Islamisme et laïcisme

L’assassinat de Samuel Paty nous a bouleversés. On ne combattra pas le terrorisme, sans parvenir à cerner les contours politiques et culturels d’un affrontement plus que centenaire. S'il est si difficile d’en parler, c'est qu'il nous faut braver quelques tabous solidement inscrits dans l’inconscient national. Il s’agit de « nos valeurs », dit-on.

Le crime horrible perpétré sur un enseignant pour un cours sur la liberté d’expression illustré des caricatures, dont celle de Mahomet parue dans Charlie Hebdo, a bouleversé tous ceux qui donnent à l’école une mission d’ouverture à l’universalité des savoirs et à la diversité des cultures. L’émotion a grandi à mesure que l’on cernait mieux, de jour en jour, la belle figure de Samuel Paty. On a vu s’exprimer la douleur et la colère, et la ferme résolution de tout mettre en œuvre pour que l’on sorte de cette dérive mortifère – ce qui ne semble pas aller de soi, puisqu’au moment où j’allais poster ce texte on apprend les horreurs perpétrées à Nice. Mais le « sursaut républicain » s’est entouré d’un ensemble de sentiments beaucoup plus ambigus. Les discours dominants, en dépit de leurs dénégations ostentatoires, n’ont cessé de mixer plus ou moins subtilement les registres de l’islam politique, de l’islam radical, voire de l’islamo-fascisme et de l’islamo-gauchisme, avec celui de l’islam tout court, en jouant sur la catégorie, sulfureuse, d’ « islamisme ».

Peu nombreuses encore sont les voix éclairées qui ont pu, à ce jour, se faire entendre, comme celle d’Alain Policar dans les colonnes du Monde, ou celle de Bertrand Badie sur Arte. D’autres textes nous arrivent sur les réseaux d’Internet, comme ceux de Farad Khosrokavar, de Hervé Kempf, de Jean-Pierre Bayart, de Gilles Manceron ou de Ludivine Bantigny et Ugo Palheta. Enfin aussi, le 28 octobre, la déclaration de la LDH et celle du Gisti. C’est en ce sens que je voudrais à mon tour proposer quelques très modestes réflexions autour du couple islamisme-laïcisme. À ne pas confondre avec islam-laïcité.

Depuis des siècles, « l’islamisme » s’entendait comme une religion, à l’instar du « christianisme » ou du « judaïsme ». Un jour vint, au tournant des années 70, où le mot prit en français, comme tout naturellement, un sens péjoratif, qui est rapidement passé aux autres langues européennes. Il a semblé approprié pour désigner deux ordres de données qui pourtant ne vont pas nécessairement ensemble : d’une part, les courant de pensée qui visent, face à la modernité occidentale, à reconstruire une identité musulmane dans l’esprit d’un rigorisme patriarcal censé ancré dans les fondamentaux de l’islam, et, d’autre part, les mouvements politiques qui œuvrent par la violence à l’établissement de régimes en conformité avec cette figure idéale. Ce sont là des faits dont il faut prendre la mesure et dont il convient de rechercher les causes. Mais on doit aussi s’interroger sur les concepts, ou plutôt, en l'occurrence, sur les vocables, par lesquels on nous invite à les penser, car ils font partie du champ de bataille politique.

Derrière « l’islamisme », on ne peut pas ne pas discerner la présence de « l’islam », dont il est aimablement supposé être une déformation.  L’usage linguistique, pourtant, ne prêtait pas nécessairement à cette opération puisque l’ajout du -isme évoque plutôt une conformité à la personne ou à la notion qui précède : à Calvin pour le calvinisme, à Lénine pour le léninisme, à la patrie pour le patriotisme. L’islamisme serait ainsi la conformité à l’islam. L’islam se donnerait à lire dans l’islamisme. Si, pourtant, tant de gens détestent les « -ismes », c’est parce qu’il s’y attache souvent une nuance d’exclusif ou d’excessif. Ainsi en va-t-il pour le dogmatisme, le fidéisme, le conservatisme ou le gauchisme… L’islamisme indiquerait-t-il donc « trop d’islam » ? C’est ce que suggère sa mise en équivalence avec « l’islam radical ». Pour le dictionnaire Larousse, garant de l’usage courant, « radical » signifie « ce qui appartient à la nature profonde, à l'essence d'un être ou d'une chose : vice radical d'une constitution ». On se souvient que la « gauche radicale » se définit volontiers comme la « vraie gauche », la vérité de la gauche. L’islamisme révèlerait-il ainsi l’essence de l’islam. Il cumulerait alors les deux connotations du -isme : il serait, au fond, si conforme à l’islam que l’on devrait s’en méfier.

