Ces absurdités qui nous unissent

On peut s’étonner de l’absurdité qui dans toute société humaine semble défier la raison. On peut aussi se poser la question : « et si l’absurdité avait sa raison d’être ? » Le fait qu’elle subsiste contre vents et marées ne laisse-t-il pas penser qu’elle joue un rôle fondamental dans notre organisation sociale ? »

Mais c’est absurde ! Et pourtant cela ne disparaît pas… Comment se fait-il ?

Chaque fois que l’état des lieux de la société est tenté, les mêmes constats suscitent la perplexité. Une part résiduelle d’absurdité semble indélébile et vient défier la raison. On peut alors chercher les moyens « pédagogiques » qui seraient à même de l'éradiquer. Peine perdue. Si c’était jouable, l’absurdité serait gommée depuis longtemps.

Une autre voie mérite d’être explorée à condition de se poser la question : « et si l’absurdité avait sa raison d’être ? » Le fait qu’elle subsiste contre vents et marées ne laisse-t-il pas penser qu’elle joue un rôle fondamental dans notre organisation sociale ? »

Vous avez dit « absurde » ?

Oui, je l’ai dit. Sans ignorer toutefois la part de relativité qu’il faut conserver en ce sens que l’absurdité n’existe pas en valeur absolue, et que ce qui est absurde pour une personne ne l’est pas nécessairement pour une autre. Mais le point commun qui peut servir de repère, c’est le côté supputatif d’une conviction. Une conviction qui concerne un énoncé paradoxal, et qui s’établit à partir du moment où une hypothèse, une conjecture, prend les caractères d’un acte de foi et s’énonce comme tel. S’il fallait éviter de parler d’absurdité – au besoin pour éviter l’offense – au moins pourrait-on parler de conviction paradoxale.

Est-il besoin de chercher ?

Il n’est pas besoin de mener une enquête pour débusquer l’absurde. Il se voit dans les groupes humains comme le nez au milieu de la figure, à condition d’avoir donné un nom à ce curieux appendice. La question est de savoir s’il est un épiphénomène ou s’il constitue le germe autour duquel le groupe se constitue.

Il y a une image physique qui peut illustrer le phénomène. Prenez une substance liquide à l’état critique – par exemple de l’eau à zéro degrés Celsius – et laissez-y tomber un minuscule cristal de cette même substance, à l’état solide donc. Immédiatement, les molécules s’organisent autour de ce cristal dont elles reprennent les axes d’orientation, et l’ensemble du contenu du récipient finit par constituer un bloc solide et organisé.

La comparaison s’arrête là, les personnes ne sont pas des molécules. Elles ont cependant des tendances à se lier les unes aux autres par ce que le langage populaire a fort intuitivement nommé des « atomes crochus ».

La présence d’un « atome crochu » n’est pas écrit sur le front de la personne. La liaison n’est pas fortuite pour autant. Comme en physique/chimie, elle est le résultat de propriétés particulières.

On pourrait penser comme êtres rationnels que nous croyons être, que les groupes se forment par similitude d’analyse, par connaissance partagée, par convergence d’intentions. Mais est-ce bien le cas ? À y regarder de plus près, les liens qui soudent les membres d’une communauté ne sont pas tant les accords sur un ensemble de savoirs que les croyances en des points particuliers, et très souvent sur des convictions paradoxales que j’ai osé qualifier d’absurdités.

Bien évidemment, toute croyance n’est pas nécessairement absurde ou paradoxale. On peut toutefois remarquer – faut-il s’en étonner ? – que la croyance paradoxale a un rôle unificateur qui dépasse largement celui de celles qui semblent aller de soi.

Prenons un exemple : Le fait que nous soyons d’accord sur les derniers chiffres publiés de l’espérance de vie et sur les dernières analyses sur la situation démographique n’est pas nécessairement un facteur de rapprochement. Mais s’il se trouvait que j’étais convaincu de la réincarnation et que je découvrais que vous aussi vous êtes sensibles à cette idée, nous aurions en commun une conviction paradoxale qui tendrait à nous rapprocher. « Vous êtes donc des nôtres ».

On peut bien sûr s’interroger sur la motivation de ce rapprochement. Tient-elle à la vigueur de cette conviction ? Tiendrait-elle plutôt au désir d’intégrer ce groupe humain qui présente peut-être d’autres pôles d’attraction ? Difficile de faire la part des choses. Les liens qui se tissent entre les personnes sont multiples et subtils. Peu sont à même d’être identifiés et nommés. Raison de plus sans doute pour qu’une sorte de « visa » porte le sceau d’une croyance repérable, d’un geste symbolique – fut-il ésotérique – qui, justement du fait qu’il est paradoxal, rejettera en dehors toute personne qui n’y adhère pas. Cela « colle », ou cela ne « colle pas », c’est bien un phénomène d’adhérence, et dans bien des cas, d’adhérence volontaire : « Je veux bien croire ».

