Tous ces morts qui ne veulent pas être oubliés

Les morts sans nom, les morts sous la torture parce qu’ils n’avaient pas la bonne identité, la bonne peau, le bon nom, la bonne religion, les morts pour rien parce qu’ils gênaient là où ils pensaient pouvoir vivre, ces morts là ne meurent pas. Ils cognent, tôt ou tard aux portes des vivants, pour rappeler qu’ils leur doivent justice et reconnaissance.

L’actualité fait des rapprochements inattendus. Au moment où à la surprise générale, Hashim Thaci, Président du Kosovo est inculpé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, le parquet général sud-africain refuse l’inculpation de deux tortionnaires du temps de l’apartheid au prétexte qu’ils sont trop vieux. Mais en Allemagne un tortionnaire nazi âgé de 93 ans va devoir répondre de son passé devant un tribunal. Il y a quelques jours, après des années de cavale, un des principaux responsables du génocide au Rwanda a été arrêté et sera jugé pour ses crimes probablement par un tribunal international soit à La Haye, soit en Tanzanie.

 Les tribunaux internationaux ont montré leur limites : de grosses machines lentes et coûteuses, avec de nombreux couacs. Carla del Ponte, la procureure du TPIY avait claqué la porte en dénonçant les pressions politiques sur la justice. Le TPIY a fermé ses portes, mais le tribunal spécial pour le Kosovo vient de frapper un grand coup après avoir dénoncé les attaques dont il a été la cible ainsi que les témoins souvent menacés de mort.

En Afrique du Sud, la Commission Vérité et Réconciliation, qui n’était pas un tribunal, a donné la parole aux victimes et à leurs familles. Pour exemplaire qu’elle fut, elle a aussi montré ses limites. Des responsables des crimes contre l’humanité du régime d’apartheid ont refusé d’y aller, d’autres ont esquivé leurs responsabilités. Trois cent cas que la Commission avaient remis à la justice pour être jugés ont été rejetés par le parquet général.  

En juin 2019, 20 familles de militants morts aux mains des unités spéciales de la police avaient demandé au Président Ramaphosa d’agir pour que justice soit rendue. Parmi ces cas celui d’Ahmed Timol, Indien et communiste, mort sous la torture et dont on avait balancé le corps par la fenêtre pour faire croire à un suicide, celui des Cradock Four, quatre militants noirs de la ville de Cradock enlevés, assassinés dont les corps à moitié calcinés avaient été jetés dans une rivière, celui de Neil Agett, syndicaliste blanc mort sous la torture, celui de Dulcie September, représentante de l’ANC à Paris, assassinée à la porte de son bureau parisien et dont le ou les assassins courent encore…

Ces bourreaux ou responsables de ces crimes, adoptent une stratégie identique : soit le déni, soit l’oubli, soit la reconnaissance partielle des faits en les justifiant par le contexte historique. Des dirigeants albanais affirment que l’armée de libération du Kosovo a mené une guerre « juste et propre » ; FW de Klerk s’est bien excusé pour les crimes de l’apartheid mais refuse qu’ils soient qualifiés de crime contre l’humanité. La destruction de tonnes d’archives est aussi un atout pour ces responsables qui on trop souvent la mémoire qui flanche quand il s’agit de répondre à des questions précises.

Pour les vainqueurs, après des conflits sanglants ou les victimes sont de plus en plus des civils, le passé est trop lourd à assumer, alors autant l’oublier, l’effacer, le faire disparaître. Sauf que le passé ne s’efface jamais complètement. Il reste toujours une trace des crimes commis, un témoin qui soudain ne peut plus se taire, des familles qui n’acceptent pas l’histoire racontée par les vainqueurs, un document qui a échappé par miracle à la destruction, des historiens qui fouillent les archives, des générations nouvelles qui ne comprennent pas pourquoi ils sont méprisés comme des citoyens de seconde catégorie. Toute ces voix demandent la vérité, pas celle des vainqueurs seulement, mais aussi celle des victimes. Desmond Tutu qui présidait la Commission, Vérité et Réconciliation constatait que la phrase la plus difficile à prononcer pour les bourreaux est « I am sorry » et pour les victimes de l’accepter. Vivre ensemble aujourd’hui est une formule vide de sens, tant qu’il n’y aura pas acceptation et partage d’un passé commun aussi douloureux soit-il.

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