Kenneth Kaunda, le dernier géant de la décolonisation

Kenneth Kaunda est mort comme il a vécu : modestement. Il n’a pas cherché à se faire soigner dans un luxueux hôpital étranger, il a été hospitalisé pour une pneumonie dans un hôpital militaire de Lusaka. Président de la Zambie indépendante pendant 27 ans, il avait accepté la défaite électorale en 1991, gardant intacte sa réputation de Père de la nation et de combattant de la liberté.

Kenneth Kaunda est un des géants des indépendances africaines et son nom est intimement lié à la lutte des pays d’Afrique australe pour se libérer du carcan colonial britannique et en particulier de la lutte du peuple sud-africain pour en finir avec le régime d’apartheid. J’ai rencontré Kenneth Kaunda en avril 1979 à Lusaka alors qu’il accueillait une conférence internationale de solidarité avec l’Anc organisé par le Comité spéciale de l’Onu contre l’Apartheid. Le président zambien offrait l’hospitalité à la direction de l’Anc en exil, dirigé par Oliver Tambo. Un grand moment de la solidarité africaine avec une des figures incontournables des luttes d’indépendance.

Né à Chinsali au Nyasaland, en 1924, dans ce qui est aujourd’hui le Malawi, ces deux parents étaient des enseignants et son père un pasteur presbytérien. Il devint lui aussi enseignant dans ce qui était alors la Rhodésie du Nord, puis dans le Tanganyika, qui deviendra la Tanzanie. Toute sa vie, il sera un fervent admirateur de Julius Nyerere, qui avait élaboré une doctrine de « socialisme africain ».

De retour en Rhodésie du Nord, il s’oppose au projet britannique de fédération regroupant la Rhodésie du nord, la Rhodésie du Sud et le Nyasaland, voyant surtout dans la manoeuvre britannique une façon de garder la main mise sur les richesses et retarder l’indépendance de la Zambie et du Malawi, qui deviennent indépendants en 1964, et celle du Zimbabwe qui obtient son indépendance en 1980 après une longue et meurtrière lutte d’indépendance où l’Est et l’Ouest ont su attiser les braises des affrontements inter-ethniques.

Secrétaire général de l’ANC-Zambie, il est condamné aux travaux forcés pour possession et distribution de « littérature subversive ». A sa libération en désaccord avec le président de son organisation, il est à nouveau condamné à la prison pour neuf mois, gagnant en popularité. Un nouveau mouvement UNIP (United National Independance Party) le choisit comme dirigeant. Sa carrière politique est bien lancée et dès1962, il entame un dialogue avec le colonisateur britannique qui concède d’abord à son ancienne colonie l’autonomie (self-rule)puis finalement son indépendance et Kenneth Kaunda devient, après la victoire de l’UNIP aux élections, le premier président de la Zambie indépendante en 1964.

Le défi économique qui attendait le nouveau président était énorme. L’économie zambienne reposait massivement sur l’extraction du cuivre depuis que Cecil Rhodes et sa British South African Company s’était accaparé les mines en 1890. En menaçant de la nationaliser sans compensation, l’état zambien finalement acquit 51% des actions des compagnies étrangères, mais en 1973, le choc pétrolier, l’effondrement du prix du cuivre furent fatal à cette économie planifiée. Les prix alimentaires s’envolèrent, l’inflation galopa et finalement le FMI vint mettre un terme à cette initiative, les privatisations forcées ajoutant encore au mécontentement populaire. En dépit de toutes ces difficultés, l’éducation fut au cœur de la politique de Kenneth Kaunda qui introduisit la gratuité des livres et une réduction des frais de scolarité pour aider la jeunesse zambienne à avoir accès à une éducation de qualité. Le « socialisme » de Kaunda avait plus à voir avec un humanisme social et chrétien qu’avec une ligne marxiste pure et dure.

C’est sans doute cette approche qui lui vaudra de jouer un rôle important dans l’arène politique internationale, qui à l’époque était dominé par l’affrontement est-ouest et la guerre froide. Il est un des principaux dirigeants du Mouvement des Non alignés, initié par Tito, Nasser Nehru et Soekarno qui refusaient l’alignement pur et simple soit sur les USA ou l’URSS.

En offrant un soutien constant aux luttes de libération des pays d’Afrique australe, en accueillant la direction de l’Anc en exil à Lusaka, Kenneth Kaunda a acquit son prestige auprès des pays de la ligne de front, pays voisins immédiats de l’Afrique du Sud. Ce soutien a couté très cher à tous ces pays car l’Afrique du Sud s’arrogeait le droit de poursuite au-delà de ses frontières pour traquer ses ennemis. Ainsi, je fus témoin de cette arrogance en avril 1979 quand l’aviation sud-africaine bombarda les camps de la Zapu, mouvement de libération du Zimbabwe, et prit d’assaut l’aéroport de Lusaka au moment de la conférence internationale de solidarité à l’ANC. Cette partie du continent africain a été en fait le champ de bataille de la guerre dite « froide » entre les deux blocs est/ouest.

Absolument opposé au tribalisme, considérant le multipartisme comme une vision occidentale mal adapté aux réalités africaine, la Zambie devint un état-parti dès 1972 , ne tolérant pas les partis d’opposition. Cette façon autoritaire de gouverner, jointe aux difficultés économiques et aux émeutes de la faim, l’ont contraint à accepter des élections multipartites en 1991, élections qu’il perdit au profit de son opposant, le dirigeant syndicaliste Frederick Chiluba. Le Père de la nation se retira de la vie politique, non sans avoir été malmené par le nouveau gouvernement.

Ses successeurs n’ont jamais réussi à faire oublier au peuple zambien la figure bienveillante de Kenneth Kaunda et en observant 21 jours de deuil national, il rendra honneur au Père de la nation et regrettera sans doute une époque de fierté nationale et de dignité humaine.

Sources

Nous avons combattu l’apartheid Jacqueline Dérens Editions Non Lieu 2006

https://www.newframe.com/kenneth-kaundas-mixed-legacy

https://theconversation.com/kenneth-kaunda-the-last-giant-of-afr…

 

 

 

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