Le peuple? La gauche? la planète? Stratégie, imaginaire et théorie

Ce qui nous manque, ce n’est pas seulement une stratégie, mais aussi une « vision du monde », ou, plus proprement : une théorie qui puisse fonder une pratique. La théorie est en elle-même impuissante, et elle n’est jamais qu’une grande hypothèse, portée par un imaginaire ; mais, sans elle, on ne peut justifier aucun choix.

Jacques Bidet, 12/6/2019

 

Le peuple ? La gauche ? la planète ? Stratégie, imaginaire et théorie 

Ce qui nous manque, ce n’est pas seulement une stratégie, mais aussi une « vision du monde », ou, plus proprement : une théorie qui puisse fonder une pratique. La théorie est en elle-même impuissante, et elle n’est jamais qu’une grande hypothèse, portée par un imaginaire ; mais, sans elle, on ne peut justifier aucun choix. Le marxisme a été la référence principale du mouvement ouvrier. Il permet d’entrer dans l’analyse des rapports entre les classes. Mais il ne suffit pas pour aborder les rapports entre les humains et la planète. Le rouge n’a plus de sens que s’il est croisé avec le vert, ainsi qu’avec quelques autres couleurs. Mais comment penser tout cela ensemble ?

J’argumenterai ici succinctement, dans la conjoncture issue des présidentielles, une orientation stratégique que je désigne comme celle d’une « Gauche populaire et planétaire », en la rapportant à l’approche théorique qui y conduit. Je m’appuie sur les analyses que j’avance dans « Eux et Nous ? », Une alternative au populisme de Gauche, paru l’an dernier. 

Une « Gauche planétaire »

Le concept « planétaire » relie l’écologique et le social : l’avenir de la vie sur terre et l’horizon d’une communauté politique globale.

« Planétaire » renvoie, d’une part, à la « dérive écologique ».

« Dérive », parce qu’il ne s’agit pas d’une « crise », mais d’une pente fatale, qui nous invite à envisager la fin de l’espèce humaine et un désastre planétaire sans précédent. Or on ne discerne pas aujourd’hui les forces humaines capables de l’enrayer. Ce qui est clair, pourtant, c’est qu’il n’y suffira pas d’une « transition ». Il y faudra, si les mots ont un sens, une révolution.

Pour cette raison, la question écologique est désormais le centre de toute politique. La militance anticapitaliste est vaguement imbue de sa supériorité : elle tend à se représenter que les écologistes mettent certes le doigt sur l’essentiel, la lutte à mener contre la destruction de l’environnement, mais qu’ils sont incapables de s’en donner les moyens, parce qu’ils n’en mesurent pas les mécanismes. Ce n’est pas faux, sans doute ; et l’on peut penser  que « l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux écologistes ». Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui les mouvements écologiques se montrent les plus capables de susciter l’imaginaire, de faire entrevoir et ressentir les périls à venir, et de mobiliser sur des « actions » significatives. S’ils s’avancent ainsi en tête, c’est parce qu’ils se concentrent sur les fins, qui sont aujourd’hui plus claires et plus faciles à imaginer que les moyens, les renversements socio-économiques requis. C’est là, tout à la fois, leur faiblesse sur le fond, mais aussi leur force immédiate. Ce n’est pas un hasard s’ils trouvent tant d’écho dans la jeune génération, non pas en raison des vertus supposées de la jeunesse, mais parce qu’elle est prédisposée à vivre imaginairement un avenir plus long.

Première conclusion. Considérer que les partis Verts, y compris les plus fades, portent un message « révolutionnaire » parce qu’ils sont là pour témoigner d’un horizon qui transcende toute révolution sociale : celui d’une révolution vitale. Concrètement : faire confiance aux fortes amours qui s’esquissent, dans l’utopie des ZAD et ailleurs, entre l’écologique et le « commun » (un autre nom pour l’avenir : un commun-isme délivré de son « -isme »). Ils font ensemble un bon concept : ils montrent la voie pour l’offensive générale.