Cette adhésion volontaire n’est pas sans conséquence. Elle suppose un sacrifice. Un mot qui a ici tout son sens : rendre soudé. L’offrande d’une part de sa raison en est le tribut et la marque d’une soumission dont certains dignitaires sauront tirer parti.

Pour être efficace dans le filtrage qu’il opère, le critère de croyance doit être assez clivant, donc son caractère paradoxal, voire absurde, apparaît comme une nécessité fonctionnelle.

Lorsque l'absurdité devient dogme

Les groupes humains procèdent en quelque sorte du tissage d’une toile dont la solidité tient aux fils de chaîne, la cohésion et l’aspect aux fils de trame. Les opinions rationnelles ou censées forment les fils de chaîne, la trame qui établit les complicités est le partage d’hypothèses audacieuses, de suppositions attractives, voire d’absurdités.

Lorsqu’une idée se répand et touche une part significative de la société, un phénomène curieux fait irruption. Un phénomène qui tient au sens propre à une perversion car une inversion se produit : ce qui apparaissait comme paradoxal devient en fait une doxa. L’absurdité qui la caractérise acquiert le droit de cité, sa mise en cause devient hérésie ou blasphème, ce qui aurait dû rester incroyable devient un liant social.

Dans la pratique

Est-il difficile de repérer la croyance paradoxale qui charpente un groupe ? S’il est généralement évident dans le domaine religieux, il l’est aussi dans nombre d’autres domaines, y compris dans le plus rationnel d’entre eux, le domaine scientifique.

Dans le domaine religieux, le prononcé d’un credo marque l’entrée dans la communauté .

Pour celle des chrétiens, ce sera ce texte qui commence par « Je crois en Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre... » auquel viendra s’ajouter un ensemble de dogmes qui ira de la résurrection du Christ à celui de « l’immaculée conception ». Pour les musulmans, il faudra dire qu’il n’y a qu’un seul dieu et que Mahomet est son prophète. Pour les Mormons, ce sera que le récit qu’aurait découvert Joseph Smith est une révélation authentique…

D’autres groupes se forment sur des actes de foi les plus divers : que Jeanne d'Arc a entendu des voix ; que la vie soit le résultat d’une semence extraterrestre ; que la sélection naturelle explique entièrement et à elle seule la présence et l’évolution du vivant…

Chaque pays, chaque culture, a ses croyances que nombre de ses ressortissants partagent. D’une manière générale, c’est heureux parce que toute société a besoin d’un socle commun qui constitue un espace de confiance. Un espace de confiance sur lequel s’adossent la défense du pays, de ses ressources, et jusqu’au système financier qui repose justement sur une monnaie fiduciaire. Comment ne pas voir la marque de cette relation sur les billets américains sur lesquels on peut lire cette mention « In god we trust » ?

La croyance a ses avantages

Une croyance qui a quelque chose d’apparemment absurde pourrait-elle se maintenir avec une certaine stabilité si elle ne procurait quelques avantages ?

On parle à juste titre d’adhésion à une croyance. Une adhésion qui suggère un accueil volontaire à une idée. Mais un pouvoir adhésif implique une relation bilatérale : le croyant y place sa foi, l’idée apporte une satisfaction.

La première d’entre-elles est peut-être de porter une idée qui entre en résonance avec les aspirations profondes de l’individu, fut-elle fantasmatique. Celle par exemple de rappeler ou de se substituer à la présence du parent, de suggérer la présence à ses côtés de l’ami qui le guide et atténue ses doutes et ses interrogations, le sécurise.

Une autre est de sentir que la notion détenue va de pair avec un certain rang dans la communauté humaine, et c’est donc un sujet de fierté. « Je suis chrétien, voilà ma gloire » faisait-on chanter aux enfants qui préparaient leur profession de foi, une sorte de cérémonie initiatique de l’adolescence qui les faisait justement passer dans le rang supérieur de celles et ceux qui quittent l’enfance.

De façon plus pragmatique, adhérer à une croyance, c’est adhérer à celle des autres du même groupe culturel et social. De ce fait, elle facilite grandement l’intégration de la personne, que ce soit sur le plan familial, professionnel, politique, culturel. Social en général donc.

