Outreau, là où cela fait mal...

Les personnes qui se sont rendues à Rennes pour suivre le procès Daniel Legrand, et dans une moindre mesure celles qui ont suivi les débats sur les rares sites qui les ont transmis minute par minute, ont pu se rendre compte de la complexité du dossier Outreau et de ce que recouvre cette affaire dès que l'on laisse de côté les idées reçues. Les passages des pièces du dossier dont la lecture est parfois insoutenable, cela ne passe évidemment pas par des tweets, et c'est bien dommage, car ils se révélaient indispensables à la compréhension de l'affaire.

Les personnes qui se sont rendues à Rennes pour suivre le procès Daniel Legrand, et dans une moindre mesure celles qui ont suivi les débats sur les rares sites qui les ont transmis minute par minute, ont pu se rendre compte de la complexité du dossier Outreau et de ce que recouvre cette affaire dès que l'on laisse de côté les idées reçues. Les passages des pièces du dossier dont la lecture est parfois insoutenable, cela ne passe évidemment pas par des tweets, et c'est bien dommage, car ils se révélaient indispensables à la compréhension de l'affaire.

 Les médias

La presse a accès au dossier, et pouvait fort bien éclairer le public en restituant quelques passages qui ont été lus à l'audience, donc publiquement. Ne cherchez pas dans les articles des grands organes de presse vous n'en verrez pas. Pour eux, l'histoire est simple, très triste, émotionnelle. Elle suscite l'indignation mais pas forcément la réflexion. Pour les envoyés spéciaux qui à Rennes ont été vus cherchant la vedette, la recherche de la vérité est semble-t-il d'importance secondaire. Il est sans doute plus important de laisser croire que de révéler. Pourtant, le public ne peut essentiellement compter que sur eux pour être informés. En cas de rétention d'information, c'est donc un droit dont on le prive, c'est une confiscation coupable qui apparaît vraiment choquante pour ceux qui se sont donnés la peine d'en savoir le maximum sur cette affaire et voient ce dont leurs compatriotes doivent se contenter.

Il ne s'agit pas de priver chaque citoyen de sa latitude d'appréciation. Tout procès se fonde sur le contradictoire, et c'est précisément ce qu'il faut simplement respecter de manière équitable. Ceux et celles qui sont témoins des déséquilibres en la matière – et le font savoir - doivent-ils pour autant être ostracisés et qualifiés de « révisionnistes » ou – pire – de complotistes ? Il n'est pourtant pas nécessaire de dénoncer un complot. Il suffit seulement de montrer ce qui se passe, de pousser ceux qui veulent s'en faire une idée à comparer le déroulement de l'audience - telle qu'il a été mis en ligne par les rares sites qui à l'occasion du procès jouent la transparence - à ce qu'ils peuvent lire et entendre auprès de la plupart des médias qui prétendent les informer. Ils trouveront d'eux-mêmes le mot qu'il leur convient de mettre sur ce qu'ils constateront.

 Dans la salle d'audience

Les débats ont été instructifs, et les témoins à la barre n'ont pas tous eus l'aisance que l'on pourrait croire. A certains moments, les silences ont été plus éloquents que les paroles, et il y a quand-même eu quelques difficultés, pour Myriam Badaoui, mais aussi pour Daniel Legrand.

La stratégie de la défense s'est fondée sur la simplicité d'une histoire dans laquelle il y avait des coupables – quatre personnes qui n'ont pas été précédemment acquittées, des victimes – ce qui est assez nouveau car on a quand-même laissé croire pendant plus de dix ans qu'elles avaient menti - et des braves gens qui ne se connaissaient pas à ce qu'ils prétendent, et qui ont été d'après ce que l'histoire retient victimes d'erreurs judiciaires. Un effort particulier a été fait pour que la cour soit sensible au malheur qui leur est arrivé et dont je ne disconviens pas à condition qu'il ne vienne pas masquer celui des victimes qui sont aujourd'hui la partie civile. Force est de constater que ceux qui à la barre ont parlé pour soutenir Daniel Legrand sont plus nombreux et ont été gratifiés de plus d'égards que ceux qui sont venus soutenir les garçons. Mais tous n'avaient pas beaucoup de choses à dire qui aient pu faire éclore une vision plus proche de la vérité. Aussi je comprends les observateurs qui dénoncent un enfumage.

