Faut-il encore soutenir Alexis Tsipras? Quelle stratégie pour la gauche populaire européenne?

Jacques Bidet, 15 septembre 2015

 

Faut-il encore soutenir Alexis Tsipras?

Quelle stratégie pour la gauche populaire européenne?

 

Au sein de la "gauche radicale" européenne, chacun, même s'il n'est n'est ni grec, ni économiste, ressent l’obligation de prendre position sur les choix discordants qu’on observe au sein de l'ex-Syriza. S’il en est ainsi, c’est parce nous sommes tous, au delà de nos organisations nationales, de ce même "Tiers-parti" qui entend aujourd'hui faire face au néolibéralisme (de droite ou de gauche).

Je m'abstiendrai cependant de trop m'avancer. Sans une connaissance intime de la conscience de soi du peuple grec, dans ses potentiels contrastés, il est hasardeux d'avancer un diagnostic politique. Et il est douteux que l'on puisse évaluer rigoureusement une situation dont on ne partage pas immédiatement les risques. J'en resterai donc à quelques supputations.

 

I. Certaines hypothèses sont ici nécessairement en jeu.

Syriza s'est trouvé confronté à un pouvoir européen. Mais qu'est-ce que l'Europe? Un amalgame d’États-nations, une réalité singulière qui se range mal dans les taxinomies disponibles. L'Europe est un fragment du Système-monde. Elle y forme un Sous-système, dans lequel l'Allemagne dispose, à moyen terme du moins, d'une position exorbitante. S'y s'enchevêtrent des Centres régionalement dominants et des Périphéries particulières. Dans le Système-monde, où prévaut encore l'hégémon US, la menace de guerre reste la toile de fond.  De même en va-t-il du Sous-Système européen.

L'Europe a bien quelque chose d'une supernation, englobante: elle est un Sur-État-nation. Les armadas qu'entretiennent les grands pays européens ne sont pas fonctionnels dans la confrontation entre eux, mais contre des adversaires au sein du Système-monde, potentiels comme la Chine ou la Russie, ou réels, choisis et ciblés dans les ex-colonies européennes. "Il n'y aura plus jamais la guerre"… entre européens, pas plus qu'entre français. Les polices sont, pour l'essentiel, intégrées dans l'espace de Schengen. Des lois communes, supposées (il s'agit bien d'une supposition) reposer sur un processus démocratiques, l'emportent sur les législations locales. Les institutions politico-économiques sont, en principe, contraigantes. Le pouvoir monétaire est centralisé. L'Europe, pourtant, n'est pas un État-nation. Les éléments les plus puissants, comme le Royaume-Uni, peuvent s'en retirer sans être retenus; les plus faibles, comme la Grèce, peuvent en être chassés. L'Europe, à la différence des nations qui la composent, n'est pas entrée dans un vrai processus de fusion nationale moderne, impliquant que les grands choix économiques et politiques soient soumis à un ordre formellement démocratique, vérifiable dans l'application du principe un homme = une voix. Voilà, en effet, ce qu'implique, à l'époque moderne, un État-Nation, même si cette formalité démocratique ne se réalise en son sein que dans les limites étroites des rapports de force, de classe et autres. L'Europe est donc une réalité contradictoire: Sur-État-nation et Sous-Système-monde. Elle porte à la fois les promesses (jamais vraiment tenues) d'un grand État-nation et la violence immanente d'un petit Système-monde.

