La fin du Front de Gauche, c’est maintenant ? Pour une « Gauche Populaire »

La fin du Front de Gauche, c’est maintenant ?

Pour une « Gauche Populaire »

(Jacques Bidet, mai 2015)

 

 

Le samedi après-midi 11 avril dernier se tenaient les Chantiers d’espoir. Je participais à ceux de l’Ile de France. Un mois plus tard, je m’interroge encore. Que s’est-il donc passé ce jour-là ? Un évènement assez étrange.

Nous étions là, dans une vaste salle, 400 personnes ayant répondu à un appel des organisations du Front de Gauche, d’une fraction des Verts, d’une petite frange de « frondeurs » et de représentants du mouvement syndical et associatif. Objectif : élargir, pluraliser et dynamiser les potentiels de ce qu’il faudrait appeler une « gauche populaire ».

Le rassemblement était piloté par des animateurs expérimentés, DJ politiques et sympathiques, qui ont réussi le tour de force de nous faire nous rencontrer et de donner la parole à chacun sans exception. Un miracle était d’emblée annoncé. On comprit rapidement qu’on allait former des petits groupes. Mais nous étions sur 4 travées en parallèle, composées chacune d’une quinzaine de rangs l’un derrière l’autre, chacun d’une petite dizaine de chaises. Vous suivez ? On se demandait donc un peu comment la chose pourrait bien être possible. Jusqu’au moment où l’on fit l’appel des rangs, en distinguant les paires et les impaires : « rangée 1, levez-vous ! », etc. Pour annoncer finalement : « les rangs impairs retournent leur chaise ! ». En un tour de mains, les groupes étaient constitués, il leur suffisait de s’arrondir un peu pour faire cercle…

On nous avait proposé quelques thèmes : VIe République, écologie, travail et emploi, égalité de droits, partage des richesses… Encore fallait-il entrer en contact. On avait donc ménagé un temps préalable de présentation réciproque, mais chacun devait être bref, sachant que le gong allait retentir dans les 20 minutes. Un peu compliqué naturellement entre les jeunes et les vieux, entre les inconnus et les célébrités (de partis et d’associations). Pour faciliter les choses, on nous avait donné la ferme consigne de n’annoncer que son prénom. Cela faisait partie des « règles du jeu ». Dans mon groupe, il y avait un certain Eric. Dans celui d’à côté, un certain Thomas. Honorablement connus au demeurant. L’annonce du prénom (« moi, c’est Eric », etc.) avait un parfum de pseudo qui faisait tomber d’emblée toutes les inhibitions. Bref, ça communiquait. Naturellement, je n’ai pas tout vu, étant moi-même pris dans l’ambiance et très affairé. Je ne sais si Pierre et Jean-Luc, qui étaient présents, se sont associés à un groupe. Ni sous quel nom.

Encore fallait-il que cela débouche sur du concret. On avait donc largement distribué des petits cartons de couleur sur lesquels chacun pouvait écrire la chose qui lui tenait à cœur. Des « volontaires » venaient régulièrement les récolter et les coller sur de grands pans de murs, regroupés selon les thèmes prévus. Ils nous en feraient plus tard la synthèse. Et, au moment du départ, chacun pourrait faire le plein de photos de ces dazibaos. Ce ne serait donc pas que paroles au vent, expédiées sur les réseaux sociaux. Mais de vrais souvenirs. Scripta manent.

On associait aussi la pratique à la théorie. Par exemple, on nous invitait, en mémoire des fauteuils exfiltrés des locaux de HSBC, à prendre en photo nos propres chaises et à les expédier, le temps fulgurant d’un snapshot, à bon entendeur salut ! Et l’on s’exécutait en masse avec l’intime conviction des pèlerins de La Mecque au jour de la lapidation, quand chacun envoie sa pierre en direction de Satan.

J’ai eu une petite distraction. Je me suis demandé comment on faisait avec une assemblée de petits patrons de PME en quête de leurs repères. Il me venait d’autres exemples, grands amphis, Club Med... Mais ce n’était manifestement pas approprié. J’ai refermé.

