Jessie Duarte était la seule fille de la famille Dangor qui ne comptait pas moins de neuf enfants. Une famille de militants qui n’acceptait pas l’humiliation du système racial de l’apartheid. Dès les années 1970, Jessie, recrutée par Albertina Sisulu, devint active dans l’organisation de la résistance au système d’apartheid.
Dans son hommage, Ferial Haffajee, journaliste au Daily Mawerick, rappelle son activité de féministe : "Avec ses camarades, Albertina Sisulu , Bertha Gxowa et Sœur Bernard Ncube, elles définissaient le féminisme pour l’Afrique du Sud, insistant sur le fait que la lutte contre le capitalisme de l’apartheid était aussi une lutte contre le racisme et l’oppression de genre. Je me souviens comment au cours de leurs campagnes elles mettaient en avant la triple oppression de race, de classe et de genre. … Jessie et les femmes de sa génération ont permis que le congé maternité, l’allocation pour les enfants et l’aide médicale deviennent des lois qui ont changé la vie de millions de femme ».
Elle ne parlait pas beaucoup des moments difficiles de sa vie de militante, mais Stephen Grootes, un autre journaliste, le rappelle dans son hommage. En 2017 durant l’enquête sur la mort d’Ahmed Timol, un militant mort sous la torture en 1973, et pour réfuter le témoignage d’un policier qui ne se rappelait plus avoir été un de ses tortionnaires, elle fit cette confession « Steth Sons a une mémoire politiquement sélective. Il oublie qu’il m’a fait agenouillée près de mon frère Achmat alors que ses sbires de la Special Branch ont fouillé notre maison pendant six heures… Il a refusé à ma grand-mère d’aller aux toilettes et elle s’est pissée dessus. Il a giflé ma mère qui voulait réconforter sa soeur qui était menottée ». ..pic.twitter.com/V8iBSPuKAm
Sa vie toute entière fut consacrée à l’ANC. En 2017, quand la conférence nationale tourna à la foire d’empoigne entre factions, ce fut elle qui en tant que vice-présidente tenta de donner un peu de cohérence à la politique du parti. Elle est la dirigeante qui a fait le plus long mandat en travaillant avec tous les présidents qui se sont succéder depuis 1994 : Nelson Mandela ; Thabo Mbeki ; Jacob Zuma et Cyril Ramaphosa.
Elle avait fait campagne en 2017 pour Nkosazana Dlamini-Zuma à la présidence, ce qui lui valut beaucoup de reproches. On l’accusa même de faire partie de la « bande à Zuma », ce que ceux, qui la connaissaient bien, démentent en affirmant qu’elle restait fidèle à l’ANC, sa seconde famille. Elle appliquera scrupuleusement le règlement du parti du « step aside » en suspendant de son mandat Ace Mashagule, le secrétaire général, accusé de fraude et de malversation. Très clairvoyante sur les difficultés de son parti elle appellera à l’unité et la résistance contre le patriarcat, la cupidité, la corruption. Dans l’éloge funèbre prononcé par le Président Ramaphosa, celui-ci insistera sur le ferme attachement de Jessie Duarte à la politique de non-racialisme de l’ANC alors que resurgissent les rivalités ethniques et la xénophobie.
Pour ceux qui l’ont connu de près, en particulier les journalistes à qui elle ne refusa jamais un entretien, une mise au point, un débat, elle laisse la mémoire d’une femme forte, d’une combattante pour son pays et son peuple.