Mozambique, Afrique du Sud, Russie, Total : ça gaze !

L’exploitation des réserves de gaz naturel au Mozambique, estimées à 5000 milliards de mètres cubes, va reconfigurer le marché mondial du gaz, faire de l’un des pays les plus pauvres du monde, le quatrième producteur mondial. Qui profitera de cette manne ? Le Mozambique ? Les pays d’Afrique australe ? La Russie ? les Brics ? Total et autres multinationales ? Ou les populations d’Afrique australe?

L’attaque djihadiste dans la région de Cabo Delgado au Mozambique a levé le voile sur un des plus importants projets d’extraction de gaz naturel et ses enjeux géostratégiques car la maitrise de l’énergie est un enjeu majeur pour les pays émergents. La sécurité du site aussi et le Mozambique n’a pas les moyens de le faire. Son puissant voisin, l’Afrique du Sud a promis de lui venir en aide, sans trop d’enthousiasme par ces temps de pandémie et en attendant ce sont des compagnies privées de sécurité qui le font. Des compagnies de sécurité qui savent faire ce genre de travail : la compagnie Wagner, compagnie russe qui s’est déjà fait connaître dans d’autres pays et des compagnies sud-africaines, héritières du temps de l’apartheid. Inutile de dire que les populations villageoises qui gênent sont mises à l’écart sans ménagements. Mais la stabilité politique est la clé de toute réussite économique.

Les liens entre le Mozambique et l’Afrique du Sud ne datent pas d’hier. Au temps de la lutte contre le colonisateur portugais et le régime d’apartheid, les liens entre les mouvements de libération mozambicain Frelimo et Anc sud-africain étaient très forts et le Mozambique indépendant à partir de 1975 était un sanctuaire pour les exilés sud-africains, et en conséquence la cible d’attaques de l’armée sud-africaine de l’apartheid. De plus, le Mozambique a toujours été un réservoir de main d’œuvre bon marché pour les mines sud-africaines. Le célèbre chant Shosholoza reste le témoignage le plus poignant de ces mineurs envoyés par trains spéciaux de leurs villages au fond de la mine.

La découverte des gisements de gaz naturel du Mozambique intéresse donc son voisin et allié qui après la catastrophe des « années perdues » de la présidence Zuma doit relancer son économie et pour cela à besoin d’énergie, pour d’une part remplacer peu à peu sa dépendance au charbon par des énergies moins polluantes, énergies renouvelables soleil et éolien, mais aussi le gaz naturel dont la production est plus stable et dont l’utilisation est multiple. Le Président Ramaphosa connait bien la valeur du gaz mozambicain, son ancienne compagnie Shanduka, et Agrekko, groupe britannique, ont construit des centrales à gaz au Mozambique pour alimenter le réseau national d’électricité sud-africain Eskom. Sans oublier que l’Afrique du Sud avec son groupe pétrochimique Sasol est l’un des leaders dans la liquéfaction du gaz naturel.

Pour la Russie, un des géants parmi les producteurs de gaz naturel, il suffit de rappeler les liens du passé quand les combattants de la liberté venaient à Moscou pour apprendre les leçons du marxisme léninisme et l’expertise militaire. Aujourd’hui avec Gazprom, Novatek et Rosneft, la Russie est incontournable sur le marché mondial du gaz. Et Gazprom est prêt à financer la compagnie mozambicaine ENH mise en faillite après le scandale Chang, une affaire de corruption impliquant l’ancien ministre des finances toujours en prison en Afrique du Sud. Les deux présidents Filipe Nyusi et Vladimir Poutine se sont rencontrés en aout 2019 et les dirigeants de Gazprom et Petro-Sa en mai 2020.

Total est le troisième acteur dans l’exploitation de ce gisement gazier mozambicain. Total n’est pas un inconnu en Afrique australe. Au temps de l’apartheid en violation des sanctions de l’ONU contre le régime, Total avait continué à fournir le carburant nécessaire à l’armée et la police. Total a aussi des liens avec Novatek qui s’active dans l’exploration et l’exploitation des ressources gazières près du cercle polaire. Total est présente dans la péninsule russe de Yamal, proche de l’Arctique où le gaz naturel est liquéfié. Total est aussi très actif dans l’exploration des gisements au large de la côte orientale de l’Afrique du Sud et la découverte du gisement Brulpadda a été applaudie par le gouvernement sud-africain

La banque des BRICS vient d’octroyer un prêt d’un milliard de dollars à l’Afrique du Sud pour l’aider dans son plan de lutte contre le Covid 19 et il faut ménager la Chine et la Russie, les deux mastodontes au sein du groupe BRICS. Après l’épisode Zuma et ses tractations plus ou moins secrètes pour l’achat de sept centrales nucléaires à Rosatom, et son rejet par la nouvelle équipe du gouvernement Ramaphosa, l’Afrique du Sud doit ménager l’allié russe particulièrement retors.

Et les populations dans tout cela ? Personne ne leur a demandé leur avis et on leur a cloué le bec avec le mirage de la création d’emplois, la sécurité et mille autres bienfaits.

 

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