Ne laissons pas faire ça !

Madame, monsieur, Comme vous le savez, au lendemain des attentats du 13 novembre, le Président de la République a fait part de sa volonté d’inscrire dans la constitution l’Etat d’urgence et «la déchéance de nationalité pour les binationaux nés français qui ont été condamnés pour des crimes très graves». Ces dispositions seront soumises à l’examen des députés très prochainement.

Choquée comme vous toutes et tous par ces évènements, j’ai voté en faveur de la prolongation de l’état d’urgence pour une période de trois mois, afin de permettre aux autorités de prendre les mesures nécessaires à la protection des citoyens et de prévenir les éventuels attentats qui pouvaient succéder aux précédents.
C’est dans le même esprit de responsabilité que je veux vous alerter et vous faire part de mon opinion sur ce projet de loi constitutionnelle dit «de protection de la Nation», que je considère à la fois inutile pour notre sécurité et grave pour la République.
Inutile, car la déchéance de nationalité  -qu’elle concerne les binationaux ou tous les Français- ne peut en rien contribuer à la lutte contre le terrorisme.
En effet, comment peut-on raisonnablement croire qu’un terroriste prêt à sacrifier sa propre vie, renoncera à commettre un attentat en raison du risque d’être déchu de la nationalité française?
D’ailleurs le Premier ministre qualifie lui-même cette mesure de «hautement symbolique» dont «l’efficacité n’est pas l’enjeu premier».
Quel est alors le but poursuivi?
Fabriquer des apatrides, sans aucun droit et sans existence reconnue dans aucune société ?
De plus, le texte du projet de loi en évoquant les auteurs de  «crimes très graves» est flou et ouvre la porte à toutes les dérives sécuritaires, comme pour l’état d’urgence : qui sera finalement concerné par la déchéance de nationalité, les perquisitions ou les assignations à résidence ?
Enfin, la déchéance de nationalité serait d’autant plus choquante qu’elle ne concernerait que les bi-nationaux, introduisant une inacceptable inégalité de traitement entre les citoyens de notre pays, selon qu’ils sont nés Français ou nés Français avec une deuxième nationalité (portugaise, algérienne, marocaine, espagnole, italienne...) faisant ainsi  d’emblée peser sur ces derniers, une suspicion en concordance avec l’idéologie de droite et d’extrême droite qui distingue les «Français de souche» et les autres.
De surcroît, comment ne pas ressentir comme une trahison le fait que le candidat Hollande ait promis d’accorder le droit de vote aux étrangers résidents non communautaires et que Hollande, Président, y renonce et stigmatise une partie de nos concitoyens en confortant la déchéance de nationalité ?
Il s’agit là d’une disposition contraire au principe d’égalité qui fonde notre République et qui honore le pays des droits de l’homme.
Or, ce n’est pas en remettant en cause les  principes fondamentaux de liberté, d’égalité et de fraternité que nous surmonterons les problèmes auxquels nous sommes confrontés.
Tenter de le faire croire, c’est tenter de nous tromper, c’est éviter de parler des vrais problèmes qui taraudent notre société depuis des années et qui s’aggravent tous les jours.
Aucune des difficultés rencontrées par les jeunes de notre pays, quelle que soit leur origine, ne peut justifier des actes tels que ceux qui ont arraché la vie à plusieurs dizaines d’entre eux voici quelques semaines. Mais comment ne pas voir que l’inégalité, les discriminations, le chômage de masse, les discours de haine et le règne de l’argent suscitent une légitime colère qui conduit une infime minorité à prêter l’oreille au discours extrémiste, jusqu’à le rejoindre dans cette impasse sanglante ?
Car n’oublions pas que les terroristes de janvier 2015 comme ceux de novembre dernier, sont dans leur quasi totalité, des jeunes nés en France qui ont grandi dans notre pays et fréquenté nos écoles.
Personne ne peut s’exonérer des questions soulevées par cette sévère réalité.  La restriction des libertés fondamentales, le clivage de la société, l’enlisement des conflits au Moyen-Orient et notamment en Palestine, ainsi que l’escalade des frappes militaires à l’étranger sans projet politique négocié avec les représentants des peuples concernés, ne pourront constituer la bonne réponse.
Moi qui depuis toujours agis pour qu’à Nanterre, à Suresnes, comme dans tout le pays, chacun puisse vivre librement ses différences, avec tous et dans le respect mutuel, je suis extrêmement préoccupée par ce projet guidé par de lamentables calculs politiciens.
Ne laissons pas faire ça!
Déjà de nombreuses voix de personnes et personnalités de tous horizons se sont indignées face à de telles perspectives, ajoutons-y la nôtre !
Personnellement, je m’opposerai de toutes mes forces à ce projet de réforme constitutionnelle qui crée la division et installe durablement  des dispositions de l’Etat d’urgence dans notre pays.
Mais soyez également assurés de ma détermination à défendre chaque personne pour ce qu’elle est, sans aucune discrimination, ainsi qu’à mettre hors d’état de nuire celles et ceux qui, d’où qu’ils viennent et quelles que soient leurs convictions, pourraient représenter une menace pour la sécurité d’un seul de mes concitoyens.
Je vous invite à venir débattre sur tous ces sujets essentiels pour notre société et qui nous concernent tous directement, le 26 janvier dès 19h00 à l’Agora, 20 rue de Stalingrad – Nanterre.
 
Jacqueline FRAYSSE

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