Mais il y a bien déjà une violence propre au Sur-État-nation comme tel, et qui alimente celle du Sous-Système-monde. Les banques, dit Varoufakis, remplacent maintenant les tanks. Mais que faut-il entendre sous le mot "banque"? Il ne s'agit pas seulement de l'ensemble bancaire européen, avec à sa tête la BCE. Il s'agit immédiatement d'une violence étatique mondiale: celle du capitalisme et de son organisation universelle par le néolibéralisme. Les États-nations sont priés d'appliquer une norme radicalement marchande, sur laquelle il y a censément consensus universel et que désormais des institutions mondiales – des appareils étatiques mondiaux tels que le FMI et l'OMC – sont plus ou moins en mesure de faire appliquer. Les États-nations s'inscrivent ainsi dans un État-monde émergeant, associé au réseau du Système-monde, lequel redéploie ses empires en s'appuyant sur ce nouveau potentiel étatique-mondial, en le manipulant à son profit. La législation commune permet ainsi aux firmes des Centres d'acheter les richesses du Sud, qu'elles n'ont plus à conquérir. La dette, vieille invention coloniale, s'inscrit maintenant dans le contexte d'un droit universel qui régit censément toute activité économique. Les centres moteurs de la "communauté financière" se trouvent, non sans contradictions entre eux (comme on l'a vu entre FMI et BCE), localisés dans toute la hiérarchie du Système-Monde. Quand les canons de la Couronne Britannique, naguère braqués contre la Grèce, n'ont plus cours dans une Europe devenue Sur-État-nation, la capacité intra-impérialiste au sein d'une Europe Sous-Système-monde, avec l'Allemagne pour centre, se trouve régénérée par cette étaticité néolibérale mondiale. Les "Institutions" de la Sur-nation, qui sont en même temps celles du Sous-système, ont ainsi pour elles l'évidence d'une Loi qui peut se donner comme naturelle, étant supposée universelle. Il ne sera pas difficile de répandre l'idée que les grecs n'ont qu'à s'y conformer.

On peut se demander pourtant s'il n'y a pas, à cette échelle régionale comme à l'échelle globale, une certaine contradiction entre l'Europe-Sur-État-nation et l'Europe Sous-Système-monde, en même temps qu'une connivence entre les puissances qui les dominent respectivement, soit une Finance anonyme et un Hégémon clairement identifiable. En d'autres termes: une certaine contradiction entre le "structurel" (qui relève de la structure de classe-et-d'État) et le "systémique" (qui relève du Système-Monde où s'affrontent les États et autres territoires). La chose est donc plus complexe qu'il n'y paraît. C'est bien sur cette scène du monde que se joue la tragédie grecque. Mais elle mérite d'être considérée de plus près.

 

II. Je ne tenterai pas de reprendre la chronique à son commencement, à la question de savoir si une mobilisation populaire – un peuple insurgé, plutôt qu'un peuple confiant dans ses représentants – pouvait faire tâche d'huile en Europe et faire reculer la Troika. C'est là maintenant de l'histoire au futur antérieur: un objet de pensée pour l'avenir. L'aujourd'hui est le scrutin du 20 septembre, décidant de qui, forces populaires ou forces réactionnaires, sera en charge de la politique après la "capitulation". Faut-il encore soutenir la ligne Tsipras?

Les électeurs grecs avaient donné à Syriza un double mandat: refuser le memorandum et refuser l'exit. Il est apparu qu'il y avait contradiction dans les termes, parce que, dans la conjoncture, les puissances européennes hégémoniques dans le Sous-système étaient décidées à forcer la Grèce à l'exit en cas de refus du mémorandum. Et elles en avaient les moyens, en dépit de la légalité de la Sur-nation, qui ne prévoit rien de tel. Elles avaient du moins la capacité de brandir cette menace de façon hautement crédible, plus crédible en tout cas que tout Plan B dont on pouvait le contre-menacer. Le choix était donc entre accepter le diktat ou subir le désastre. On peut penser que ce qui a motivé Tsipras dans le moment de la "reddition", c'est le sentiment qu'on ne peut faire front, d'aucune façon, contre cette agression impériale sans être en position d'hégémonie populaire nationale. Il a, semble-t-il, considéré qu'il n'y avait pas d'autre voie que tenter de rassembler assez largement pour tenir l'ultime digue, quitte à reculer sur tous les fronts. Et cela comportait une contrainte extrême: accepter un programme qui porte en germe une aggravation de la récession. Tsipras s'est expliqué sur ce point.

