Récession : il faut répartir les variables d’ajustement

Que vivons-nous ? Un mauvais rêve, un cauchemar, ou une longue nuit qui se terminera par un lever de soleil ? Tandis que le temps passe, les chiffres sont égrenés. La récession est annoncée. C’est grave docteur ?

La sacro-sainte croissance est mise à mal. Chacun s’en inquiète. Ne rappelle-t-elle pas de funeste souvenir ? Cette sorte de souvenir dont le spectre fige la pensée. Doit-on pour autant se dispenser de réfléchir ?

La croissance tout le monde l’attend, mais que savons-nous de ses bienfaits ? C’est un chiffre global qui est censé représenter une production de richesses, mais lesquelles ? En un mot, ce chiffre ne signifie rien d’intéressant tant que l’on ne sait pas à quoi elle est due ni à qui elle profite.

L’effet de l’annonce de récession sonne pourtant comme un désastre. Elle n’inspire pas cependant cette réflexion qui devrait venir immédiatement à l’esprit et qui tient d’une évidence : l’argent qui n’a pas été gagné équivaut à celui qui n’a pas été dépensé, la richesse qui n’a pas été produite équivaut à celle qui n’a pas eu lieu d’être consommée. Pendant les jours de confinement, il ne s’est presque rien passé en dehors des activités essentielles à l’existence. Les chiffres de cette activité donnent la mesure d’une sorte d’indice de nécessité par rapport à ce qui est généralement englobé dans le Produit Intérieur Brut.

Tous concernés au même titre ?

On en viendrait à se demander pourquoi ces gens qui tenaient les ronds-points avaient d’autres mots écrits sur leurs pancartes que les chiffres de la croissance, et pourquoi les menaces que faisaient peser leur mouvement sur ce chiffre magique les laissaient de marbre. Mais quel changement dans leur vie pouvaient-ils attendre de ses variations ?

Si le mot ruissellement pouvait avoir un sens pour eux, ce serait celui de la pluie sur les toiles de leurs installations de fortune. Certainement pas les espèces sonnantes qui déborderaient comme par magie des bourses bien garnies des premiers de cordée et de celles et ceux qui parlent de leurs fonctions plutôt que de leur métier.

Pourtant, le danger guette le bien-être de la population. Toute ? Pas vraiment. Les personnes les plus en danger sont celles qui constituent les variables d’ajustement. Celles qui affrontent tous les risques des évolutions chaotiques des activités économiques, et qui alimentent par leurs dépenses « incompressibles », les revenus stabilisés par contrat de ces autres, ce celles et ceux qui, pour justifier les revenus de leurs placements, gardent bien en bouche le mot « risque », alors qu’en réalité, ils en prennent beaucoup moins que ces gens aux salaires modestes qui prennent actuellement la plus grande part de ce qui fait fonctionner le pays.

Les maillons de la chaîne

L’artisan ou le commerçant, leurs employé.e.s, dépendent directement du marché. Plus de clients, plus de revenus. Mais c’est de leurs activités près des consommateurs que dépendent les revenus de beaucoup d’autres. De ceux qui les assurent, de ceux qui leur louent des fonds, des locaux1, ou leur vendent des services. De manière plus indirecte encore, de tous ceux qui ne sont pas directement confrontés au marché, mais remplissent d’autres fonctions dans la société et doivent leurs revenus garantis à ce qui provient d’impôts, de taxations diverses et de charges.

Dans un système équitable, tous les revenus devraient être en relation avec les performances de l’activité. De fait, quand l’activité et l’efficience économique progressent, personne n’oublie d’en réclamer sa part. Les honoraires augmentent, les loyers augmentent, et ainsi de suite.

Le problème, c’est qu’en cas de récession, personne d’est d’accord pour revoir ses prétentions à la baisse. Tout retour en arrière semble écarté. Ce sont donc ceux qui se trouvent à la base de la production des richesses, qui dépendent directement des marchés qui prennent toute récession de plein fouet et qui subissent l’effet de ce que l’on appelle pudiquement la variable d’ajustement.

Mais une chaîne n’est jamais plus solide que le maillon le plus faible. En cas de rupture, tout l’ensemble tombe en panne. Chômage de masse, arrêt d’activité par effet domino… et apparition de toutes les affres dont le monde est capable en termes de replis, de délinquance ou de criminalité.

La gravité de la crise, c’est d’abord un manque d’équité.

Parmi toutes les activités qui participent au chiffre du PIB, il y a celles qui sont essentielles ,celles qui ne le sont pas, et même celles qui sont néfastes. On peut convenir que se passer de ces dernières se ferait sans inconvénients, même s’il fallait garantir la subsistance de ses acteurs dans l’attente d’une réorientation de leur activité.

Le maintien des conditions d’existence de la société dépend de sa capacité à produire l’essentiel de ses besoins fondamentaux. Alimentation, soins, éducation, propreté, régulation sociale. En somme tout ce dont le fonctionnement a été maintenu durant cette période de confinement.

Cette capacité n’étant pas réduite, il n’est pas douteux que la vie puisse se maintenir sans voir apparaître la misère. Et pourtant… Vouloir faire perdurer la vie économique dans un système d’échanges inéquitable, c’est un peu comme vouloir faire tourner ce mécanisme (qui ne peut absolument pas tourner sans se bloquer immédiatement). C’est impossible à moins de changer les rapports et d’équilibrer les contraintes.

Transmission bloquée © Jacques Cuvillier Transmission bloquée © Jacques Cuvillier

La résilience de l’économie, c’est sa capacité à faire que chacun de ses maillons participe aux ajustements nécessaires, donc que chaque secteur soit une variable d’ajustement. Si les équilibres sont maintenus, le PIB peut bien chuter dans certaines proportions sans mettre en danger la société.

À défaut d’accepter cette condition, le chômage, la révolte, le chaos se chargeront de mettre à terre le confort de celles et ceux qui auront vainement tenté de le conserver

 

1Ce n’est pas par hasard que dès l’annonce des mesures de confinement, le gouvernement se soit inquiété des loyers des PME.

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