Outreau : les vraies raisons du malaise

Que ce qu'exprime le film « Outreau, l'autre vérité » laisse mal à l'aise, je le conçois. Pour ceux qui ont suivi les procès, comme autant de lecteurs, d'auditeurs, de téléspectateurs à l'époque, il rappelle des souvenirs... Typiquement ceux d'une émotion, voire d'une colère qui a été mainte fois réactivée à mesure que parvenaient les images et les textes. Etions-nous tous fautifs d'avoir ressenti de la révolte ? D'avoir hurlé avec les loups ? Pourtant, ce film nous donne un sentiment d'une honteuse culpabilité, tant il nous renvoie l'écho de notre crédulité.

Que ce qu'exprime le film « Outreau, l'autre vérité » laisse mal à l'aise, je le conçois. Pour ceux qui ont suivi les procès, comme autant de lecteurs, d'auditeurs, de téléspectateurs à l'époque, il rappelle des souvenirs... Typiquement ceux d'une émotion, voire d'une colère qui a été mainte fois réactivée à mesure que parvenaient les images et les textes. Etions-nous tous fautifs d'avoir ressenti de la révolte ? D'avoir hurlé avec les loups ? Pourtant, ce film nous donne un sentiment d'une honteuse culpabilité, tant il nous renvoie l'écho de notre crédulité.

On peut dire, et je l'ai lu dans la presse, qu'il ne comportait rien de fondamentalement nouveau... Ce n'est pas faux, et c'est dommage pour l'amour propre. Un élément inconnu jusqu'ici aurait pu nous donner la rassurante excuse de n'avoir pas pu saisir ce qui nous est présenté aujourd'hui comme évident.

Ce que nous apporte le film, c'est une remise en perspective, un recalibrage des proportions, un rappel de tous ces éléments qui n'ont pas été pris en compte. Une remise en ordre que bien des commentateurs auraient pu proposer, mais que ni les journalistes ni les citoyens n'ont tenté. Que nous est-il arrivé ?

Qui faut-il accuser de nous avoir trompés ? Y aurait-il des organisations occultes à même de planifier la désinformation ? Ou bien faut-il en chercher les raisons dans nos propres attentes ?

Le film revient sur tout ce que le contexte avait d'inéquitable. Rien qui n'ait été décelable pour les observateurs attentifs, mais qui s'en est ému ? Qui a osé y voir un danger ?

- les 19 avocats de la défense contre deux pour tous les enfant,

- les enfants placés dans le box des accusés,

- les avocats de la défense proches des médias et très prolixes alors que la non-communication s'imposait pour les enfants mineurs, leurs avocats, les professionnels qui en avaient la charge...

- la fragilité des enfants devant la stature et l'arrogance des robes noires...

Oui tout cela était su. Mais qui s'en est servi pour rectifier l'éclairage ?

Bien sûr, il ne fallait pas s'attendre à ce que la défense ne profite pas à fond de ces déséquilibres.

Bien sûr, la défense a su s'organiser et organiser la stratégie qui visait à affaiblir l'accusation jusqu'à prétendre qu'elle s'était « effondrée ».

Sans doute y a-t-il eu quelques accointances en sous-sol, histoire d'arranger les visées politiques ou autres, on ne saura sans doute pas.

Ce qui m'intéresse, c'est de savoir ce qui a pu faire que la présentation qui a été faite de cette affaire, et qui semble encore bien ancrée dans les esprits aujourd'hui ait pu aussi bien fonctionner auprès du public. Inutile de revenir à l'époque pour analyser le phénomène, il est sous nos yeux à nouveau dans la manière dont évoluent dans la presse, les critiques du film documentaire de Serge Garde « Outreau l’autre vérité ».

La première démonstration, qui laissait bien présager de tout ce qui allait suivre, a eu lieu le 27 février, lors d'une avant-première suivie de débat organisée à la Maison du Barreau à Paris. Le débat était dirigé par l’avocate parisienne Me Marie-Alix Canu-Bernard, et avec quatre intervenants : Florence Aubenas, Me Patrick Maisonneuve (avocat de Fabrice Burgaud), André Vallini (sénateur socialiste de l’Isère et ancien président de la commission d’enquête parlementaire relative à l’affaire Outreau) et Bernard de la Villardière (journaliste et producteur du film). Le public, composé en grande partie de juristes, de personnes des milieux de la protection de l’enfance, et de personnalités diverses était nombreux. Les réactions observées étaient à l'avantage du film, tout comme les chaleureux applaudissements qui l'ont salué à la fin. Le débat fut animé, et pas à fleuret moucheté. Bien que des qualificatifs inadaptés tels que « révisionnistes » furent employés, il ne fut pas à l'avantage de personnes pourtant quelque peu consacrées par la doxa d'Outreau dont Florence Aubenas ou Karine Duchossois.

