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Billet de blog 1 déc. 2015

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Outreau :  entre l'éthique et l'obligation de réserve, L'experte a choisi l'éthique

Marie-Christine Gryson-Dejehansart ne figurera plus en tant qu'expert permanent inscrite sur la liste de la Cour d'appel de Douai à compter du premier janvier 2016, mais elle pourra toujours effectuer des expertises en prêtant serment.

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 Ses vingt-six ans de bons et loyaux services ont été très appréciés par les magistrats comme en témoigne l'ancien Président d'assises Michel Gasteau1 :« Marie-Christine Gryson-Dejehansart, expert-psychologue sérieuse et compétente dont j’ai pu apprécier la qualité des travaux lorsque je présidais les assises du Nord et du Pas-de-Calais ».

Une carrière sans faute, mais avec un écueil : l'affaire d'Outreau qui est – et restera encore longtemps – l'objet de controverses à cause des anomalies qui l'ont entachée et que je me suis employé à faire mieux connaître.

 Ces anomalies, nombreuses et graves, il a fallu un livre pour en détailler les raisons, leur traduction dans les faits et leurs effets. C'est pour celle qui en a été témoin privilégiée, la raison de la publication de son livre « Outreau, la vérité abusée » (Hugo et Cie). Les faire connaître était une nécessité éthique. Avait-elle seulement le choix devant la couverture médiatique à la mode télé-réalité qui donnait une version faussée de l'affaire2 ?

C'est une attitude qui se paye au prix fort, celui que l'on réserve aux lanceurs d'alerte. Car le témoignage qu'elle a courageusement maintenu contre vents et marées, et qu'elle a rapporté dans ses articles et ses participations aux colloques professionnels, elle n'a pas accepté de l'enfouir. Quelle raison honnête aurait-elle eu de se conformer au storytelling monté par les avocats de la défense et servie au public de façon convenue par les médias ? Entre l'obligation de réserve qui lui aurait simplifié la vie au détriment des victimes et de la vérité que la justice et les médias leur doivent, elle a écouté sa conscience. Entre l'éthique et la réserve, elle a choisi l'éthique.

 Son choix résolu mais difficile ne pouvait évidemment faire plaisir à tout le monde ! De fait, elle l'a payé pendant dix ans. Dix ans à devoir affronter la stupide férocité des commentateurs de tous bords, imprégnés des idées reçues et d'un conformisme zélé. Inutile d'insister sur l'endurance dont il faut faire preuve pour supporter une telle exposition publique.

N'ignorant rien des obligations faites aux experts, Madame Gryson avait naturellement conscience des risques qu'elle prenait. Elle savait qu'elle pouvait s'attendre à ne plus figurer sur les listes. Aussi, on peut trouver bien basses les manœuvres en sous-couche qui ont cherché à lui porter une estocade de principe, alors que tous les jugements sur l'affaire ont été rendus.

 Dans un article du Figaro publié ce 1er décembre 2015, le chroniqueur Stéphane Durand-Souffland fait état d'un courrier de nature à accabler l'expert. Il s'agit d'un courrier du Procureur de Rennes dont on trouve curieusement la teneur dans un article paru sous la plume de Paul Bensoussan dans la revue « sciences et pseudo-sciences » de novembre dernier. On se souvient que ce psychiatre a eu une forte influence au service de la défense en invoquant une théorie douteuse selon laquelle des enfants mentiraient lorsqu'ils sont carencés. Il n'est pas d'une compétence vraiment spécialisée pour les enfants, et d'ailleurs il n'en avait examiné aucun. Il n'a pourtant jamais pardonné à Marie-Christine Gryson-Dejehansart d'avoir maintenu les conclusions des travaux d'expertise qu'elle avait menés sur tous les enfants victimes de la partie civile. Il l'a, par ses écrits, attaqué à de multiples reprises, et dernièrement encore - avec un manque de retenue qui devrait à lui seul susciter une saine interrogation - dans ce récent article. Non seulement il s'est permis de citer publiquement un courriel privé que Madame Gryson avait destiné à quelques personnes de son carnet d'adresses - comment l'a-t-il eu ?- mais les propos qu'il tient reviennent notamment sur une allégation mensongère en ce qui concerne le fait que l'experte – harcelée par 19 avocats et même insultée (propos de Me Berton) - s'était trouvée lors du procès de Saint-Omer, dans l'impossibilité de déposer ses conclusions ainsi qu'elle le rapporte dans son livre. Madame Gryson a donc volontairement quitté ce procès. Le Président Monier a désigné 5 nouveaux experts après son départ non pas pour une suspicion quelconque sur ses travaux, mais parce qu'il ne pouvait vérifier immédiatement les assertions mensongères selon lesquelles elle aurait suivi en thérapie les enfants d'Outreau. Les experts désignés ont tous adhéré à l'époque à ses conclusions.

 On pourrait s'étonner de la circulation de l'information. La communication d'un courriel privé, la similitude des propos – y compris les contre-vérités - entre ce qu'un homme « bien intentionné » publie dans une revue et le courrier qui s'échange du barreau de Rennes à celui de Douai, qu'un chroniqueur judiciaire en ait connaissance avant même l'intéressée, voilà qui pourtant n'étonnera en rien les observateurs du procès de Rennes – dont je suis – et qui ont contemplés non sans effarement le copinage qui avait lieu entre tous les protagonistes de la défense, toutes catégories confondues.

 L'assurance et la hauteur de ton de Paul Bensoussan ne le mettent pas lui-même hors de portée des critiques. Une récente intervention de sa part a reçue un accueil glacial de la part de juges suisses3 :

« L’avis médical privé, émanant du psychiatre français Paul Bensussan, a reçu un accueil plus que glacial de la part des juges. Ces derniers n’ont pas eu de mots assez sévères pour remettre en cause l’objectivité de ce travail et relever ses erreurs factuelles. La cour a également critiqué les multiples casquettes endossées par ce spécialiste qui s’est mué en expert du prévenu, en sur-expert de l’expertise de crédibilité des enfants et en censeur du premier jugement. »

 Madame Gryson-Dejehansart, psychologue clinicienne, formatrice, essayiste et initiatrice de méthodologie thérapeutiques, continuera son exercice en cabinet libéral, très demandée car appréciée et estimée par toutes les personnes qui connaissent réellement sa droiture et le sérieux de son travail.

Quelques articles

 Outreau 2015 : les psychologues au procès de Daniel Legrand : Sachants et Experts. Par Marie-Christine Gryson-Dejehansart.

 L’affaire d’Outreau et ses processus pervers : décryptage. Par Marie-Christine Gryson-Dejehansart.

 Affaire d'Outreau : avant le procès de Daniel Legrand, précisions à l'AFP d'une experte Psychologue non récusée.

1 "La méprise" : les mensonges de Florence Aubenas sur l’affaire d’Outreau. Par Michel Gasteau.

 2 Justice pour les experts d’Outreau. Par Marie-Christine Gryson-Dejehansart.

 3 La victime du sadique de Romont est bien devenue un coupable

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