Entre « j’accuse » et « Présumé coupable »

La mise en lumière de l’affaire Dreyfus avec « j’accuse » de Roman Polanski a-t-elle donné l’idée à RMC d’une énième projection de « Présumé Coupable » de Vincent Garenq ? Toujours est-il qu’il y a entre l’affaire Dreyfus et l’affaire d’Outreau, outre le fait qu’il s’agisse de deux affaires judiciaires qui ont fait scandale, des points saillants qui permettent quelques rapprochements.

Dans un cas comme dans l’autre, une cérémonie d’un genre particulier a scellé la disgrâce publique et médiatisée au maximum d’un homme accusé de fautes lourdes, un militaire d’un côté, un juge d’instruction de l’autre.

Dans un cas comme dans l’autre, la presse s’est déchaînée sans avoir contrôlé son parti-pris.

Dans un cas comme dans l’autre, nombre de familles se sont heurtées au débat passionné qui s’en est suivi, prenant position sans pouvoir accéder à des repères d’authenticité indiscutable.

On peut présumer aussi que dans un cas comme dans l’autre, une meilleure approche de l’affaire s’achemine finalement vers un point de non-retour à partir duquel la vérité sera rétablie sans que rien ne puisse plus l’entraver.

Pour ce qui est des opinions qui s’expriment souvent sans retenue, la règle devrait être la prudence. Mais les prédispositions personnelles et l’indignation sont mauvaises conseillères. La perception de chacun se limite à ce que l’esprit peut concevoir et accepter ; le subjectif s’y ajoute, coloré par le vécu ; les désirs peuvent altérer la bonne foi.

Tous de mauvaise foi ? Non bien sûr. S’agissant de l’affaire d’Outreau, il en est qui ont participé sciemment à l’émergence de la doxa qui a façonné le récit que l’on croit souvent la connaître, et ceux-là gesticulent pour le défendre, car ils tiennent beaucoup à ce qu’il reste en l’état tout en sachant très bien qu’il n’est pas conforme aux faits dont ils ont connaissance.

À part eux, il y a tous ceux qui ont reçu tout cela comme une histoire vraie, qui l’ont crue parce qu’ils ont naturellement confiance en ce qui est écrit dans les journaux, mais qui ne se soucient pas de vérifier.

Il y a aussi ceux qui y voient une histoire excitante dont on peut goûter le parfum de scandale et qui procure une indignation bien méritée... Ces derniers n’aiment pas qu’on les fasse douter.

Il y a enfin ceux qui aimeraient bien en savoir plus sur cette histoire trop simpliste pour être vraie, qui liront volontiers le premier livre sérieux sur le sujet « Outreau, la vérité abusée » de Marie-Christine Gryson-Dejehansart, ou « Retour à Outreau, contre-enquête sur une manipulation pédocriminelle » de Jacques Thomet, ou qui visionneront en ligne la vidéo « Outreau, l’autre vérité » de Serge Garde et Bernard de la Villardière, émaillé des témoignages qui accréditent complètement le livre de M.C. Gryson, ou encore ceux qui voudront connaître la manière dont le public a été abusé et qui liront notre ouvrage « Outreau, Angles morts, ce que les Français n’ont pas pu savoir ».

Je me pose la question de savoir à quelle catégorie appartiennent ceux qui trouvent intelligent de programmer à nouveau « Présumé Coupable » en présentant ce film comme une histoire vécue. C’est pourtant ce qui s’écrit sur le site du Figaro : « Le récit du calvaire d'Alain Marécaux – «l'huissier» de l'affaire d'Outreau – arrêté en 2001 ainsi que sa femme pour répondre d'horribles actes de pédophilie qu'ils n'ont jamais commis. C'est l'histoire de la descente en enfer d'un homme innocent face à un système judiciaire incroyablement injuste et inhumain, l'histoire de sa vie et de celle de ses proches broyées par une des plus importantes erreurs judiciaires de notre époque 1»

Ils ou elles savent pourtant qu’il s’agit d’un film de fiction. Une fiction étrange dans laquelle les noms sont conservés. En pareil cas, faire monter l’indignation du spectateur à l’encontre du juge Burgaud relève de l’incitation à la haine. Cela fait que des tas de gens, pratiquement sans rien connaître ou presque du fond de l’affaire, s’empressent de déverser leur haine sur ce magistrat que pour des raisons essentiellement politiques on a livré à un lynchage public d’une grande indignité.

Bertrand Tavernier lui-même s’y est fait prendre, en avril 2013, tenant sur un plateau télévisuel de France 5, sitôt après avoir visionné le film, des propos haineux à l’encontre du juge Burgaud qui lui vaudront lors d’un procès début décembre, d’être condamné à une amende pour outrage à magistrat2. Le réalisateur est responsable de ses propos, mais en dehors de lui, tous les communicants, journalistes, chroniqueurs, blogueurs, présentateurs, professeurs... qui accréditent sciemment ou aveuglément la thèse simpliste et infondée du juge "chien-fou" commettent la même faute : Ils propagent une haine aussi malsaine qu’infondée.

Non seulement le film suscite une émotion de mauvais aloi, mais il participe à la disparition, dans ce qui reste de l’affaire dans les mémoires, de la condition effroyable qui a été faite aux enfants victimes, non seulement du fait des sévices qu’ils ont endurés, mais aussi de ce qu’ils ont dû affronter durant les procès. Le film ne dit pas qu’ils étaient dans le box des accusés, et ne traite pas de leur calvaire. En faisant disparaître toute empathie à leur endroit, il évacue du même coup les questions qui devaient subsister à leur sujet.

Le plus frappant, c’est la complaisance que l’on peut constater vis-à-vis des attitudes tendancieuses des médias lorsqu’elles parlent de l’affaire d’Outreau. Comme si public et médias devaient s’allier pour défendre s’il en était encore besoin, la position sacralisée des acquittés.

1D’après le site http://video.lefigaro.fr/tvmag/video/presume-coupable-vf-diffuse-le-15-12-19-a-20h55-sur-rmc-story/6112170166001/

2 https://www.village-justice.com/articles/Fabrice-Burgaud-Bertrand-Tavernier,15744.html

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