« Planétaire » renvoie d’autre part à une « communauté humaine universelle »

On ne peut plus prendre les questions politiques à partir du plan national, comme c’est traditionnellement le cas, au motif que c’est à cette échelle que les citoyens peuvent intervenir. Dans le mouvement ouvrier, c’était bien la dimension universelle qui alimentait les engagements les plus radicaux en vue de la révolution sociale :  « Prolétaires de tous les pays, … ». Mais les leviers pour l’action étaient nationaux. Cela ne peut pas suffire pour la « révolution vitale ». On n’engagera pas la lutte écologique en regardant le monde par le petit bout, national, de la lorgnette, à la façon du populisme de gauche. Tout est à reprendre.

Le marxisme a fait la critique du capital, mais il n’a pas fait la critique de la nation. Je veux dire qu’il s’est intéressé à l’appropriation des moyens de production par une classe. Mais il a théoriquement ignoré son corollaire : l’appropriation d’un territoire par une communauté – question restée taboue. Le sentiment national, pourtant, se fonde en réalité sur le fait qu’une communauté s’approprie un territoire, dont elle entend bien qu’elle assure son existence matérielle et identitaire. « La France, elle est à nous », et c’est, bien sûr, pour cela qu’on l’aime tant... Ce sentiment national fonde la capacité de la population dans son ensemble à imposer aux dominants certaines contraintes en faveur de la vie commune. Mais cette « propriété éminente », partagée entre compatriotes, a sa contrepartie, qui se vérifie dans les 5 à 10 % du PIB que l’on garde pour exterminer les agresseurs possibles et les intrus de toute sorte. La fraternité nationale, c’est aussi le « meurtre primitif » du frère étranger.

L’engagement national n’est pas aujourd’hui dépassé. Mais, dans les conditions de la dérive écologique, il perd tout son sens s’il n’est pas soumis à un engagement planétaire, qui ne peut exister qu’à partir du sentiment d’appartenir à une communauté politique universelle, planétaire. C’est-à-dire de former ensemble une « nation globale », une nation paradoxale, sans frontières, notre ultime nation, inscrite dans un territoire global sur lequel tous les humains ont les mêmes droits.

Mais, ce que partagent entre eux tous les humains, ce n’est pas une propriété commune de la planète, c’est une responsabilité commune, parce que ce sont eux qui la détruisent – certains, du moins : certaines forces constitutives de la société humaine. Cela s’entend au plan local et national, sur lequel les citoyens ont effectivement le plus de prise. Cela concerne tout autant des communautés plus larges comme celle de l’Europe, où s’exercent des pouvoirs supranationaux, dont le commun du peuple doit s’emparer. Ce sont là, au sein de Système-monde », des « sous-systèmes » incontournables, flexibles mais durables. Cette responsabilité culmine à l’échelle globale : elle suppose que l’on y reconnaisse la « patrie commune », dont chacun attend légitimement qu’elle lui assure une existence digne et paisible. L’écologie conséquente suppose un humanisme radical, qui est celui de la « nation globale ».

Deuxième conclusion. Les migrants se trouvent en position symbolique éminente parce qu’ils attestent, par leur mouvement même, que la vie sur terre – la leur en premier lieu, la plus menacée – est notre responsabilité commune. Ils exigent une fraternité universelle.

Troisième conclusion. La lutte pour la paix est aussi importante que la lutte de classe et elle vise l’émergence d’une communauté politique globale : une nation globale.

Quatrième conclusion. Il doit s’exercer un pouvoir écologique démocratique global, sans lequel cette nation globale n’existe pas : un pouvoir planificateur. Mais c’est que dans la dialectique des luttes sociales et écologiques que l’État-monde-de-classe qui émerge aujourd’hui de toute part (croisé au Système-monde de la domination des Centres sur les Périphéries), avec ses Appareils d’État mondiale et sa classe dominante mondiale, s’inclinera devant la puissance de la nation globale.

