Clause du grand-père : la France va-t-elle déshériter sa jeunesse ?

Dans la France ruinée d’après-guerre, la volonté politique avait permis de grandes avancées sociales. Des progrès fondés sur la solidarité, la responsabilité de l’État, la loi protectrice. Tout un contexte qui a pu – un peu vite – être considéré comme acquis et dont devaient hériter nos enfants.

Les bouleversements annoncés en matière de retraite s’accompagnent d’un concert de récriminations. Comment s’en étonner ? Toucher à ce qui reste d’avantages sociaux, aux dispositions contractuelles qui ont été convenues à l’embauche, présenter un ensemble de mesures devant amener une révision contrainte de ces conditions, serait le point de rupture.

Vu d’autres parties du monde, le constat pourrait étonner : chez nous le confort des moyens d’existence n’a cessé de progresser, la nourriture est abondante, écrans et magazines donnent à voir des marchandises rutilantes, mais l’ambiance est plus que morose.

L’économie de consommation, s’est efforcée de créer des envies, de bénir la facilité, de cultiver la frustration, de faire d’un univers indéfendable un standard. Et les gens sont malheureux.

Malheureux parce que ce confort n’est pas porteur de sens. Que disent les cris de souffrance ? Manque de reconnaissance, manque de considération, manque de capacité de choisir, servitude en somme. Le ressenti se crispe sur les droits qui finissent par représenter le gage non-négociable de ce qui subsiste de dignité. Toute remise en cause est porteuse d’angoisse et de colère.

Devant l’ampleur de la contestation qui s’annonce, la main du législateur tremble. La tentation est de repousser l’échéance. Mais les temps ont changé, les métiers aussi, la démographie aussi, et tous les régimes ne s’établissaient pas sur un pied d’égalité. Ce qui était supportable au temps des vaches grasses, au temps des lendemains toujours meilleurs, ne satisfait plus au temps des comptes qui se tendent. Chacun tente de tirer son épingle du jeu. Chacun en fonction de la position qu’il occupe, chacun partant des avantages qu’il considère comme acquis, ou des moyens dont il dispose de droit.

Les uns arguent de la liberté des prix, très utile pour des dépenses contraintes de logement ou de transport, d’autres appliquent des dépassements d’honoraires – à prendre ou à laisser – des responsables politiques se votent des augmentations substantielles, les actionnaires puisent profond dans les profits, les plus riches parviennent à se dégager des contributions fiscales par des montages astucieux… les notions de solidarité sont passées de vie à trépas, et la compétitivité du pays devra être forcément compensée par les variables d’ajustement : les salaires, les prix agricoles notoirement insuffisants.

Comment faire alors pour que les salariés acceptent finalement les mesures propres à rebattre les cartes de la redistribution ? c’est simple : il faut les en exempter : dire que les mesures ne s’appliqueront pas vraiment pour eux, mais aux nouveaux arrivants : aux jeunes. C’est le principe de la « clause du grand-père » qui est en fait la clause du petit fils.

Ce qu’il y a de pratique avec les nouveaux arrivants, c’est qu’ils n’ont pas encore contracté de conditions particulières qu’ils puissent revendiquer comme des droits. On peut donc tout envisager. Mais il faut bien avoir conscience d’une chose : en ne les faisant pas bénéficier des mêmes régimes, on les déshérite d’une certaine manière.

Ceux qui ne sont pas encore arrivés ne sont pas encore syndiqués, n’ont pas de structures organisées, de corps intermédiaires, ils semblent condamnés à accepter leur sort. C’est du moins ce sur quoi les politiques donnent l’impression de compter.

Mais voir un étudiant s’immoler par le feu devant le CROUS, l’organisme qui précisément gère la condition étudiante devrait nous interpeller. Nos responsables peuvent-ils vraiment ignorer le nombre des mouvements révolutionnaires qui ont mobilisé la jeunesse ? L’un des mouvements importants a été déclenché par une autre sorte de « close du grand-père ». Cela s’appelait le Contrat Nouvelle Embauche, le CPE qui voulait instaurer des conditions spéciales pour les jeunes, avec moins de garanties que pour leurs prédécesseurs. La mesure se voulait pragmatique, elle a été désastreuse pour le clivage générationnel qu’elle provoquait.

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