De nombreux commentaires avaient, à l'annonce de l'audiencement de ce procès, prêté à la partie civile l'intention de vouloir « refaire le procès d'Outreau ». Or tout dans la conduite de l'audience montre que c'est la défense qui est sans cesse revenue sur les procès précédents, voulant au passage faire le procès de l'instruction, le procès des organisations et des particuliers qui ont apporté leur soutien aux victimes, et le cas de Daniel Legrand mineur n'était souvent qu'en arrière-plan. Le but de la partie civile était de faire éclore la vérité des victimes, au nombre desquelles elles n'excluaient pas de voir s'ajouter Daniel Legrand lui-même. A de nombreuses reprises, elle a regretté les épisodes souvent pathétiques mais hors sujet.

 

Là où cela fait mal

Dans un procès qui repose sur des témoignages nombreux mais assez flous ou dont la certitude est contestée, ce sont les points durs qui font surgir la conviction. Et il y en a, ou plutôt il en reste malgré la tendance d'ensemble de nombreux témoins cités par la défense de faire table rase d'une grande part d'éléments du dossier. « J'ai menti »... « C'était n'importe quoi » ... « J'ai inventé »...

Ce sont ces points durs que Patrice Reviron, avocat de Jonathan Delay s'est efforcé de faire ressortir non sans une certaine logique. Mais cette logique n'est pas du goût de tout le monde, et surtout pas de ceux qui pensaient qu'en balayant d'un revers de manche la substance du dossier on en viendrait à ridiculiser la partie civile. Ainsi, dans un article1 infamant à l'égard de l'avocat, Stéphane Durand-Souffland du Figaro trouve intelligent d'écrire « Me Patrice Reviron analyse le dossier Outreau comme un astrophysicien qui prendrait un épisode des X-Men au premier degré » et reproche pratiquement à l'avocat d'avoir lu le dossier et de faire appel à son esprit cartésien. Faut-il en conclure que le subjectif et la méconnaissance du dossier sont ce qui convient pour approcher l'affaire Daniel Legrand ? Il faut pourtant bien reconnaître que c'est dans cet esprit que le public est abreuvé.

Questionné par Me Reviron, Daniel Legrand raconte que lors de sa détention, on lui passe un article sous la porte de sa cellule. « C’est là que je découvre de quoi on est accusés »

Me Reviron : « Est ce que vous avez un codétenu qui vous a conseillé pour faire des aveux ?

Daniel Legrand : « mon codétenu me disait : « va dans le sens de la justice parce que là, t’es parti pour 20 ans »

L'avocat évoque ensuite les 50 lignes par lesquelles Daniel Legrand décrit avec force détails le meurtre d'une fillette.

Pour Daniel Legrand, qui admet que le juge l'a laissé parler,  « c'est 50 lignes d'inventions » .

 Revenant sur les accusations précises de l'accusé, notamment lors de l'interrogatoire du 19 décembre 2001 (cote D939) , Me Reviron est troublé par les détails qui correspondent aux déclarations des enfants.

Dans cette confrontation, Daniel Legrand donne des détails précis et c'est lui qui suggère à 2 reprises qu'on lui présente des photos pour qu'il y reconnaisse les gens.

Il donne des détails sur ces personnes et parvient même sur ces planches « trombinoscopes, à se prononcer sur leur caractère : « le 4 il était agressif et violent, il n'était pas normal ». Il peut même identifier nominativement une personne qu'il ne connaissait pas : Thierry. Mais explique : « j'ai dû entendre des informations » Il est d'ailleurs symptomatique que dans les noms qu'il donne, il utilise familièrement les prénoms : Myriam, Thierry... Est-ce une façon de faire pour évoquer des inconnus ?

Sur la page 5 :  « la 8 était là, elle venait avec ses enfants, des filles »

L'avocat demande « comment saviez-vous qu'elle avait des filles ? » Ces filles qui au su de la vérité judiciaire ont été reconnues victimes ne pouvaient être désignées par hasard. Et de plus, les deux ont été reconnues sur photos.