Une « Gauche populaire »

J’entends par là qu’il faut défendre tout à la fois le concept de « Gauche » et celui de « Gauche Populaire ». Ce sont là des concepts du registre politique. Mais, si on ne les rapporte pas au registre des structures sociales, qui sont aussi économiques, on ne fera jamais que les brandir comme des hochets sur une scène électorale. La question est complexe. Elle est théorique. Ce qui veut dire qu’elle ne renvoie à rien d’immédiatement lisible. Je vais cependant m’efforcer d’en dégager des lignes essentielles. Et cela en me référant à ce vieux truisme malicieusement formulé par Marx : « si les choses étaient telles qu’elles apparaissent, la théorie serait inutile ».

Parlons d’abord de « la Gauche »

Le couple Gauche/Droite est constitutif des sociétés modernes. S’il renvoie à une dualité structurelle de forces sociales dominantes, c’est parce qu’il n’y a que deux formes rationnelles de coordination l’échelle sociale, le marché et l’organisation. On a donc, d’une part, ceux qui ont des privilèges de pouvoir propriétaire sur le marché – voir Marx. Et, d’autre part, ceux qui ont des privilèges d’autorité compétente, c’est-à-dire de direction ou d’expertise, dans l’organisation sociale (entreprise, administration, santé, culture…) – voir Bourdieu, Foucault et autres. Ces deux forces dominantes, qui se reproduisent différemment, se trouvent dans des rapports de force très variables d’une période et d’une société à l’autre, par exemple des USA, où prédomine la première, à la Chine, où prévaut la seconde. Elles se trouvent toujours plus ou moins mélangées l’une à l’autre, car elles ont besoin l’une de l’autre. Entre elles, pourtant, il y a non seulement connivence, mais aussi compétition pour le pouvoir. Et surtout différence de nature. Le pouvoir capital vise en dernier ressort une richesse purement abstraite, le profit. Le pouvoir compétence est attendu sur des objectifs concrets : il n’a donc pas le même rapport au (commun du) peuple, il n’en est pas aussi radicalement séparé.

Vaste problème. Le néolibéralisme, comme on le sait, tend à asservir le public au privé, le pouvoir compétent à la logique financière. Il ne peut cependant faire disparaître cet autre pouvoir, qui a, dans la modernité, une existence structurelle et donc une résilience indéfinie. Ce qui se manifeste, il est vrai, de façon paradoxale. Pour ce qui est du registre politique, qui nous occupe ici, l’autorité propriétaire tend à siéger à droite, l’autorité compétente, à gauche. La distinction entre la droite et la gauche ne signifie donc pas que les dominants auraient leur place à droite, et le peuple sa place à gauche. Elle correspond, en tout premier lieu, à un clivage au sein de la classe dominante. Quand aujourd’hui un parti de droite, visiblement dévoué au pouvoir capital, réussit à se faire passer pour un parti « ni droite ni gauche » ou « droite plus gauche », c’est que la force capitaliste est parvenue à absorber une bonne part de la force « compétente ». Elle y a toujours puisé ses états-majors, mais elle dispose maintenant d’une troupe nombreuse et plus arrogante que jamais. Cela ne fait pas que droite et gauche aient disparu : ce sont là des données structurelles, et ce serait une illusion de penser qu’il n’y ait plus aucun avenir pour des partis « sociaux-démocrates ». Seulement, leur destin n’est pas fixé d’avance.

