Le virus a ouvert les portes !

Les repères qui régissent nos valeurs et guident nos comportements ont été mis à l’épreuve au cours de cette crise du Covid aux conditions inédites, révélant des travers et des déséquilibres qui ne sont pas repérées en temps ordinaire. Passé la crainte qui nous porte à voir les dangers, les conséquences heureuses de cette expérience se révèlent.

Semaine après semaine, la crise sanitaire a généré une abondante production d’articles, et une quantité d’échanges informels probablement inégalée par le truchement des réseaux sociaux. Sans doute faudra-t-il prendre un peu de recul pour faire un bilan utile de cet épisode inédit. Actuellement, l’émotion parasite le jugement dans une certaine mesure, et nous porte vraisemblablement à donner une importance excessive à ce qui choque, ce qui indigne, ce qui va dans le sens ou à l’encontre de ce que l’on aimerait croire.

L’utilité sociale des professions

L’importance des fonctions qui ne figuraient pas parmi les plus prestigieuses – donc relativement peu rémunérées – se sont tout à coup révélées cruciales. Le plus surprenant n’est-il pas que cela soit apparu comme une surprise ? Les petites mains des hôpitaux, les services municipaux, les équipes de ramassage des déchets, les caissières des supermarchés, les magasiniers et les chauffeurs et bien d’autres ont donné la mesure de leur rôle indispensable et de leurs mérites. Et les usagers du télétravail, calés derrière leurs écrans sont passés du même coup en arrière-plan.

Les responsables des administrations, chacun dans leur domaine aux modes de fonctionnement bien établis, ne sont pas tous sortis grandis de la mise à l’épreuve que représentait la nécessaire adaptation aux circonstances. Crispés sur leurs prérogatives, cramponnés à des règlements incompatibles avec les nécessités immédiates, lents à décider, pêchant plus par excès de prudence que par réactivité, leurs décisions se sont faites attendre quand elles n’ont pas été contre-productives.

Les attributions statutaires des fonctionnaires de police et de gendarmerie ont été outrepassées. Eux, dont la mission est de veiller à ce que les gens soient en règle et se conduisent conformément à la loi se sont trop souvent improvisés juges, capables de sanctionner des personnes au gré de leur appréciation parfois singulière1.

La saine gestion d’une crise est d’autant mieux abordée que la confiance est installée entre le peuple, ses représentants, ses dirigeants. Il était frappant, ce huit mai, d’entendre la reine Élisabeth témoigner au peuple britannique son admiration et la confiance qu’elle mettait dans son unité et sa détermination. Force est de constater que de ce côté de la Manche, le rendez-vous a été manqué.

Le bal des postures – et des impostures

Les plateaux télévisés nous ont « offert », si l’on peut dire, le spectacle affolant de ritournelles successives et changeantes, interprétées et commentées sur toutes les chaînes de la TNT par des personnes assez bien choisies pour que l’on soit censés les croire. Mais les points de vue contradictoires sur lesquels il est inutile de s’étendre, les recommandations successives qui ne s’accordaient qu’avec la disponibilité des fournitures nécessaires en matière de protection et de tests, les contorsions du monde politique qui cherchait plus à s’abriter des critiques que d’informer de la situation, les conflits claniques du monde médical et les accointances avec les laboratoires qui n’ont pu rester cachées, tout cela a sonné creux aux oreilles du public qui a largement répercuté son malaise et souvent sa rancœur sur les réseaux sociaux.

La défiance réciproque

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous ne croyez plus aux mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. » Cette réflexion de la philosophe Hannah Arendt semble d’actualité, mais s’applique-t-elle bien dans le cas présent ? Le public a eu au cours de ces pénibles semaines, une réaction qui paraît saine. Comme pour échapper à l’angoisse, les gens, dans des approches diverses, se sont assez vite construit des bases de certitudes suffisantes pour tenter d’échapper au vide de repères et de ses répercussions psychologiques que psychologues et psychiatres ont reconnues délétères2.

Cette manière qu’a eu le public de fonder ses repères sur un mélange d’informations officielles et de connaissances d’origines multiples aurait pu être comprise, et dans une certaine mesure, rectifiée, soignée. Au lieu de cela, elle a été cassée. Les croyances jugées infondées ou erronées ont été balayées d’un revers de main, une sélection des posts les plus consternants et de vidéos parmi les plus débiles ont été passées à répétition sur les chaînes d’info continue comme s’il fallait souligner la bêtise ordinaire, l’opposer au sérieux de l’information « mainstream ».

En contrepoint des émissions officielles et de toutes leurs « imperfections », est donc venu se produire une sorte de « people bashing » que quelques reportages sur des initiatives heureuses repérées en différents endroits du territoire n’ont pu compenser tant ils faisaient figure d’exceptions. Car pour prendre des initiatives citoyennes en France, il faut avoir un côté aventurier, et se battre avec les administrations qui, loin de les encourager, les voient généralement avec suspicion.