Finalement, on nous fit un bilan général des questions soulevées, celles que se posaient les participants. Rien de très surprenant. Un bon sondage n’aurait pas fait mieux. On pouvait passer au moment final des questions posées par la salle et des réponses de la tribune. D’un excellent niveau, bien sûr. La conjoncture était singulière, elle poussait à la réflexion. De chaque discours chacun pouvait retirer quelque chose d’utile. L’intérêt ne faiblissait pas. Il a été convenu qu’on se reverrait. Et les participants se sont montrés capables de terminer très dignes, sans donner l’impression de débandade.

On ne pouvait pas sortir complètement désespérés. Il était clair qu’il y avait quand même des citoyens militants bien accrochés. Capables de survivre à tous les traitements.

L‘horizon de la rencontre était magnifique. Le vent nouveau qui souffle du côté des Verts, des "frondeurs", de « Nouvelle Donne », du mouvement associatif constitue dans la conjoncture un motif d’espoir. Rien n’est plus urgent que de travailler ensemble à constituer une force politique sur la base d’un programme plus riche, à la hauteur du néolibéralisme. Mais quelle est la forme politique qui correspond à cette force à constituer, et sans laquelle elle ne se constituera jamais ? Elle me semble être à chercher à l’inverse de cette sorte d’hypermarché politique, de cette professionnalisation rampante de la politique qui tend à nous réduire à l’état de marge tribunicienne de la social-démocratie.

Nous étions parvenus, au pic de l’enthousiasme, à une haute ambition, qui s’exprimait, de façon un peu oblique, dans un débat sur « l’adhésion directe » au Front de Gauche. Le débat, pourtant, ne s’ouvrait jamais que pour se refermer aussitôt. Le cartel des partis, uni en haut, s’entendait pour que l’on fonctionne, en bas, sous le régime des Assemblées citoyennes, par essence ouvertes et éphémères, éminemment manipulables. Hypocrisie complète. On appelait les gens à se joindre à nous. « Venez chez-nous ! ». Mais on ne leur donnait pas l’adresse. Il n’existait en effet aucune adresse où les personnes intéressées puissent « adhérer » à quelque chose : se faire reconnaître comme membres à part égale dans un engagement commun. Ce qu’assure en principe l’adhésion à une organisation politique ou associative.

On ne semble pas comprendre pourquoi donc des gens entrent dans la lutte politique. S’ils le font, c’est parce qu’ils ont une raison, une indignation, une réflexion, une rage, une conviction, une révolte. Et s’ils se tournent vers cette gauche dite « de gauche », c’est parce qu’ils y retrouvent un peu de tout cela. Ils se déclarent prêts à se remuer pour défendre une certaine cause à laquelle ils adhèrent. Bien sûr, quand il y aura éventuellement lieu de décider entre telle ou telle ligne, il faudra peut-être choisir sa tendance. Mais ce n’est pas nécessairement la question principale que l’on se pose quand on franchi le pas pour s’engager dans la lutte sociale et politique. Si l’on a envie d’adhérer au Front de Gauche sans adhérer à l’un des partis qui le composent, c’est parce que la ligne supposée de l’un ou de l’autre apparaît comme seconde par rapport à ce qui les rassemblent. On n’est pas moins politique, ni moins intelligent pour cela.

On entretient, jusqu’à ce jour, l’idée obscure que la question est insoluble. On rappelle que le Front de Gauche n’est pas un parti, mais une fédération. Or seuls des partis sont habilités à enregistrer des adhérents. Pour permettre « l’adhésion directe », il faudrait donc « changer la constitution » du Front de Gauche. Il faudrait qu’il devienne un parti unifié. Ce qui, on le sait, n’est pas à l’ordre du jour. Voilà bien un chef-d’œuvre de syllogisme bureaucratique.