Pour juger du choix qu'il a fait, il faut se demander dans quel ordre les grecs avançaient cette double exigence: refuser le diktat, refuser l'exit. Tout porte à penser – c'est du moins en ce sens que vont les informations disponibles – que, dans l'esprit du plus grand nombre des citoyens, le choix de rester dans l'Europe prédominait sur toute autre considération. Passer hors euro n'est évidemment pas la même chose pour les grecs que pour les britanniques. C'est, en réalité, se trouver chassés non seulement de l'Euro, mais aussi de l'Europe. Honteusement licenciés, dégradés. Renvoyés à ce statut de tiers-monde méditérannéen qui avait été celui de la Grèce moderne depuis le commencement... Se voir déniées sa concitoyenneté et son identité européenne. Voir délégitimées toute revendication d'un minimum de reconnaissance et de solidarité. Bref, se retrouver dans la plus grande faiblesse et la plus grande misère, dans la pire situation politique qui soit pour résister et reprendre force.

Si la masse de la population, la majorité du peuple, ressentait effectivement les choses ainsi, un gouvernement de gauche radicale n'avait d'autre choix que de s'aligner sur cette conviction. C'était là une condition incontournable pour une statégie populaire visant à constituer une position hégémonique dans la tempête. C'était le seul moyen de garder le cap en dépit de tous les vents contraires, sachant qu'il faudrait encore longtemps louvoyer dans la brume. L'autre condition, la plus incertaine sans doute, était que le corps militant reste assez fort, qu'il conserve la capacité d'une hégémonie relative, lui permettant d'entraîner d'autres forces et de livrer à nouveau bataille, cette fois sur le terrain même de la défaite. Mais de quelle sorte de bataille pourrait-il dès lors s'agir?

 

III. Le mot de "guérilla", avancé par Zizek, me semble juste. Il signale un concept qui pourrait s'inscrire dans la lignée mythique de la "guerre de mouvements" et de la "guerre de positions" dont parlait Gramsci. La guérilla n'est évidemment pas une inconnue. Elle est même largement pratiquée. Non pas au sens d'une guérilla de partisans, mais d'une guérilla qui traverse tout le peuple. Les capitalistes s'en plaignent amèrement. Mais comment la définir? La guérilla est une stratégie radicale, une lutte sur tous les terrains (économiques, sociaux, culturels, ethniques, écologiques), à toutes les échelles et par tous les moyens de partis, de syndicats et autres associations, d'interventions, de grèves, d'assemblées, d'occupations, d'infractions, d'indignations. Elle accorde une importance majeure aux micro-combats livrés dans des circonstances particulières. Et elle cherche à les faire communiquer entre eux tous dans des programmes que le rapport de forces ne permet pas de réaliser pleinement, mais qui montrent la direction à suivre. Elle est marquée par une infinie distance entre les objectifs radicaux d'émancipation qui animent ses militants et la faiblesse des leviers dont elle dispose. Elle refuse le choix entre révolution et réformisme. Elle veut chaque fois le maximum, mais c'est très peu en général. Elle sait que l'organisation politique est le moyen le plus décisif au moment décisif, mais qu'elle n'est rien si elle n'est pas appuyée sur tout le reste, et soumis à sa critique.

Tenter de définir un mode stratégique ne dit encore rien des programmes à mettre en oeuvre. Mais il faut admettre que la stratégie est une question à considérer pour elle-même. Elle suppose l'analyse du champ de bataille: en l'occurrence, l'agencement européen en ce qu'il est tout à la fois "structurel" (la structure de classe coiffée par l'État-nation, sous l'égide de l'État-monde) et "systémique" (le Sous-système sous l'égide du Système-monde). Les concepts-clés sont ici ceux de Sur-nation et de Sous-système. Une gauche populaire européenne, qu'elle soit grecque ou française, n'a d'autre choix que de tenter de mobiliser les potentiels démocratiques d'une Europe Sur-nation contre une Europe Sous-système. Les grecs partent de très bas, puisque leur pays se trouve placé en situation de protectorat. C'est malgré tout un protectorat interne. Reste l'espoir de lever le joug. On peut penser que pire serait la solution externe, celle de la colonie: le traitement colonial d'une Grèce chassée de l'Europe Sur-nation, mais toujours enfermée dans l'Europe Sous-système.