On aurait pu croire que compte tenu de l'assemblée présente et de la diversité des points de vue qui s'étaient exprimés, voire leurs oppositions, la presse aurait rendu compte de l'événement en faisant état de propos contradictoires. Mais qui de l'assistance a-t-on entendu 1 ? Il semble que les deux seules personnes qui puissent présenter de l'intérêt soient Florence Aubenas et Karine Duchochois. Sans doute les points de vue des autres sont-ils sans intérêt ? Non Ils sont délibérément écartés comme pouvant mettre en danger la vérité officielle et c'est ce qui donne le premier signe du parti pris des médias.

Tous les articles de presse ont été passés au crible par ceux qui suivent de près l'évolution du film, ainsi que les réactions des spectateurs qui sont presque unanimement élogieux. D'après la collection de liens publiée sur la page Facebook du film, on peut voir que les articles parus dès la mi-février se sont montrés curieux et intéressés. La veille de sa sortie officielle, Eric Dupond-Moretti sort ses gros yeux, sa barbe hérissée, ses injures, et tout change. Les journalistes de grands quotidiens s'inclinent comme des laquais et les articles de presse virent au lynchage.

Pourtant, face à la force de conviction du film, les invectives de l'avocat ne pèsent rien. On peut alors s'étonner du pouvoir qu'il semble avoir sur les rédactions.

Bien sûr, la presse a d'énormes moyens. La psychologue et expert judiciaire Marie-Christine Gryson-Dejehansart a évoqué2 la puissance déterminante des images en ces termes : « Les images pièges à conviction créent l'empathie pour les adultes au détriment des enfants » Je ne crois pourtant pas que la presse puisse totalement façonner l'opinion si la société n'a pas en elle-même les germes de sa complaisance.

Personne ne disconvient du fait que ce qui se disait et s'écrivait de l'affaire a fait l'objet d'un retournement entre les premières révélations de la presse et l'aboutissement des procès. Est-il exagéré de dire que l'on est passé d'un extrême à l'autre ? Schématiquement de « tous des monstres » à « tous des innocents » ? Si tel est le cas, il faut aussi se demander quelle est la tendance de la société pour que les deux versants aussi contraires aient pu avoir son assentiment.

En réalité, ces deux extrêmes ont pour caractéristique commune d'évacuer la pédophilie. Toutes les personnes qui sont confrontées à cet terrible phénomène, que ce soit sur le plan professionnel, associatif... Savent à quel point leurs préoccupations sont difficiles à partager avec gens de leur entourage. Il y a un vrai tabou, en dépit – ou plutôt à cause – de l'importance qu'il revêt. La société n'étant pas homogène sur ce plan, on pourrait dire schématiquement que les uns redoutent la révélation et les sanctions qui s'y attachent, d'autres les complications qu'elles peuvent engendrer dans la famille, d'autres encore trouvent la chose trop horrible pour en parler d'autres enfin préfèrent considérer que tout n'est qu'imaginaire et que la vie est belle. Tous seront finalement soulagés si le problème est en quelque sorte évacué. Et il le sera dans deux cas de figure :

- Les actes sont exceptionnels commis par des monstres, c'est à dire des personnes qui ne sont pas à considérer comme faisant vraiment partie de la société. Chargé de toutes les fautes qui les accablent, ils en sont donc chassées un peu à l'image biblique du bouc émissaire – pas innocent.

- Les actes sont commis par des personnes bien de la société, et le problème de la pédophilie sera évacué s'ils sont finalement trouvés innocents.

Les deux tendances qui ont été constatées dans la société ne sont donc pas aussi antinomiques qu'il n'y paraît dans la mesure où elles sont mues par de semblables motivations.

A cela il faut ajouter ce qui peut motiver une attitude de complaisance devant un scandale qui compromet une autorité, et surtout les notables qui la composent. Une plaisante inversion des rôles qui s'apparente à une revanche vis à vis des personnes qui ont pour mission de statuer sur le comportement de leurs concitoyens : les magistrats ; de celles dont on pense qu'elles peuvent percer des secrets : les psychologues ; de celles qui ont le privilège de pouvoir enquêter sur leurs semblables. En somme c'était l'occasion d'une sorte de règlement de compte plus ou moins conscient entre ce les citoyens et tout ce qui procède de la régulation sociale.

Il est évident que pour autant que le pouvoir politique ait eu l'intention d'attaquer le juge d'instruction en tant que composante du système judiciaire, l'occasion était belle de tenter l'opération avec l'appui du peuple !