La solution est pourtant d’une extrême simplicité. Appelons, dans les villes et les entreprises, ceux et celles qui se reconnaissent dans le Front de Gauche, membres ou non d’une organisation, à former des associations ou collectifs démocratiquement constitués sous forme durable (comme il en existe du reste quelques-uns déjà, voir le site assoc.fdg@gmail.com). Et laissons-les prendre en main localement la lutte politique, y compris municipale, écologique, idéologique, etc., dans la ligne générale formulée par le Front de Gauche. Ils sont du reste bien placés pour apprécier ce qu’il faut faire quand on change d’échelle. Laissons-leur donc aussi la faculté d’enregistrer des adhésions à ce niveau. Ceux et celles qui voudront en outre que leur voix soit immédiatement comptée au plan national pourront le faire en adhérant à l’une des organisations constitutives du Front de Gauche. Mais, en adhérant déjà localement, on s’engage dans une communauté politique à laquelle les organisations fédérées au sommet laissent la charge de l’initiative politique à la base. Et l’on contribue d’autant à « inventer la politique ». C’est là le principe d’une dynamique qui pourra conduire plus loin, beaucoup plus loin. Mais commençons par ce qui est simple et ne pose pas de problème… sinon celui de laisser du « pouvoir au peuple ». Mais on a tout simplement peur du peuple. On l’appelait à « prendre le pouvoir », mais ce n’était qu’un slogan publicitaire. On l’appelle aujourd’hui à venir à la kermesse.

Une politique par en bas, dynamisée par une vaste population militante et informée, sceptique et pourtant convaincue, comme il en existe notamment en France, est antinomique aux pratiques qui ont prévalu. Elle est antinomique à un mode bureaucratique de direction politique. Mais tout autant à son exercice charismatique. Rien n’est plus démobilisateur que d’apprendre la plus juste ligne par tweets et petites phrases. C’est là le piège tendu par le pouvoir médiatique d’une classe qui se partage les tâches. Il n’y a pas de raccourci pour susciter un pouvoir populaire. Il ne peut venir que de l’auto-organisation à partir du bas. Ce qui n’enlève rien à nos partis et organisations, grandes ou petites, noyaux concentrés, forces vivaces, foyers militants, nos biens communs, qui sont encore là pour longtemps.

Ce n’est qu’en mariant l’esprit de parti et la culture de l’association, du collectif, du mouvement qu’on pourra se mettre sérieusement à penser aux choses sérieuses (programmes, stratégies…). Fédération en haut, mais communautés politiques à la base. C’est là la seule façon d’assurer l’unité et la dynamique d’une gauche populaire soumise à des tensions qui tiennent à la diversité de ses composantes. Cette diversité est en elle-même une richesse pour tous, mais qui ne peut fructifier que dans des melting pots de base. Ce n’est qu’à partir de là que peut s’ouvrir un espace commun, un espace de connivence avec le monde des associations, syndicales et autres.

On ne peut en réalité déchiffrer les problèmes de la scène politique qu’en les rapportant aux conditions de classe sous-jacentes. Il n’y a bien que deux classes en présence parce que les privilégiés, de « la finance » (masquée) et de « l’élite » (autoproclamée), forment une seule classe. Mais finance et élite constituent deux forces sociales qu’on ne peut confondre. Et elles se distribuent, globalement, l’une à droite et l’autre à gauche. Dans la grande machine politique, il y a deux pôles dirigeants : deux cultures contrastées, deux horizons de pouvoir, l’un du côté du marché, l’autre du côté de l’organisation. Donc une droite (-finance) et une gauche (-élite). Et cela même quand cette gauche fait une politique de droite. Mais la gauche est aussi le lieu naturel du peuple, qui entretient en effet avec « l’élite », si dévoyée qu’elle soit, un rapport qui diffère de sa relation à la « finance ». C’est pourquoi la gauche est faite de deux gauches. Ou bien : les deux gauches forment une gauche. C’est là le paradoxe central d’une lutte pour l’émancipation. Un problème, à résoudre pratiquement. Pour battre la droite, la gauche populaire doit hégémoniser la gauche élitaire. Mais cela suppose qu’elle fasse l’unité du peuple, fragmenté et divisé de mille façons. Le peuple ordinaire doit s’affirmer comme la classe fondamentale, face à une oligarchie. Mais cela suppose la mise en œuvre de la « forme politique » qui lui convient. L’autogestion proclamée commence sur le terrain politique. Ou elle n’est que proclamation.

 

 

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