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Billet de blog 11 avr. 2022

Le lapinodrôme a montré ses limites

Le principe est simple : on place un lapin au centre d’un manège muni de plusieurs portes, et l’on suppute celle vers laquelle il va se diriger en espérant miser sur la bonne issue. Mais le résultat n’est pas vraiment prévisible, sauf à tenter d’effrayer la bête. Procède-t-on différemment lors d’une campagne présidentielle ?

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lapinodrôme

En dépit de tous les commentaires que l’on peut entendre et lire, une chose apparaît clairement dans ce qui résulte du premier tour de l’élection présidentielle : elle ne reflète pas dans de justes proportions la diversité des opinions politiques.

L’écologie préoccupe une grande part des électeurs, et beaucoup d’entre eux conservent un attachement, voire une certaine fidélité d’adhésion aux partis dont ils se sont réclamés dans le passé.

Mais alors, comment expliquer que les chiffres semblent attester leur quasi-disparition ?

Un observateur sensé ne peut qu’aboutir à cette conclusion : il y a là une grave anomalie dans ce qui apparaît de la représentation politique.

Le fondement démocratique de l’élection repose sur le principe que chaque citoyenne, chaque citoyen exprime à cette occasion son adhésion au programme qui lui semble le plus approprié. Ce principe s’applique-t-il en réalité ?

Un vote par refus et par supputation ?

Alors que l’isoloir garantit la confidentialité du vote et préserve le libre-arbitre de l’électrice ou de l’électeur pris individuellement, le sondage médiatique agit vis-à-vis des groupes d’opinion, non comme un isoloir, mais comme un podium sous les feux de la rampe, avec à ses abords, des commentateurs aux puissants porte-voix, assénant des avis ou des critiques sans limite de démagogie ou de perfidie.

Cette configuration permet tous les biais de fonctionnement démocratique, tous les calculs aux visées stratégiques, et entraîne tout à la fois une instabilité et une certaine imprévisibilité du résultat. Car si l’adresse et la justesse ou l’imprudence et les erreurs des propos des candidats ont bien évidemment leur importance, ces qualités et défauts ne sont pas forcément en rapport direct avec l’évolution de leur popularité.

Le processus de sélection peut laminer un candidat qui ne démérite pas.

Le crayon posé verticalement sur la pointe tombera fatalement, et le déséquilibre initial, si faible soit-il, détermine largement la position finale. Simplement parce que tout mouvement engendré par ce déséquilibre le renforce. D’où une instabilité imparable.

Or, l’impulsion initiale repose très largement sur les choix éditoriaux des médias. Parler un peu plus que d’ordinaire de sujets qui démangent n’est pas neutre. Parler d’identité, de respect ou de non-respect de catégories sociales, de traditions, peut avoir un effet bien plus incitatif sur les ressentis et les conversations qui en découlent, que les réflexions approfondies sur l’évolution du climat ou l’organisation de la société et de ses services publics. Question de choix. Des choix qui peuvent laisser momentanément dans l’ombre, des personnes plus concernées par le fonctionnement réel du pays ou du monde, que par les réactions souvent épidermiques qui se manifestent à l’occasion de petites phrases sorties du contexte ou de scandales réels ou montés en épingle.

À partir du moment où une coloration de la campagne semble se dessiner, son observation inspire immédiatement les stratégies qui vont tenter de la renforcer ou de la contrer. La supputation, le calcul, les réflexes d’alignement ou de concession à contre-cœur , en viennent très rapidement à remplacer la logique d’adhésion sincère par celle du « vote utile » qui dénature complètement l’expression de la volonté politique authentique.

Pour accentuer encore cet effet pervers, les temps accordés dans les médias aux candidats qui ont le plus attiré l’attention ont été augmentés au lieu d’en compenser les effets vers le bas !

Au bout du compte, la confusion et le doute s’installent sur les raisons du choix. Un argument bien prévisible vient alors se greffer sur les programmes : le « pouvoir d’achat », sous l’aspect incitatif d’une augmentation des pensions et salaires comme s’il pouvait avoir un effet magique dans un pays où la sacro-sainte liberté des prix rend toujours licite de puiser profond dans les poches.

La rotule de toute politique : la peur

On en arrive finalement au point singulier auquel aboutit tout processus politico-médiatique : en quelque sorte la manifestation des gages de la peur. À présent, la peur de « l’extrême droite » regagne son droit de cité. On ne précise pas au passage de quelle extrême-droite il s’agit, en omettant de dire qu’historiquement, des positions politiques et les conceptions idéologiques des mouvements dits d’extrême-droite ont été fort différents dans leurs objectifs et leurs caractères, si ce n’est un point commun qui les réunit tous : l’utilisation de la peur dans un but démagogique de prise de pouvoir. Peur de l’étranger, peur du différent, peur du dissident qui se permet de penser à sa manière, peur du voleur, peur de toute personne à même de dominer par son savoir, par sa position sociale. D’où une logique sécuritaire omniprésente et effectivement dangereuse.

N’a-t-on pas remarqué que sous cet accoutrement apparemment unificateur du gilet jaune, des gens ont, souvent par peur du déclassement social, défilé ensemble, bien qu’étant pour les uns très ancrés à gauche, pour d’autres classés parmi les gens d’« extrême droite » ? Qui a vu clair dans la confusion de cette mouvance ?

La peur est aujourd’hui à la tribune : peur des dérèglements planétaires, peur de la guerre, peur de la crise, peur de l’immigré, peur de l’abandon des traditions, peur de la perte de territoires de la république, peur des magnats de la finance qui ruinent le pays… peur des vaccins, peur même des éoliennes et de la 5G…

La peur se trouve aux confins des conceptions démocratiques, et montre les limites de ses pratiques, alors que la planche de salut ne réside que dans la volonté de faire et de corriger les erreurs d’appréciation du passé.

Le peuple n’a pas dit son dernier mot

S’il est rare que le capitaine soit remplacé en temps de grave crise, il n’est pas insensé de s’attendre aux prochains résultats du processus électoral. Mais le peuple n’a pas dit son dernier mot dans la mesure où les élections législatives vont lui donner l’occasion de replacer sa volonté au cœur de l’Hémicycle. Pourvu qu’il s’approprie les libertés que malgré tout, il conserve. Les commentateurs qui aujourd’hui s’aventurent à expliquer les anomalies auront alors des contorsions à faire pour retomber sur leurs pattes.

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