Il reste que ce clivage droite-gauche, s’il couvre tout le champ, ne rend pas compte de toute l’épaisseur du terrain politique. Mais restons-en ici à l’analyse de classe. Laissons donc de côté l’autre dimension, corrélative : celle du territoire, chargée d’affects et de mémoires –  traductibles en tendances nationalistes, populistes, régionales, religieuses, ethniques etc. – qui vient complexifier le tableau. Et laissons aussi du côté l’autre volet primordial, celui des rapports de genre, on y fera seulement allusion. Restons-en à l’idée, partielle et sommaire, que « le peuple » représente l’ensemble des gens dépourvus de ces privilèges de propriété capitaliste et d’autorité compétente. Et arrêtons-nous à ce fait, dès lors troublant, que, dans la balance du pouvoir politique moderne autour d’une majorité légitimée à gouverner, il n’y a que deux plateaux, que l’on peut désigner par les sigles Droite et Gauche, même si les noms diffèrent d’un pays à l’autre, et le plus souvent cachent la nature des enjeux. Le supplément de paradoxe en tout cela est que, si la structure sociale met en place un duel perpétuel entre les deux classes, celle d’en haut et celle d’en bas, la lutte politique est cependant triangulaire, parce que la classe dominante comporte structurellement deux « pôles », deux fractions, dont le pouvoir n’est pas de même nature. Dans ces conditions, le destin des forces populaires est de trouver une forme d’entente à gauche avec les détenteurs de « compétence » contre le pouvoir du capital : une dynamique d’alliance qui conduise à l’émancipation de cette double domination de classe. Il y a donc, structurellement, au sens où la structure politique renvoie à une structure sociale, deux gauches : une « gauche populaire » et une « gauche élitaire ». Mais ce n’est qu’ensemble qu’elles forment « la Gauche ».

Cinquième conclusion. Une « union de la gauche » n’est pas toujours immédiatement réalisable, et, comme la politique ne se réduit pas aux partis, elle est irréductible à une simple réunion ou fédération, des partis de gauche. Mais elle est, en toute situation, un objectif à poursuivre, essentiel et incontournable. On en n’a donc pas fini avec « la gauche ». Elle est essentielle à une politique du peuple, laquelle, cependant, a sa propre identité.

Comment, donc, définir l’orientation politique d’une « Gauche populaire » ?

« Populaire » renvoie ici, en termes de classe, au peuple « social », au « commun du peuple », au « peuple commun », au peuple des « sans privilège », qui affronte les dominants sur le double terrain du marché et de l’organisation. Vaste problème. En bonne logique du moins, ce « peuple » aura en vue une politique « de gauche », une politique d’union à gauche, mais selon les conditions qui lui ouvrent un chemin vers  l’hégémonie. Comment définir la stratégie qui vise à cette hégémonie ?

La stratégie populaire comporte deux volets indissociables. Elle consiste, d’une part, à s’appuyer, dans toute la mesure du possible, sur les « forces de l’organisation » – celles de la « compétence » reconnue à ceux qui occupent, aux divers niveaux, des fonctions de direction ou d’expertise, qui sont plus dirigeants que dirigés, plus experts qu’expertisés, et qui s’avèrent, de ce fait, capables de s’arroger les avantages corrélatifs propres à assurer  leur reproduction culturelle et sociale – pour maîtriser les « forces du marché », celles de la propriété capitaliste. Et d’autre part, à maîtriser les forces de l’organisation en faisant monter en puissance une « démocratie radicale », une démocratie active de tout le peuple. L’alliance du peuple commun avec les « forces de l’organisation » peut être associée à la tradition marxiste. Elle s’exprime dans les combats contre la privatisation, pour des nationalisations, pour les garanties de salaires, congés, retraites, etc., pour les services publics d’éducation, de santé, de transports, de recherche, etc. Ce sont là les combats de la Gauche contre la Droite. Les « grandes transformations » du communisme à l’Est et du socialisme à l’Ouest se sont faites, pour le meilleur et pour le pire, sur cette base. Reste l’autre volet : celui de la recherche d’une emprise populaire sur les « forces de l’organisation ». Elle lui ajoute une autre dimension, que l’on retrouve  tant dans la tradition anarchiste-libertaire que dans la tradition marxiste. Elle se manifeste dans les luttes contre les inégalités de revenus (donc d’habitat, d’éducation, etc.) qui permettent la reproduction des privilèges sociaux de compétence, dans les luttes syndicales et autogestionnaires contre les prétentions du pouvoir (autodéclaré) compétent au sein des entreprises et administrations, contre la méritocratie, etc. Elle revient en force avec la passion du « commun », qui met, censément du moins, tous les participants sur le même pied.