Dans cette mixture subliminale se manifeste un jeu obscur de figures, d’images et d’affects concentrant sur l’islam une pathologie qui, comme on devrait le savoir, peut affecter toute sorte de religion… et d’irreligion : le « fanatisme ». Ce terme n’incrimine aucune croyance particulière, supposée particulièrement sujette à ce mal : il désigne, dans sa répétition historique, l’instrumentalisation de la religion, retournée en une logique de barbarie. Ne parlons donc plus d’« islamisme », mais de « fanatisme ». Un fanatisme terroriste, à combattre sans relâche, et dont la « cause », qui n’est pas à rechercher dans le corpus particulier d’une religion, doit être clairement établie, si du moins on veut espérer parvenir à le vaincre. Combattre les terroristes sans leur concéder la moindre affinité avec une religion qu’ils défigurent, et dont pourtant ils aspirent à être reconnus comme les hérauts.

Dans cette brume sémantique, nous avons été nombreux, je suppose, à ressentir quelque malaise en suivant sur nos téléviseurs la cérémonie de la Sorbonne, présidée par le président de la République. C’était assurément à lui de prononcer, en notre nom, les paroles d’adieu. Et nous attendions qu’elles soient aussi des paroles d’avenir. Il fit un fort beau discours. Et le cérémonial, dans son dépouillement, était profondément émouvant. Troublant aussi. Car, dans ces propos de funérailles, l’orateur, comme on le sait, parle toujours aussi de lui-même. Il se met en scène. Or il se trouve que nous connaissons trop bien l’admirable homme de théâtre. Il parlait aussi de nous, car à cela servent aussi les discours des dirigeants politiques : à rappeler aux citoyens qui ils sont, quels ils doivent être. Il parlait donc de « nos valeurs », menacées et que nous saurions défendre. Leur énoncé entrelaçait étroitement la liberté d’expression et la laïcité. À juste titre assurément. Mais, ayant écouté attentivement la leçon, il nous reste quelques questions. Et cela d’autant plus que Macron n’est pas un homme seul. Sa droite et son extrême-droite ont soudain manifesté un zèle renouvelé pour la laïcité, sans parler d’une fraction de sa gauche, issue du vieux socialisme laïc. Il nous faut donc rouvrir le dossier.

La laïcité est, à juste titre, considérée comme une composante essentielle de notre identité nationale. Elle renvoie à un très ancien combat, qui est loin d’être achevé. Elle instaure, non pas platement un clivage entre le public et le privé, mais une scène tripartite entre les institutions de l’État, l’espace public et l’espace privé. On attend de l’État que sa neutralité assure la tolérance, la cohabitation pacifique des diverses croyances et non-croyances, dans un espace public où chacune peut librement s’affirmer. Le terrorisme n’est pas la seule menace pesant contre ce vivre ensemble, mais il est aujourd’hui particulièrement redoutable, jouant sur un danger de mort perçu par des populations entières. Il déclenche des stress qui tétanisent la société, avec un effet de division que redoublent les réactions à son encontre. Il développe une onde de choc sismique, destructeur de la vie commune. Aucune considération, je me permets de le répéter, ne peut absoudre la moindre tolérance à son égard. Mais, s’il l’on veut en venir à bout, il faut parvenir à en cerner les contextes. La tâche est évidemment immense. J’ai bien conscience de ne proposer ici qu’un angle d’approche.

Qu’en est-il donc de « nos valeurs » ? Dans un discours présidentiel, il y a classiquement une première partie sur nos valeurs et une seconde sur nos intérêts, qui leur correspondent, bien sûr… c’est là ce qui fait le charme particulier du récit. Chirac, orateur basique, était un grand usager de ce topos, repris ce soir par Macron pour sa présentation du re-confinement : nos anciens et nos entreprises. Notre portefeuille de valeurs pourtant n’est pas si clair. N’est-ce pas en leur nom que nous avons entrepris la grande aventure coloniale ? Elles devaient éclairer le monde. Et c’est toujours en leur nom que nous défendons notre pré carré.

