Quand une usine de produits chimiques prend feu près de Durban

L’emprisonnement de Jacob Zuma, suivi d’émeutes bien orchestrées, a causé des dégâts non seulement sociaux et politiques, mais des dégâts environnementaux très graves et dont les conséquences commencent à être connues grâce aux journalistes d’investigation de AmaBhungane (Fouiller la bouse, fertilise la démocratie), dont je résume l’essentiel ici.

Les entrepôts de United Phosphorus Limited (UPL) furent incendiés le 12 juillet et le feu ne fut maitrisé que le 22 juillet. Pendant dix jours, les produits chimiques entreposés se sont écoulés vers la rivière Ohlanga, le lagon de Umhlanga et les plages au nord de Durban. Les plages ont été fermées au public le 16 juillet quand on a vu arriver poissons ventre en l’air et écrevisses mortes.

Dans les bâtiments de 14 000 m2 des millions de litres de produits chimiques étaient entreposés, des produits « dangereux », « toxiques » ou « très toxiques ». Les journalistes de Amabughane ont fait une liste de 700 produits, insecticides, pesticides, raticides, fongicides pour occire la vermine, mais malheureusement ces produits peuvent faire des dégâts considérables sur les humains qui touchent ou inhalent ces produits. La peau, les poumons, le système nerveux peuvent être immédiatement touchés avec aussi des effets néfastes à plus long terme sur les fœtus humains ou le développement de cancers.

Beaucoup de ces substances chimiques ont été détruites par le feu mais beaucoup sont parties en fumées toxiques dans l’environnement ou se sont diluées dans l’eau utilisée pour éteindre les flammes. L’entrepôt n’avait pas de permis de stockage, pas de déclarations des risques et ni les autorités locales et provinciales, ni les pompiers n’avaient connaissance de la dangerosité des produits entreposés. UPL n’avait pas daigné répondre aux questions et le 24 juillet avait déclaré « être incapable de fournir une réponse détaillée », trop occupée à éteindre le feu et à contenir les flots de produits qui envahissaient les alentours du site !

Convoqué un peu plus tard par une commission parlementaire, le directeur commercial d’UPL n’a fourni aucune explication sur la nature des produits stockés au milieu d’un centre commercial, à 400 mètres d’une école et au-dessus d’un bidonville. Pourtant la question est bien là : comment un entrepôt aussi important de produits toxiques a-t-il pu s’implanter là sans que personne ne s’en inquiète ?

 Le stockage de produits dangereux doit répondre à diverses réglementations environnementales : National Environmental Management Act (Nema) et Occupational Health and Safety Act (OSHA). Comment des produits aussi dangereux, interdits dans plus de 50 pays ont-ils pu se trouver là sans que personne ne le sache ? UPL soutient que la Nema n’avait pas fait d’objection et un avocat spécialiste des questions d’environnement a aussi confirmé.

Ce qui est plus étonnant encore est la réponse de la directrice de l’école Reddam Umhlanga, une école privée, située en face de l’entrepôt, qui admet « Nous n’avons pas été contactés sur une évaluation des risques pour l’environnement » alors que la loi exige que ceux qui vivent auprès de sites qui entreposent des produits toxiques soient informés. Il n’existait aucun plan d’évacuation en cas de catastrophe alors que 36 000 litres d’insecticides, interdits dans l’Union européenne car pouvant affecter le développement du cerveau, étaient entreposés à côté d’une école. Seule consolation pour la directrice : le désastre a eu lieu pendant les vacances scolaires ! ce qui rejoint l’optimisme de UPL qui persiste à dire que les opérations sur son site ne présentaient pas de risques majeurs ! Toutefois la règlementation date de 2001, alors que si le projet de loi de 2019 avait été promulgué à temps tous les produits auraient été classés « dangereux ».

Quand AmaBhagane a cherché à savoir qui était responsable des activités du site, les propriétaires du site ou UPL qui louait les entrepôts, chacun a réussi à montrer l’autre du doigt. Tongaat Hulett Developments, a un programme d’urbanisation pour d’anciens champs de canne à sucre et en 2016 a vendu une partie du terrain à un fonds d’investissements Fortress REIT, qui avec son partenaire M1FGiuricich Developments a construit les entrepôts loués par UPL. A l’époque il n’était pas question de stocker « des produits dangereux » , aujourd’hui quand il s’agit de savoir qui est responsable, propriétaire et locataire se renvoient la balle.

Depuis l’incendie, les habitants qui ont vu les flammes, les nuages de fumée et les poissons morts attendent toujours des réponses claires à leurs questions.

Sources :

https://www.dailymaverick.co.za/article/2021-08-19-united-phosphorus-limited-chemical-disaster-a-gaping-legal-loophole-or-jaw-dropping-

https://amabhungane.org/stories/210818-upl-fire-heres-the-full-inventory-of-chemicals-in-the-destroyed-cornubia-warehouse/

 

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