Le moins que l’on puisse relever, c’est que les réseaux sociaux n’ont pas épargné le monde politique, allant fréquemment jusqu’à l’outrance qui s’affiche sur les écrans et jusqu’aux fenêtres des appartements. À la perte de popularité du Président et de ses ministres est venu s’ajouter une fronde entretenue par le sentiment de subir un manque d’égards, d’être soumis à des contraintes tatillonnes, d’être entravé par des limitations difficiles à justifier, senties comme punitives ou infantilisantes, d’être traqué même par des projets de dispositifs intrusifs qui menacent les libertés.

Les effets positifs de la crise sanitaire

Il faudra sans doute attendre quelques semaines pour que tout ce que la crise a pu amener de positif soit perçu à sa juste hauteur. La peur qui pèse sur l’ambiance générale fait instinctivement tourner le regard vers le danger quel qu’il soit : violences dans le cadre du confinement subi, effets de bouc émissaire à l’encontre des personnes perçues comme contaminantes, incivilités, réactions hostiles du fait des situations comparées qui semblent trop injustes, et, il faut bien le mentionner, situation effectivement très dur à vivre pour les personnes les moins chanceuses. Sur les réseaux sociaux, les appels et les complaintes sont légion et montrent à quel point il en est pour qui cette période est dramatique3, les nombreux propos qui mentionnent « les personnes les plus fragiles » ne peuvent garantir que tout soit résolu.

Dans cette ambiance pesante, l’attention s’est donc focalisée excessivement sur le comportement imbécile et quelques faits divers choquants. La perception des réalités s’en trouve biaisée. Parce qu’il s’est réellement passé beaucoup de choses très positives ces derniers temps, et les effets les plus heureux ne concernent peut-être pas tant ce qui a été fait que ce qui a pris ancrage dans les esprits et qui débouchera bientôt sur des orientations nouvelles.

La première chose à souligner, c’est que ce peuple que l’on dit indocile, voire ingouvernable, s’est dans l’ensemble remarquablement comporté durant cette épreuve – car c’en est une – de confinement. Qui aurait pu jurer qu’au lendemain de l’annonce présidentielle, l’ensemble de la population accepte la contrainte et la respecte ? Qui aurait pu être sûr que la personne qui habite en campagne en lisière d’un bois remplirait une « attestation dérogatoire » pour promener son chien le matin ? Pour ne pas s’en être soucié, il est pourtant arrivé qu’une dame qui a juste été porter de la nourriture à sa jument se soit fait taxer de 135 euros ! Qui aurait pu imaginer qu’au prix de l’heure de vol d’hélicoptère, une chasse à l’homme ait pu avoir lieu par ce moyen pour appréhender un type qui faisait du VTT en pleine montagne4 ? des faits qui paraissent à peine croyables mais qui ont dû être supportés non seulement par les citoyens qui en ont fait les frais, mais aussi par toute une population qui les ont perçus comme autant d’insultes à sa capacité de jugement.

Car dans leur immense majorité, nos concitoyens ont fait preuve d’un sens des responsabilités à la mesure des événements, et lorsqu’ils se sont permis d’adapter leur comportement à des commodités immédiates, ont-ils pour autant mis d’autres personnes en danger ?

La seconde chose qui a pu être remarquée, c’est la capacité de réaction de la population que l’on imagine souvent grincheuse et nombriliste. Il n’a pas été besoin de « pédagogie » – puisque le mot est à la mode – pour qu’elle prenne conscience du rôle et du mérite des personnes qui font « marcher la baraque », de leur témoigner bruyamment leur soutien et leur reconnaissance. Pas besoin non plus d’incitations administratives pour que s’organisent spontanément des réponses aux besoins qui se faisaient sentir et que se mettent en place des chaînes de solidarité locales. En bon citoyens, d’innombrables bonnes volontés se sont posées la question « comment puis-je être utile ? »

À la question des masques si lamentablement gérée par les autorités, nombre de couturières se sont mises au travail, sans même avoir la garantie d’une contrepartie, pas pour se mettre en valeur, pas pour gagner du fric, non, simplement parce que c’était bien de le faire.

Les graines de la pensée ont germé

La troisième chose qui est apparue très vite, c’est la réactivation de la pensée, la réapparition d’un génie collectif. « Le monde de la recherche et de l’innovation semble s’être pris d’une frénésie de collaboration et de production de connaissances ouvertes tout aussi contagieuse que le coronavirus5 »  Ce phénomène ne se limite pas à la France. Il s’accompagne d’une frénésie de partage au cours de laquelle chacun réalise à quel point l’œuvre qu’il crée dans son espace confiné ne vaut que si elle est partagée. Il semble qu’au travers d’une expression partant du « chez soi », jamais prise de parole ne fut plus aisée. Jamais les notions de diffusion ouverte et de libre partage n’ont été aussi bien saisies.

Les programmes des imprimantes 3D se sont échangés, une industrie d’exception s’est organisée, des ateliers se sont reconvertis dans l’urgence… Tant d’initiatives ne peuvent que susciter l’admiration.