Sixième conclusion. La lutte démocratique de la Gauche populaire à l’encontre de la Droite implique aussi de contrer les desseins hégémoniques, sans cesse résurgents, de la Gauche élitaire.

Quelle sera la pratique politique d’une « Gauche populaire » ?

Elle sera pluraliste. En dépit de leurs clivages structurels, la Droite est structurée par le réseau des intérêts capitalistes, aujourd’hui centré autour du capital financier, et la Gauche Élitaire articulée par l’épine dorsale de sa constitution hiérarchique. La Gauche Populaire ne dispose pas d’emblée d’un tel principe d’unité. Elle ne peut émerger que d’une multitude de combats divers, politiques, syndicaux, associatifs ou conjoncturels, des luttes féministes, écologiques, culturelles ou anticoloniales. Elle est immédiatement tournée vers des objectifs très variés, donnant lieu à des combats nationaux, mais aussi locaux, disparates dans l’espace et dans le temps, et à des regroupements et des traditions diverses, porteuses d’expériences et d’identités hétérogènes. Elle est cependant potentiellement rassemblée, parce qu’elle est face à une unique classe dominante, sur le double front du pouvoir-capital et de l’autorité-compétence. Et c’est pourquoi aussi elle est capable de luttes d’ensemble. C’est dans ce contexte qu’elle doit trouver les formes de son organisation politique, celles de la classe populaire.

La pratique politique de la gauche populaire ne peut s’affirmer qu’en faisant de cette diversité politique, sociale et culturelle, la base d’une puissante association, capable de désintégrer la classe dominante, de briser la complicité entre ses deux fractions. Elle ne détruira pas ce qui s’est construit dans le temps ; elle ne prétendra pas absorber ce qui s’invente dans l’instant. Elle suppose en effet, le rassemblement de tous les partis et groupes politiques qui ont émergé ou qui émergent dans l’espace populaire. Le principal danger qui pèse sur elle est de s’en remettre à son « organisation », c’est-à-dire aux maîtres en organisation, aux « compétences », bureaucratiques ou charismatiques, qui tendent tout naturellement à l’investir, et qui prévalent dans les pures unions au sommet. Sa force ne peut lui venir que par l’union, en bas, de tous les engagements militants. C’est-à-dire sur la base non pas d’un programme prédéfini, mais d’une orientation commune vers l’émancipation des rapports de classe et de genre et des domination nationales, vers une communauté des vivants. On peut penser qu’ici et maintenant un tel bloc politique existe potentiellement. Le collectif local, auto-gouverné, doit en être la base principale. C’est dans ce contexte que pourra s’opérer la convergence entre la culture associative et syndicale, entre les projets de long terme et les soulèvements conjoncturels. L’intercommunication dans l’espace national, sa traduction démocratique en un sommet dynamique, réactif et inventif, ne sont pas, à l’ère d’Internet, le plus difficile à concevoir. L’essentiel est dans cette capacité à s’unir en bas, qui seule peut donner sa solidité et sa durabilité à « l’association politique » qui doit être celle de la gauche populaire. C’est dans ce contexte, pluriel et flexible, que les partis et mouvements feront la preuve leur utilité et l’apport de leur identité, une richesse pour tous.

Septième conclusion. La structuration d’ensemble de l’organisation politique de la Gauche populaire ne peut être ni celle d’un parti, ni celle d’un mouvement : ce sera une forme-collectif, syncrétique à la base, génératrice d’un corps politique cohérent et divers, auto-discipliné, capable d’élaborer ses programmes, de produire et de contrôler ses dirigeants, et de prendre à chaque moment l’initiative.

Quel horizon révolutionnaire ?

