de ce médecin blanc, militant anti-apartheid et syndicaliste ? Le parquet général (National Prosecution Authority) vient de décider de rouvrir une enquête. Plusieurs centaines d’autres cas pourraient aussi être réexaminés.

Le 5 février 1982, Neil Aggett fut retrouvé pendu avec une écharpe dans sa cellule du commissariat John Vorster Square, où la torture était systématiquement appliquée aux prisonniers politiques. Le militant avait passé 70 jours en détention. Sa famille a toujours refusé d’accepter la version de la police. Persévérante et assistée par un cabinet d’avocats bénévoles, elle a finalement obtenu en avril 2019 l’ouverture d’une nouvelle enquête sur les circonstances exactes de la mort de Neil Aggett, qui va commencer ce 20 janvier 2020.

 La Commission Vérité et Réconciliation (TRC) a recueilli des témoignages qui affirment que deux policiers, morts aujourd’hui, ont torturé à l’électricité, simulé un étouffement avec une serviette mouillée, battu le prisonnier pendant des jours. Des prisonniers détenus avec Aggett ont témoigné avoir subi les même sévices. Neil Aggett est mort après avoir fait une déclaration à un magistrat du traitement subi. Est-il mort après une dernière séance de torture comme le suggère la Fondation pour les droits de l’homme qui se bat pour la réouverture des dossiers suspects ?

 Neil Aggett est l’une des 51 personnes mortes en détention dans les locaux de la Security Branch, la police spéciale de l’apartheid. La TRC a donné au parquet une liste de 300 noms de cas pour lesquels elle lui demandait de diligenter une nouvelle enquête sur les circonstances de leur mort. Le parquet ne s’est pas précipité au travail. C’est le deuxième cas sur lequel le parquet va se pencher.

 En 2017, la famille d’Ahmed Timol, un jeune enseignant indien, militant de l’ANC et du Parti communiste sud–africain, arrêté en 1972, torturé à mort puis défenestré par ses tortionnaires, n’avait jamais accepté la version de la police selon laquelle le prisonnier s’était jeté tout seul du 5ème étage du bâtiment. Un des tortionnaires encore en vie, Joao Rodriguez devrait être jugé pour le meurtre du militant.

 En 2019, d’anciens commissaires de la TRC avaient demandé au Président Ramaphosa de lancer une commission d’enquête sur les quelques trois cents cas signalés au parquet. « Bien que la TRC ait fourni une liste de plusieurs centaines de cas au parquet général, en lui recommandant d’ouvrir des enquêtes, pratiquement tous ces cas ont été abandonnés. Tous étaient des cas de violation grave des droits humains comme la torture, le meurtre ou l’enlèvement  pour lesquels l’amnistie avait été refusée ou ne s’appliquait pas ».

 Les familles, les amis de Neil Aggett et de Ahmed Timol, soulignent le manque de volonté politique de rechercher et de faire connaître la vérité sur ce passé qui dérange. Pourtant, comme le dit Alex Boraine, détenu en même temps que Neil Aggett, « ne pas chercher à connaître la vérité sur les crimes d’apartheid à des conséquences sur l’impunité accordée aujourd’hui à des transgressions des droits humains ». Margaret Jobson, directrice de l’association Khulumani Support Group qui vient en aide aux victimes de l’apartheid se montre plus optimiste car « il n’est jamais trop tard pour connaître la vérité » et d’autres cas pourraient faire l’objet d’un nouvel examen par la justice sud-africaine.

 

 

 

 

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