Routes meurtrières... Le risque des mesures de sécurité

Le nombre de morts sur les routes est trop élevé, convenons-en. Pour autant, suffit-il de « prendre des mesures » pour le réduire de manière sensible ? La vitesse est un facteur important, mais aussi la vigilance, l'appréciation des distances, l'altération des réflexes... et des aspects psychologiques : l'énervement, la frustration, l'insoumission, le sentiment de toute puissance...

La mesure la plus efficace serait évidemment l'interdiction de circuler. À défaut, l'objet de toute réglementation est de réduire les risques de manière appropriée. On pourrait alors se tourner sur l'ensemble des technologies qui tendent à se substituer au conducteur pour la gestion des conditions de sécurité. Les technologies progressent, mais il faudra compter encore un certain temps avec le facteur humain. Par conséquent, non seulement les règnes de sécurité doivent prendre en compte des aspects purement physiques : la réduction de la vitesse réduit l'énergie emmagasinée, la distance de freinage... mais elles doivent aussi intégrer des aspects physiologiques tels que la vigilance, l'appréciation des distances, l'altération des réflexes... et des aspects psychologiques : l'énervement, la frustration, l'insoumission, le sentiment de toute puissance...

Il ne serait pas sérieux de laisser de côté l'un quelconque de ces aspects qui ont tous leur importance, de même qu'il n'y a aucune raison d'extrapoler les conclusions qui ont été tirées de chiffres archivés pour en faire des lois qui conduiraient par une projection arithmétique à lier implicitement la vitesse et le nombre de tués. Tout traitement a ses effets secondaires, et l'on sait déjà que dans une médication, les améliorations ne sont pas proportionnelles aux doses injectées.

Puisque l'humain n'est pas un automate et qu'il faut tenir compte de tout ce qui influe sur son comportement, on ne peut faire abstraction de sa capacité de jugement qui s'applique en permanence à ce qu'il a sous les yeux. Connaissant un tant soit peu la nature humaine, comment ne pas être déjà émerveillé de voir un conducteur marquer l'arrêt à un stop à deux heures du matin, en un lieu désert, sans âme qui vive à plus d'un kilomètre. Une belle preuve d'abnégation ? Un réflexe conditionné ? Ou l'acceptation d'une loi qu'il juge nécessaire ? Il est bien évidemment logique d'y adhérer et dans leur immense majorité, les conducteurs y adhèrent...

Veillons à ne pas saper cet acquis de manière inconsidérée.

Les évolutions actuelles tendent à retirer au conducteur toute capacité d'appréciation, tout jugement personnel en matière de sécurité. En on ne réalise pas qu'en le reléguant à l'écart de cette question, on risque non seulement de perdre sa contribution consciente et volontaire, mais aussi, pour partie d'entre-eux, de faire qu'il soit tenté par une attitude rebelle.

Tâchons de voir dans quelles situations les mesures de sécurité routières peuvent devenir contre-productives.

Lorsque la règle ne s'applique plus au contexte

Une mesure de sécurité est logiquement une disposition adaptée au contexte, qui vient en complément du « savoir conduire » de l'automobiliste, sur lequel on compte pour ajuster les éléments variables au moment où il circule : densité de la circulation, pluie etc...

Certaines configurations présentent des risques pour des raison de visibilité, de trajectoire, d'état de la route, de fréquentation. Tous ces aspects ont, depuis l’entrée en vigueur des règles de circulation, été à l'origine de la signalisation et des limites imposées localement.

D'une signalisation du danger, on est passé progressivement à une réglementation « administrative » qui se trouve pratiquement indépendante des conditions réelles. Les zones territoriales déterminent les limitations en vitesse urbaine indépendamment de l'état de la route. On passe à 50 Km/h non parce que la zone est réellement en agglomération, mais parce que l'on arrive sur le territoire de la commune. On passe à 90 Km/h parce que l'on est en zone péri-urbaine, pas parce que la route a changé d'état.

Cette nouvelle manière de réglementer trouve son apogée lorsque l'on en vient à fixer une limite basse sur tout un réseau, quelque soit son profil.

Lorsque le jugement devient superflu

Dans ce découplage entre les raisons d'une limitation et la règle à suivre, on introduit aussi un découplage entre l'appréciation du contexte par le conducteur et la conduite qu'il doit adopter. Et c'est logique, puisque le contexte ne justifie plus la règle qu'on lui impose. De plus, l'administration du réseau routier se « couvre » par une sorte de principe de précaution contre le risque de se voir reprocher une prise en compte insuffisante des risques possibles. On obtient donc une valeur basse des limites. Sachant cela, le jugement du conducteur peut s'effacer au motif que « si c'est dans la limite, ce ne peut pas être dangereux » Son appréciation à l'instant « t » n'a plus lieu de s'appliquer. Il peut en quelque sorte « devenir bête ».