Hier, c’était le Liban, que notre président semble toujours croire sous mandat français. Aujourd’hui, c’est la laïcité qui se trouve promue au point de convoiter la place de la fraternité dans la devise nationale : on entend déjà susurrer « liberté-égalité-laïcité », mot d’ordre à l’usage d’une communauté nationale supposée en perte de repères. Au regard des périls que l’islamisme fait peser sur elle, on est prié de lui sacrifier nos libertés d’expression : nous sommes en temps de guerre, l’Elysée réunit son « Conseil de Défense ». La manif contre l’islamophobie (qu'elle était belle, pourtant !) fut une très mauvaise action. Et malheur à qui désormais refuserait de s'associer à la justice vengeresse de l'État, qui renforce son arsenal liberticide, ciblant sur le « séparatisme », mis à l’ordre du jour du calendrier parlementaire, à l’encontre d’un « islam politique » et de ses environs supposés. Le séparatisme n’est-il pas pourtant le fait de ceux qui s’enferment dans les jardins d’Éden de Neuilly et autres territoires exclusifs, plutôt que le fait des exclus ? La valeur « fraternité », qu’imposa la gauche jacobine contre la droite, qui voulait clore le triptyque par le mot « propriété », est du reste bien peu « protégée » (comme on dit des produits du terroir) par les sommets de l’État, où l'on a laissé France 24, la chaîne vouée à l’international, prendre pour slogan « liberté-égalité-actualité ». N’est-il pas plus infâme caricature ? On brade allègrement notre plus rare « valeur », la fraternité, pour un brin d’audience attendu de ce mauvais jeu de mots, qui se joue d’elle.

La laïcité, dont nous avons toute raison d’être fiers, a soudé la communauté. Et c’est là une valeur toujours à défendre, âprement. Mais ce que certains aujourd’hui lui demandent, c’est de se faire le ferment d’un « communautarisme français », une valeur plus problématique. Quand, à l’instar de l’islam transformé en islamisme, la laïcité se sublime en laïcisme, elle devient en effet une sorte de religion d’État. Le sentiment en est si puissamment refoulé qu’il échappe à notre conscience. N’est-il pas pire confusion, dira-t-on, que de confondre la laïcité avec une religion ? Certes, mais il ne s’agit pas ici de laïcité : il s’agit du laïcisme, qui pousse la laïcité aux portes de la religion.

Ce propos pourra surprendre. Comment, s’indignera-t-on, la laïcité pourrait-elle donner lieu à religion, quand justement elle se propose d’en faire abstraction. Ni pour, ni contre. Comment pourrait-elle devenir une religion d’État, quand en la déclarant, nous rejetons le religieux hors de la sphère étatique ? Certes. Du moins selon toutes les apparences. Si l’on veut cependant comprendre comment la laïcité peut entrer en religion et par là se "perdre son âme", il faut prendre de la distance par rapport à l’héritage abrahamique du judaïsme, de l’islam et du christianisme. Reportons-nous plutôt à ces polythéismes de l’Antiquité, et plus particulièrement à celui de la Rome impériale. La religion laïque qui nous était mise en scène dans la cour de la Sorbonne ressemblait fort, en effet, au culte politique que les anciens Romains adressaient à leurs dieux.

La religion était à Rome une affaire d'État, une affaire culturelle-politique, une affaire d'identité collective. Jules César fut un temps tout à la fois dictator, acteur privilégié du jeu politique, et pontifex maximus, grand maître de la vie religieuse. Les Romains se passaient d'un Dieu au sens où les croyants l'entendent. Ils ne "croyaient" pas non plus en leurs dieux, au sens où Pascal en appelait au « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Mais il les honoraient. Car chacun d'eux représentait une valeur de la cité : dieu de la guerre ou de la mer, déesse de la chasse ou de l'amour, rassemblant dans le même Panthéon toutes les fonctions vitales de la cité, en même temps que les vertus et les affects qui lui donnaient sa cohésion, formant ensemble une identité communautaire. C’est de cette religion laïque, hautement politique, où l'on s’honore soi-même en honorant ses dieux, dont on nous a donné l'émouvant spectacle au soir de l’hommage à Samuel Patty. Le leitmotiv, soigneusement construit par le président, en était que c'est bien cela, « nos valeurs », que le terroriste voulait proprement détruire. Contre quoi il convenait de s’unir sans barguigner. Comme il en va contre le Covid.

