Un jugement politique

Je suis indignée par la lourde peine prononcée par le tribunal correctionnel d'Amiens à l'encontre de 8 salariés de l'usine Goodyear d'Amiens-Nord, syndicalistes de la CGT, condamnés à 24 mois de prison, dont 9 fermes, pour avoir retenu pendant 30 heures deux cadres de l'usine.

Le caractère inédit de cette sanction, sa disproportion et l'insistance du Parquet, représentant le ministère de la justice, à obtenir une telle condamnation,  alors même que les cadres concernés avaient retiré leur plainte, donnent à ce jugement un caractère politique très inquiétant.
Ces syndicalistes n'ont ni volé, ni blessé personne, mais uniquement défendu leur emploi et leur outil de travail face à une direction qui, de son côté, a pu en toute impunité laisser 1 143 salariés sur le carreau. Je regrette que les tribunaux ne fassent pas preuve de la même sévérité à l'encontre des patrons-voyous ou des fraudeurs fiscaux.
Ce nouveau pas dans la judiciarisation des conflits sociaux et la criminalisation de l'action syndicale est à mettre en perspective avec les poursuites engagées contre les salariés d'Air France suite au comité central d'entreprise du 5 octobre dernier et les appels du Premier ministre à « des sanctions lourdes », ou avec les convocation par la police de plusieurs salariés d'EDF suite à leur participation à la journée d'action nationale interprofessionnelle pour les salaires et la sauvegarde de la protection sociale du 8 octobre.
Dans le même temps, le gouvernement et sa majorité suppriment les peines d’emprisonnement pour les patrons reconnus coupables d’entrave aux droits des représentants du personnel…
Dans un tel contexte, la position du ministère public pose question : alors que les cadres retenus avaient eux-mêmes reconnu n'avoir fait l'objet d'aucune violence et avaient retiré leur plainte dans un souci d'apaisement, c'est le procureur, qui est placé sous l’autorité du Garde des Sceaux, qui a maintenu les poursuites contre les anciens salariés et requis contre eux de la prison ferme. Est-ce là la nouvelle version du « dialogue social » dont  ce Gouvernement se fait le champion ?
De toute évidence, il s'agit d'un acte politique assumé de la part du gouvernement qui vise à adresser un signal d'intimidation aux salariés comme aux citoyens, à toutes celles et tous ceux qui organisent et/ou participent à la contestation sociale. On avait déjà constaté que ce gouvernement dit « de gauche » était nettement plus sensible aux revendications des organisations patronales qu'à celles des syndicats de salariés : en désignant ces derniers comme des délinquants, il a franchi un nouveau pas qui l'éloigne un peu plus de ceux qui avaient voté pour lui.
J’exprime tout ma solidarité vis-à-vis des salariés condamnés et ma détermination à lutter contre une telle dérive d’utilisation de l’arme judiciaire dans les conflits sociaux.
Jacqueline Fraysse

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