Lorsque la limite devient un droit

Les limites basses ont quelque chose de frustrant, surtout en des lieux où elles ne sont pas justifiées par des raisons de sécurité. Qui aurait envie de se tenir en deçà ? Convaincu que la limite fixée est suffisamment précautionneuse pour nous mettre hors de danger, il est alors logique de s'en approcher au plus près… et pourquoi pas légèrement plus…

Lorsque le ressentiment s'installe

Le « légèrement plus » est parfois fatal. À moins que d'avoir les yeux rivés sur son compteur de vitesse (sachant que le régulateur n'est pas toujours utilisable pour ceux qui en ont) - ce qui n'est pas un gage de sécurité – on aura fatalement à un moment ou à un autre la mauvaise surprise d'avoir une amende à payer et un point de moins sur le permis. Arrivé à ce stade, le législateur du réseau routier n'est plus l'ami-bon-conseil, mais il devient le père fouettard à qui il est agréable de jouer des tours. Si l'on en vient au bras-de-fer, la tentation est de lutter contre.

Lorsque la paresse s'installe

Lutter contre, se positionner en fronde… Ou bien basta, on s'installe dans la douceur. On lève le pied, on prend son temps, on rêvasse… On se dit que l'on coule des Kilomètres en vitesse de croisière ramollie, le moteur ronronne doucement… Et on entend les bips du téléphone… Un texto vient d'arriver… C'est qui ?

Cette attitude dérange ceux qui suivent ? C'est bien possible. Après tout, ils peuvent faire pareil… Ils semblent s'en accommoder pendant un temps, puis ils perdent patience. Le premier dépasse… le second le suit… le troisième prend un risque. En réalité, les limites sont contraignantes seulement pour ceux qui les respectent.

Lorsque la contrainte dispense des aménagements

La sécurité est largement liée à l'état du réseau, aux aménagements adéquats, à l'efficacité des contrôles, notamment en matière d'alcoolémie. On se doute que placer une limitation est plus économique que de réparer la route. Pourtant, comment cherche-t-on à utiliser l'argent ?

Les radars, cela rapporte, cela rapporte même beaucoup. Situé au bas d'une descente au bout d'une ligne droite, il peut rapporter gros. Mais quel service rend-il à la sécurité ? S'il n'est pas contestable que les chiffres de la mortalité routière se sont améliorés à mesure qu'ils se sont implantés, il faut peut-être relativiser cet impact « direct » et en croiser les effets indéniables avec les aspects pédagogiques qui ont accompagné leur implantation (permis à points…) et aussi l'amélioration de la sécurité des voitures : ABS, airbags etc.

Il serait heureux que tout l'argent engrangé par le rançon nage-radar soit utilisé pour la sécurité. Améliorer l'état des mauvaises routes, aménager des carrefours avec des zones de dégagement, des terre-pleins au centre… renforcer les contrôles en matière d'alcoolémie et d'usage de stupéfiants… renforcer l'aptitude à conduire par la mise en place d'une formation d’entretien...Est-ce bien le cas ?

Dans les choix qui sont faits, la doctrine semble s'imposer de manière sidérante. On fait des ronds-points, beaucoup de ronds-points, tant pis pour le surcroît de consommation, on fait des bosses un peu partout – quel quartier n'a pas les siennes ? - elles confinent parfois au mur d'escalade (Je plains parfois le pâtissier qui livre ses pièces montées!), on rétrécit les voies de circulation, on applique en quelque sorte aux automobilistes un principe d'emmerdement maximum. Et cela gêne tous ceux qui circulent, pas seulement les contrevenants ou les chauffards.

Lorsque la mode crée des dangers

À ces mesures agaçantes, on en vient à ajouter des dispositifs surprenants qui recréent des dangers selon la théorie que le danger inciterait l'automobiliste à plus de prudence. Réduction d'éclairage ; retour de carrefours non-protégés avec priorité à droite de véhicules difficilement visibles ; passages en largeur réduite ; obstacles en béton qui il y a vingt ans auraient été supprimés dans la matinée s'ils étaient présents sur une voie de circulation…

À ce stade, la doctrine n'a-t-elle pas supplanté l'approche rationnelle ?

 

Qui trop embrasse mal étreint dit-on. Si l'action des pouvoirs publics trouve sa justification dans l'empilement de « mesures », et que ces mesures dont la pertinence n'a fait l'objet d'aucune évaluation sérieuse ne se révèlent pas à même de diminuer le nombre d'accidents, il deviendra de plus en plus difficile de responsabiliser l'automobiliste et de réduire sensiblement la mortalité routière.

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