De nombreux artistes ont mis leur art à disposition, sans plus s’inquiéter de droits de représentation ni de droits d’auteur, lâchant les prérogatives sur lesquelles on les voyait crispés et diffusant généreusement ce qui pouvait adoucir les heures de confinement. Gageons que cette décrispation sur le droit de « protéger son œuvre » se maintiendra pour entraîner sur une meilleure fécondité de créations individuelles et collectives.

Ce foisonnement d’audaces nébulisées a aussi favorisé la propagation de la pensée. On avait dit de la grande révolution française, qu’elle devait beaucoup aux échanges d’idées nouvelles. Nous avons vu la France s’engager déjà dans de nombreuses controverses – qu’elles soient stériles ou fructueuses – au moment de la « crise » des Gilets Jaunes. Cette fois, les idées vaines se sont heurtées aux murs de l’espace confiné. Sans doute ne réfléchit-on pas de la même manière dans le silence de son lieu privé qu’en groupe, dans un rassemblement. Les fruits des prises de conscience dans des domaines multiples n’en sont sortis qu’après un peu plus de maturation. Un échange ininterrompu de points de vue a surgi spontanément sans qu’un exécutif n’ait eu à organiser un « grand débat ».

Tandis que la vie habituelle s’est quelque peu mise en veille, les réflexes conditionnés de la pensée ordinaire, comme le ressac, ont reflué vers le large, les laissant voir avec recul comme l’horizon dont on croit s’éloigner. L’espace disponible s’est rempli de projets. Les propositions et commentaires qui parcourent les réseaux comme un flux ininterrompu ont leur écume éphémère et leurs lames de fond, de celles qui secouent les esprits, remettent en perspective des dogmes, font s’interroger sur les habitudes, opèrent une nouvelle pesée des valeurs, se trouvent comme en terre ameublie, prête à recevoir la semence.

Le virus a ouvert les portes.

Avant son arrivée fracassante, toute envie de changement restait un vœu pieux. On sait trop bien ce qui se produit quand les politiques nous promettent le changement : rien ne change dans la direction espérée. Et quand des auteurs bien inspirés nous livrent leurs cogitations sur les orientations nouvelles que l’état de la planète et de ses habitants nous imposent, on les lit comme on caresse un rêve, en éprouvant déjà le regret de devoir en faire son deuil. La conclusion revient comme un leitmotiv : « on sait bien que cela ne changera pas ».

Avions au sol, voitures au garage ou en stationnement, silence en ville, suspension de la course folle des heures qui filent dans les jours qui se suivent, le virus a fait des miracles. Aucune force au monde n’aurait pu être jugée capable d’accomplir un tel prodige.

Quelques milliards pour restaurer les hôpitaux et services publics, c’était pas possible.

Quelques millions d’euros pour soulager la misère de gens qui n’en peuvent plus, c’était pas possible.

Et voilà que des centaines de milliards apparaissent, que l’on garantit la subsistance de gens qui ne produisent pas « quel que soit le coût », c’est devenu possible.

Que faut-il penser de ce virus à qui l’on fait la guerre, celui qui a éprouvé tant de médecins et de soignants, mis tant de familles en deuil, qui a éprouvé les artisans et entrepreneurs, mis en drapeau les travailleurs de la culture et du tourisme ?

Ne nous trompons pas sur l’artiste. Cette infime particule de protéines et d’ARN n’y est pour rien.

Ce qui s’est produit, c’est l’écroulement du mur des impossibilités, et l’ouverture du champ des possibles. Nous nous étions simplement trompés sur l’impossibilité apparente qu’il y avait d’arrêter la surchauffe de notre activité humaine, de la repenser, de la re-domestiquer. De ce point de vue, la crise a vraiment été sanitaire, il faut aussi qu’elle soit salutaire.

C’est dès maintenant l’occasion d’affirmer le droit de tout être à l’existence, la nécessité de tisser des relations de solidarité entre les groupes humains, d’harmoniser l’exploitation des ressources du monde, de relever le défi de l’alimentation et de l’eau, d’affronter au niveau de la planète, la nouvelle épreuve qui se profile, autre question de vie ou de mort qui suit immédiatement celle de la pandémie.

1Exemples : https://www.sudouest.fr/2020/05/06/pau-un-octogenaire-verbalise-pour-s-etre-assis-sur-un-banc-7463897-4344.php
https://actu.fr/normandie/flers_61169/confinement-sarreter-marchant-sans-raison-valable-peut-vous-couter-135-e_33207786.html

2https://nospensees.fr/lintolerance-a-lincertitude-coeur-de-depression-de-lanxiete/

3Voir : http://www.leparisien.fr/faits-divers/coronavirus-des-sdf-verbalises-pour-non-respect-du-confinement-a-paris-lyon-ou-bayonne-20-03-2020-8284395.php
https://www.ladepeche.fr/2020/04/13/tarn-verbalisee-pour-avoir-stationne-devant-la-fenetre-de-la-chambre-de-son-mari-heberge-dans-un-ehpad,8845047.php

4Voir :https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/haut-rhin/colmar/vosges-helicoptere-traque-randonneurs-1811844.html

5Voir : https://theconversation.com/comment-le-coronavirus-a-reveille-lintelligence-collective-mondiale-135465

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