 « Gauche populaire » : une formule creuse si l’on en reste à ce que chacun de ces mots évoque séparément. Elle n’a de sens que comme convergence de toutes les causes d’émancipation de classe, de sexe et de nation (la « race » est le croisement des trois) dans le moment écologique.

Le capitalisme est l’adversaire commun, vu que sa logique, notamment dans sa forme néolibérale, la plus incontrôlable, est celle du pur profit. La logique marchande du capital n’a jamais rien produit qu’en relation avec une logique organisationnelle, qui ne lui appartient pas comme un attribut naturel. Et elle n’a jamais produit rien de socialement utile, si ce n’est sous l’influence de la puissance populaire, qui expriment ses besoins et ses désirs (et l’on n’oubliera pas que sont les vieux syndicats « marxistes » qui ont avancé les schémas anti-productivistes les plus efficients : travailler 35 heures et jusqu’à 60 ans, ça suffit).

Il nous faut sortir de ce doute refoulé qui pourtant nous revient en cauchemar subliminal : bien sûr, se dit-on dans le secret, le capitalisme est affreux, il exploite, il abrutit, il sème la guerre, mais c’est lui qui met les gens en mouvement, qui nous force à travailler, à coopérer à travers les continents, et qui finalement unit entre eux tous les humains à chaque moment, c’est lui qui produit le progrès et finalement notre joie de vivre, …l’histoire avance par le mauvais côté, mais c’est parce que l’homme (l’autre surtout) est mauvais, et c’est ainsi qu’elle avance. Eh bien non ! L’évidence écologique vient aujourd’hui dissiper cette fumée mensongère. Il commence à apparaître au grand jour que le capitalisme est foncièrement destructeur et non créateur : que sa logique de profit est celle du suicide collectif et de l’extinction de la vie qui nous entoure. Cessons de nous laisser impressionner par les prétentions du capitalisme.

La Gauche, comme grande alliance contre le capital, a donc d’emblée une pertinence mondiale puisque ce qui s’impose est une planification écologique à l’échelle globale. Les problèmes deviennent tellement urgents qu’ils vont s’avérer plus simples et que, comme c’est le cas en temps de guerre, la compétence essentielle, celle de la survie, va devenir commune à tous les humains. Car chacun en viendra à savoir ce qu’il faut faire, socialement et non simplement techniquement, pour enrayer le réchauffement climatique, l’extinction des espèces, la pollution de l’air, etc. Cela induit, potentiellement, un nouveau rapport de force et d’intelligence entre la gauche populaire et la gauche élitaire.

Á la domination impérialiste, qui culmine sous la forme d’un capitalisme mondialisé, répond la résistance des nations dominées, des territoires saccagés, des cultures qui veulent vivre. Elle aime le végétal, l’eau potable, la sobriété et la lenteur, les forêts à venir. C’est ainsi que le rouge en vient à rencontrer le vert. Ce n’est qu’ensemble qu’ils peuvent prendre la mesure du futur. L’imaginaire de la révolution sociale se rappelait dans le drapeau rouge. Dans L’Internationale. On la chantait encore sur la place Tiananmen. Ce n’est pas si loin. Et ce joli mot, « camarade », dont le charme est d’être aussi bien féminin que masculin, se dit aussi aujourd’hui « Sisters and Brothers ». Car c’est ainsi qu’on s’interpelle dans une langue commune à l’Inde féministe, à l’Afrique postapartheid, au mouvement noir américain et à au syndicalisme révolutionnaire qu’il inspire, comme aussi dans les langues de l’Islam libéré et dans celles des peuples de Sud-Amérique. Ces mots n’ont de sens et de souffle que dans l’écologie de la communauté humaine. Le Père, qui était aux cieux, s’est retiré. Reste la terre Mère, et rien ne prouve qu’elle vivra « dans les siècles des siècles ». La tâche, incertaine, du jour est la révolution sociale-écologique universelle, fondatrice de la nation globale.

 

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