Dans d'autres affaires sans doute, une telle constatation aurait été de nature à provoquer un séisme. Mais pas quand la conclusion qui s'en dégage confine au blasphème, ce qui est un trait particulier de celle-ci. Ici comme ailleurs Daniel Legrand sort la carte joker : celle du juge « qui mettait son doigt » comme si ce geste était suffisant pour suggérer la précision fournie, comme s'il était en lui-même une pression.

L'article du Nouveau détective ne comportait pas de photos mais mentionnait l'existence de cassettes, l'avocat s'étonne : puisqu'il voulait prouver qu'il n'en était pas, pourquoi n'a-t-il pas simplement suggéré de visionner ces vidéos ?

Daniel Legrand trouve que cela aurait été une bonne idée, mais qu'il n'y a pas pensé. Ce n'est pas très malin. Mais lorsqu'il parle des précisions « imaginaires » qu'il donne sur les personnes, il dit « qu'il s'est efforcé de mentir le mieux possible » et là, il est très fort !

Bien que ces éléments soient déjà de nature à confondre Daniel Legrand, l'avocat poursuit en évoquant le cas de François Mourmand dont Daniel Legrand semble connaître le caractère. En réponse, il dit qu'il s'est fondé sur « la réputation des Mourmand ».

Après avoir souligné la cohérence des déclarations de Daniel Legrand avec les dires des enfants, Patrice Reviron revient - au grand dam des avocats de la défense - au meurtre de la petite fille que Daniel Legrand aurait inventé pour confondre Myriam Badaoui, demande la lecture (insoutenable) des 58 lignes de description détaillée de cette scène censée avoir eu lieu fin 1999, et demande à ce que ce récit soit comparé aux déclarations de Myriam Badaoui.

Après avoir relevé que Daniel Legrand dit des choses que l'on ne trouve nulle part ailleurs dans le dossier, l'avocat aborde point par point les similitudes entre les deux déclarations qui ont été faites le même jour et précise que Myriam Badaoui n'avait connaissance que de la lettre que le juge venait de recevoir de Daniel Legrand.

- Le lieu où cela se passe,

- une peau bronzée

- le saignement,

- le vêtement – et les chaussures à une différence de couleur près

 Le président remarque que seul Thierry Delay figure dans la lettre alors que Myriam Badaoui est ajoutée dans les déclarations.

 Me Reviron évoque ensuite les bénéfices espérés de la démarche telle qu'elle est revendiquée par l'accusé : « si Myriam Badaoui avait dit que c'était faux, comment on a pu imaginer que cela pouvait vous servir ? » « A aucun moment vous ne pouvez prouver qu'elle a menti. »

Le président presse Me Reviron d'en terminer pour laisser la parole à ses confrères...

Quand vient le tour de Monsieur l'Avocat général celui-ci questionne l'accusé sur l'attitude du juge Burgaud...

Quant à la défense, avec Me Vigier, on recentre sur la vie de Daniel Legrand, ses sentiments vis à vis de son père, sur ses projets d'avenir... À quoi bon s'appesantir sur des éléments probants ?

A propos du taxi Martel qui avait dit l’avoir pris « pas plus de 3 fois, toujours à la Tour du Renard, accompagné des gens de la Tour du Renard » , Daniel Legrand avait dit le matin en réponse aux questions de Me Reviron  : « Monsieur Martel il croyait m’avoir pris dans son taxi alors que je le connais pas ! »

Or, le « taxi Martel » était entendu mardi en fin de journée. Son audition a réservé une surprise quand il a dû reconnaître qu'il avait, en 2002, signé une déposition devant quatre policiers, qu'il connaissait Daniel Legrand et l'avait pris dans son taxi « pas plus de trois fois ». Daniel Legrand ne peut donc pas dire qu'il ne le connaissait pas.

 

Les témoins de la défense qui avaient été impliqués dans l'affaire et qui, dans un mouvement d'ensemble, ont juré avoir menti, ont en quelque sorte voulu incinérer le dossier et les lourdes charges qu'il comporte. Mais il reste encore des choses qui n'ont pas brûlé, Les jurés apprécieront.

1http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/06/02/01016-20150602ARTFIG00155-proces-d-outreau-dans-la-tete-de-daniel-legrand.php

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.