Tout ceci fait qu'il y avait en définitive bien peu de gens qui aient eu vraiment envie de tout examiner en détail. Et à partir du moment où les images fortes – ces pièges à conviction - ont montré la douleur et les pleurs des accusés, le lien très présent qui associe dans notre civilisation chrétienne souffrance et innocence s'est traduit par de la compassion et a entaché tout examen critique d'une sorte de culpabilité-réflexe.

Cette culpabilité réflexe est palpable pour ceux qui se penchent sur certains passages des minutes du rapport parlementaire : les évocations de mesures prises en toute logique lors de l'instruction à l'encontre des personnes mises en examen - mais admises comme innocentes au moment de la commission – y ont une connotation fautive.

A l'époque des procès, il était risqué et peu vendeur pour un journaliste ou un commentateur de se montrer sceptique, et de fait beaucoup se sont enfilés dans le « storytelling » concocté par les avocats de la défense.

Lorsque dans son film, Serge Garde met en perspective deux vérités : d'un côté la vérité judiciaire des acquittés et de l'autre cette autre vérité non moins respectable qui dit que douze enfants parmi les 50 figurant au dossier ont été reconnus victimes. A cause de cela, on lui reproche avec des mots inqualifiables de semer le doute. Comme si de ces deux vérités, l'une devait rester cachée. Il n'a pourtant, disant cela, rien proposé que l'on ne sache déjà, et rien qui soit de son fait.

Il aurait bien fait cependant de dire haut et fort dès le départ qu'il n'était pas le premier à dire cela. Dans son livre paru en 2009, « Outreau, la vérité abusée » (op cit), Marie-Christine Gryson-Dejehansart a bien pris soin d'ajouter ce sous-titre : « 12 enfants reconnus victimes ». C'était là l'un des points clés de son livre riche de témoignages, d'analyses et de propositions, mais aussi probablement l'une des raisons qui a fait que beaucoup de critiques et de médias se soient malheureusement gardés de le promouvoir, et même d'en faire mention.

L'impact que voudrait avoir ce film n'a jamais été et ne pourrait être la remise en cause des acquittements qui sont de toute façons définitifs. C'est un argument malhonnête utilisé par ceux-là même qui taxent le film de malhonnêteté, pour tenter de le discréditer et éviter sans doute qu'il atteigne son véritable but : remettre en cause le référentiel d'Outreau qui depuis des années tétanise jurés et magistrats dans les affaires à caractère sexuel, pour le malheur des victimes que l'on n'ose plus croire.

C'est là un aspect dérangeant qui va à l'encontre de cette disposition d'esprit qui pousse inconsciemment la plupart des gens à évacuer la question de la pédophilie, et qui la réintègre au contraire dans notre réflexion, ce qui bien évidemment n'est pas la voie de la démagogie !

On ne devait pas ignorer, lors des conclusions du procès en appel, que les acquittements que beaucoup avaient pressentis seraient gravement préjudiciables aux victimes, les enfants d'Outreau, en premier lieu qui ont subi une opprobre révoltante, étant traités de menteurs, de mythomanes, de fous – mais qui s'est ému de la violation de leur vérité judiciaire ? - et un grand nombre de victimes présentes ou futures dont on n'entendrait plus la plainte. Pour toutes ces personnes, c'était une sorte d'injuste condamnation qui s'annonçait. Mais qui ferait tomber ce terrible couperet ?

J'ai présent à l'esprit ces exécutions de condamnés où la main de l'homme n'intervient pas. L'issue fatale est apportée par le soleil, des animaux... Et aussi cette habitude de mettre une balle à blanc dans l'un des fusils d'un peloton d'exécution, pour que chaque exécutant puisse se dire que son geste n'a pas été mortel.

Le film insiste sur le fait – inouï et grave - que les arrêts n'ont pas été rendus comme il se doit au nom du peuple français par la décision de ses représentants. Est-ce que dans d'autres circonstances une telle anomalie aurait pu faire annuler le verdict ? Je ne sais. Toujours est-il que l'intervention de Yves bot livrant pratiquement l'issue du procès à la presse avant la délibération des jurés a eu cet effet d'éviter à la représentation populaire d'avoir eu le geste final.

Non, l'affaire d'Outreau n'est pas digérée, et elle ne le sera pas tant que son assise dans l'opinion n'aura pas été assainie. Certains auteurs, journalistes, chercheurs s'y emploient, encourageons leur travail au lieu de les calomnier. C'est après avoir reçu un éclairage satisfaisant que l'opinion pourra conjurer son malaise et retrouver ses repères dans des affaires du même registre.

1http://www.dailymotion.com/video/xxxj2a_debat-sur-outreau-l-autre-verite-dans-medias-le-magazine-03-03-2013_news#.UT7U7Dd35hA

2« Outreau, la vérité abusée, 12 enfants reconnus victimes » Eds Hugo et cie

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