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Jusqu'ici, la puissance d’un pays reposait en premier lieu sur le pouvoir de s’alimenter et celui de se défendre, voire d’attaquer. Puis, la technologie, la culture et la régulation sociale dans un cadre éthique religieux, venaient embellir ce que l’on a appelé les civilisations qui toutes avaient leurs propres caractères.
La création de richesse et le statut social étaient inséparables. « Je suis maçon », « je suis pharmacien » « je suis cultivateur » étaient des composantes d’une identité qui se reflétait dans l’utilité sociale.
Le « j’ai trouvé un emploi » a été un glissement sémantique qui montrait déjà une relation différente au travail, à la fonction sociale même. Le contrat de travail devenant en quelque sorte le sauf-conduit d’une possible insertion dans la société.
De l’utilité sociale à l’utilité économique.
À côté de la rémunération, contrepartie d’une contribution économique, venait la reconnaissance d’un statut personnel, contrepartie de l'utilité sociale. C’était la condition du bien-être personnel qui n’a pas seulement besoin de pain, mais aussi d’être appelé et reconnu. Tout artiste signe son œuvre, la personne, le nom, l’objet, le renom. Un ensemble de lien qui n’appartient pas qu’aux artistes, mais aux artisans, aux entrepreneurs, à toute personne finalement. Un avocat, une plaidoirie, une affaire gagnée, un cran de plus pour le renom.
Les employés n’ont pas cette chance. Le seul élément de renom, c’est par exemple le logo d’une entreprise qui finalement ne porte plus le nom de personne. "je suis chez Renault". Le fait est que l’entreprise capitaliste n’a plus pour ambition son utilité sociale. D’une richesse visant à rendre la vie plus confortable, à sécuriser l’alimentation, à rendre le travail plus efficient et moins pénible, elle en est venue à viser exclusivement son enrichissement et celui de ses actionnaires. En remplaçant le travailleur dont on ne considère plus que la main, la « main d’œuvre » par un automate, l’entreprise n’est plus un facteur d’intégration, mais de dés-intégration sociale. La création de richesses est parvenu à un niveau tel qu’elle met la planète en grave danger, et elle est arrivée à un tel niveau d’efficience qu’elle peut largement se passer de l’humain. La poursuite de ses activités n’a pas besoin de tout le monde, une part de la population devient en quelque sorte superflue.
La « défense nationale » qui faisait jadis la subsistance de tant de « villes de garnison » n’a plus tellement besoin d’humains non plus. La fonction s’est professionnalisée. Dans les tendances qui se dessinent, le militaire sera de plus en plus comme un amateur de jeu vidéo, devant un écran, à piloter un drone qui se trouvera à des milliers de kilomètres de sa salle d’opération.
La logique capitaliste a fait que la population a subi des contraintes inatteignables de gagner le moins possible pour rester « compétitif », tout en dépensant toujours plus pour la nécessité de la « croissance ». L’endettement restera le seul moyen, finalement, pour que cette inéquation puisse perdurer pour un temps.
La compétition internationale joue les populations les unes contre les autres dans une rivalité qui règle à la baisse des conditions de travail et de revenu alors que les compagnies multinationales de leur côté se jouent des frontières.
Les ressources minières profitent dans de nombreux pays à l’oligarchie qui a su se placer dans les circuits rémunérateurs, bien souvent à la suite de processus électoraux prétendument « démocratiques », et dont la logique se révèle implacable : puisque l’humain utile à la production ne représente qu’une petite part de la population, la plus grande part devient superflue. De ce fait, pour les générations montantes, le désespoir grandit : qui va leur « donner » du travail ? « À défaut de pouvoir les occuper avec le tourisme, qu’ils cherchent à se caser ailleurs au lieu de se révolter ici » est pour les dirigeants un raisonnement qui se devine sans difficulté.
L’errance des populations jugées superflues
À quoi assistons-nous aujourd’hui ? Des millions de personnes entreprennent une errance désespérée dans le but de pouvoir s’insérer quelque part, en venant s’ajouter à une population au sein de laquelle beaucoup de résidents ne trouvent déjà pas leur place.
Le pacte de Marrakech vient souligner devant les responsables du monde entier le problème de la conciliation des droits humains avec la logique capitaliste, une logique à présent au pied du mur et qui révèle l’impasse où elle nous a conduit.