Il est bien difficile d’évoquer ces lointains contextes au lendemain d’un jour qui a vu l’assassinat particulièrement horrifiant de trois personnes dans une église catholique. Il nous faut donc faire un extraordinaire effort à l’encontre de nos sentiments. Mais peut-on s’imaginer que les caricatures du prophète, l’Étendard de l’islam, puissent faire rire les musulmans ? À qui donc pourtant s’adresse un tel discours, sinon à l'immense foule de "personnes concernées" ? Dont les musulmans, à moins que l’on ne parle d’eux dans leur dos. Ce propos, qui ne se préoccupe pas de la façon dont il sera compris, est-il autre chose qu’un propos de mépris ? L’humour des juifs nous tient en haleine, jusqu’à nous tordre de rire, dans ces histoires amères où ils se moquent d’eux-mêmes. De semblables humours existent aussi chez les Arabes, entre tous l’humour algérois. Mais rien de vraiment drôle ne peut être dit des juifs ou des musulmans que par eux-mêmes. Qu’est donc, ce jour-là, devenue la joyeuse insolence iconoclaste de Charlie, joyau de notre patrimoine libertaire, qui se bravait lui-même en allant toujours plus loin ? Comment a-t-on pu oublier cette chose simple, qui ne se dit que par exclamation, en retournant le « c’est beau » de Kant : qu’il est beau le blasphème ! et que l’anathème est triste ! Aux yeux des musulmans, caricaturer Mahomet, c’est piétiner le drapeau national, et bien pire, parce qu’on touche là une fibre plus douloureuse encore. La figure, "infigurable", du Prophète, sa mémoire, est le drapeau que lèvent ensemble une grappe de peuples humiliés pendant des siècles de colonisation. Quand sortira-t-on de ce vieil ethnocentrisme, vestiges d’une autre époque ? Sans doute quand cette époque sera close : quand il en sera fini de l’impérialisme occidental.

N’incriminons donc pas trop ce faux pas de Charlie, une « valeur » qui nous est chère et reste sûre à l’encontre de toutes les hypocrisies et faux-semblants, gratifiant d'autant notre principe de plaisir. Les terroristes, en réalité, ne sont eux-mêmes que des pions aléatoires pris entre dans un ensemble d’affrontements qui les dépassent, dans les jeux contraires de dirigeants qui n’ont rien à faire du sort des caricatures, pour eux prétextes à mettre en émoi et à manipuler les multitudes. Ces maîtres du temporel ne s'immiscent dans le spirituel que pour rassembler leur force, tant à l’intérieur de leur propre pays dans le temps court des échéances électorales, que sur la scène internationale, où ils sont censés s’illustrer, porteurs d’intérêts de classe et d’ambitions nationales.

Dans les jours que nous vivons, la voix terroriste s’est faite entendre de façon tonitruante, à peine couverte par les clameurs de l’épidémie, une « ennemie » pourtant cent fois plus meurtrière au quotidien. Mais elle ne représente elle-même qu’un modeste élément de la violence économique, militaire et financière à l’œuvre dans le tourbillon de la mondialisation néolibérale, où il faut entre autres compter les armadas de navires, avions et sous-marins atomiques qui pullulent autour de la planète, et les armes de la guerre informatique. Il y a donc mille raisons de se méfier de ce que le pouvoir des médias met à notre agenda. Cela pourtant ne dispense pas, bien au contraire, de réfléchir à l’armement idéologique et aux stratégies discursives que les pouvoirs dominants, dont ils sont le relai, mettent en avant au jour le jour. Leurs porte-paroles se succèdent sur nos écrans pour nous faire entendre que la faute est aux migrants, aux mineurs isolés et autres intrus, étrangers à la nation et à ses valeurs, ainsi qu’à ceux qui les couvrent. Et l’on voudrait maintenant que l’enseignement et la recherche se soumettent aux « valeurs (sacrées) de la République ».

Jacques Bidet, le 30 octobre 2020

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