Une cause majeure d’anxiété n’est-elle pas pour la plupart, d’être rejeté ? Que ne ferait-on pas pour éviter ce risque ? Le réflexe qui s’en suit n’est-il pas alors de trouver l’assurance à même de soutenir la personne dans la marche périlleuse de l’existence, de l’intégrer en quelque sorte dans une cordée qui la fera évoluer au rythme du groupe ?

La tentation est grande, et les conséquences aussi. Car la liberté individuelle s’en trouve compromise, et la démarche n’est pas facilement réversible. Comment s’échapper de cette cordée lorsque l’on dépend de la personne qui est devant et que l’on est tenu par la confiance de celle qui est derrière ? Il faut avancer dans l’axe, tout pas de côté pose problème et risque d’occasionner quelque dégât.

L’intégration sera pourtant le but recherché dans une société où « l’électron libre » n’a pas sa place à moins qu’il ne la paye très cher...

Quand une seule porte reste ouverte…

L’intégration est aujourd’hui en débat, et nous ne sommes pas sortis des ronces !

En juillet 2020 ; un homme, Emmanuel A. , bénévole apprécié,  «  très impliqué dans la vie du diocèse » et investi d’une telle confiance qu’il détenait les clés de la cathédrale, y mettait le feu après – semble-t-il – avoir fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire.

Sans porter davantage d’insinuation sur cette affaire, on peut toutefois penser que l’on veut tout le bien, ou, si ce n’est pas possible, tout le mal à une société qui se refuse à sa personne.

Dans un autre domaine, on peut imaginer que les prisonniers qui du fait de leur détention ont été ne serait-ce que temporairement bannis de la société, soient attirés par la perspective d’une communauté de croyants qui fait en sorte de leur présenter des mains tendues. Comment s’étonner? Plus le chemin a été chaotique, plus la perspective d’un accueil social et religieux peut paraître attractif. Alors si une seule porte semble ouverte pourquoi faire la grimace sur des croyance d’un autre âge ?

Lorsque la croyance cesse d’unir

La croyance partagée peut devenir toxique lorsqu’elle marque entre le groupe qui l’adopte et son extérieur, une défiance.

Le danger est double. Il peut amener une scission entre deux courants importants d’une société, un clivage entre la société et ses instances décisionnelles, et bien souvent les deux.

Cette incompréhension qui apparaît de plus en plus entre des pans entiers de la société et entre les citoyens et les instances administratives et politiques a de quoi inquiéter. Elle peut affecter la paix et la stabilité du pays.

Notre pays a dû largement son essor républicain à un socle éthique d’ancrage chrétien qui s’est prolongé indiscutablement dans la sphère dite laïque et fait l’objet d’un large consensus social sur le fond, même si l’opposition entre cléricaux et laïcards a donné lieu à de longues querelles byzantines.

La robustesse d’une nation tient pour une grande part à la cohérence, à l’efficacité et à l’acceptation de son arbre décisionnel que l’application des règnes de démocratie ont tenté de garantir dans un contexte où l’association, la représentation et l’expression ont été largement régulés.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les apports culturels extérieurs qui de fait ont toujours été source d’un ensemencement intellectuel et spirituel fécond sont devenus trop massifs pour ne pas former de « grumeaux » et pour ne pas être objet de craintes et de rejets. La libre expression par les médias modernes permettent la diffusion et la nébulisation de l’absurde, multipliant les lignes de fracture et parfois d’affrontements. Le pouvoir même semble y risquer sa légitimité.

Pour un nouveau siècle de lumières

Dans l’histoire de l’humanité, les grands bouleversements ont typiquement entraîné une réorientation de l’organisation sociale et de la pensée. Une réorientation dont la latitude ne doit toutefois pas faire illusion dans la mesure où l’espèce humaine reste guidée par des constantes d’ordre éthologique, et nous serions bien inspirés de ne pas rejeter dans nos analyses, l’aspect animal que notre humanité a conservé comme héritage de l’évolution. Au demeurant, la religiosité qui caractérise nos sociétés humaines n’en est-il pas l’un des éléments ?

Quoi qu’il en soit, à une époque où les changements scientifiques, technologiques, sociétaux, géopolitiques, économiques, climatiques sont d’importance cruciale, il est temps de redonner leur place au doute, à la controverse rationnelle, au dialogue constructif, à la solidarité planétaire. La société humaine pourra alors traiter au mieux les dangers qui la guettent, et même se réorganiser – parce que cela semble fatal – autour d’un nouveau schéma doctrinal dans lequel la croyance paradoxale aura toujours sa place.

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