Des primaires pour quoi faire?

L’appel à une «primaire des gauche-s» publié ces jours-ci dans le journal Libération, a le mérite de soulever au moins une question essentielle à mes yeux : celle de la recherche d’une dynamique nouvelle à gauche qui soit l’objet «d’une réappropriation citoyenne».

Il a, par contre, le redoutable défaut de se limiter aujourd’hui au constat en promettant pour bientôt une discussion sur «des thèmes clés pour l’avenir de la France et pour l’Europe» tels que « les grandes orientations économiques, l’emploi...» et de regrouper sur cet objectif, des personnes et personnalités intéressantes mais pour le moins «hétéroclites» en ce sens qu’elles expriment des opinions divergentes voire carrément opposées sur des choix de fond.
Les uns, défendant l’austérité, avec pour horizon la croissance à l’infini, l’accord pour bloquer les salaires et distribuer 41 milliards aux entreprises du Cac 40 (sans aucun contrôle ni aucun résultat) dans le cadre du pacte de responsabilité, le soutien au démantèlement des droits et des services publics, au travail du dimanche...
Les autres, se prononçant pour une rupture avec le règne de la finance, des paradis fiscaux et de la marchandisation de tout, pour une transition énergétique, de nouveaux droits et libertés, une nouvelle République...
On ne voit pas comment un tel «rassemblement» pourrait permettre de faire surgir un socle commun partagé, par le seul fait de signer ensemble cet appel.
On peut d’ailleurs, de ce point de vue, se demander ce que signifie « les gauches »: ceux qui, à gauche, soutiennent les choix du gouvernement actuel (par conviction ou par discipline peu importe) ? ceux qui protestent à juste titre, mais finalement continuent ? ceux qui s’opposent, à la fois dans le discours et par leurs votes ?
Le moins que l’on puisse dire est que le paysage est bien « embrouillé » et l’appel signé par des personnes défendant des positions aussi diamétralement opposées n’est pas de nature à clarifier le débat. Surtout, il ne permet pas d’atteindre l’objectif louable qu’il prétend se fixer : « redonner sens à la politique ».
Pour autant, l’idée de primaires doit-elle être écartée ?
Je ne le pense pas car des primaires pour permettre à tous les citoyens - et non pas seulement à ceux membres d’un parti - de participer au choix de leur leader, pourquoi pas ? Mais à condition que ces primaires soient d’abord au service d’un projet partagé, visant à enclencher un processus de refondation, à jeter les bases d’un contenu pour une gauche du 21ème siècle. A condition que la femme ou l’homme choisi à l’issue de ce processus soit en capacité d’être le porte-parole et le garant de ce projet.
Si je ne sous-estime pas la complexité de mise en oeuvre d’un tel objectif, je pense qu’il mérite d’être creusé, travaillé, avec la volonté prioritaire de permettre à celles et ceux qui, au-delà des partis, remettent en cause les orientations actuelles et aspirent à un autre mode de développement pour notre société, d’être les acteurs-moteurs de cette indispensable construction nouvelle.
Dans ces conditions et dans ces conditions seulement, une primaire sur la base d’objectifs « de gauche » construits par les citoyens, pour désigner leur candidat à la prochaine élection présidentielle, serait une belle initiative novatrice de nature à constituer un premier pas vers l’indispensable dynamique citoyenne permettant de sortir de la désespérance actuelle.


Jacqueline Fraysse

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