Les démocrates grecs ne rêvaient pas d'une guerre de mouvement. Ils avançaient un ensemble de positions qui n'ont pu être tenues. Ils ne peuvent désormais compter que sur leur capacité de guérilla, associée à celle du peuple des autres peuples européens, menée sur un horizon de démocratisation politique et sociale de l'Europe. On dira que la chose est bien connue. Il se trouve pourtant que la question "que faire de l'Europe?" – comment en arriver à une configuration qui pousse à la "démocratie" et au "socialisme" (voir, bien sûr, ce que l'on met sous ces termes) – tend à en cacher une autre, préalable, qui devrait nous occuper davantage: "qu'est-ce que l'Europe?". Dans le discours politique de la gauche radicale, la chose n'est jamais vraiment élucidée. On met certes en avant la puissance du capital, son articulation à l'hégémonie allemande, et le jeu ambigu de la France, en position centrale seconde. Mais une analyse réaliste suppose un ensemble plus vaste de concepts analytiques, qui permettent de relier les nations d'Europe au Sur-État-nation européen, celui-ci au Sous-Système-monde lisible dans le même espace, dans son lien au Système-monde, rapportant les États-nations au Système-monde et à l'État-monde.

Ce que Syriza, sans doute, avait sous-estimé, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une lutte de classe contre un pouvoir capitaliste néolibéral hégémonique en Europe et traversant ses peuples (ce que l'expérience et la culture marxiste lui avait appris), mais aussi en même temps d'un processus guerrier. Aux temps de la négociation, on entrait pourtant dans les grandes manoeuvres pour chasser, d'une façon ou de l'autre, la Grèce de la Sur-Nation, tout en la gardant dans le Sous-Système pour mieux la dépouiller. On situait d'avance les grecs dans cette périphérie où les tanks viennent en appui des banques. Orban, ce sous-ordre, tient déjà son armée, la "nôtre", prête contre les réfugiés et les migrants. C'est trop clair, l'armée partout en Europe est faite entre autres pour cela: veiller aux frontières de la Sur-nation, n'y faire entrer que les denrées et personnes "utiles". Aux frontières, du reste, la police relève d'une fonction militaire – des affrontements au sein du Système-monde –même si cela se passe, en principe, de façon "civile". Il s'agit aujourd'hui de renvoyer les requérants "chez eux", dans la périphérie du Sous-système. Les Grecs se trouvent très précisément à la frontière grise de la lutte de classe et de la guerre entre nations. Une guerre qui les repousse vers l'asservissement colonial. Les combattants, on le sait, ne peuvent alors l'emporter que s'ils sont dans le peuple "comme des poissons dans l'eau": s'ils partagent les mêmes sentiments et convictions d'identité que le peuple opprimé dans sa masse populaire.

Il reste que, de tout cela, seuls des grecs peuvent juger en connaissance de cause. C'est pourquoi je m'arrête ici.

 

PS. Parmi les prises de positions qui ont plus directement inspiré ce papier, je compte la longue analyse d'Étienne Balibar, Sandro Mezzadra et Frieder Otto Wolf, celle de Slavoy Zizek, celle Gus Massiah, et aussi, non sans quelque tension, celle de Jean-Marie Harribey et celle de Thomas Coutrot. Je réinterprète cependant l'ensemble à partir des concepts de "structure" (de-classe-et-d'État) et de "système" (-monde) que je propose dans L'État-monde, PUF, 2011.

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