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Billet de blog 12 mars 2022

Entre pouvoir d’achat et pouvoir de confort, entre valeur et prix

Acheter, oui, mais quoi, combien de fois, à quel prix… La question du « pouvoir d’achat » reste ambiguë. Dans l’étalage de valeurs comparées, si je vous montrais que le pétrole n’est pas cher ?

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Comment évaluer de qui distingue le prix et la valeur ?

La question du pouvoir d’achat ne peut être posée sans que soit posé en regard, la hiérarchisation des valeurs et des prix censés les représenter. Des disproportions effarantes apparaissent dans ce tableau, et pourtant elles ne nous interpellent pas.

Vous dépensez deux euros pour manger une boule de glace. Vous aurez quelques instants une saveur et une sensation de fraîcheur dans la bouche.

Pour le même prix, vous pouvez manger UNE bouchée du plat que vous avez commandé au restaurant.

Pour le même prix encore, vous aurez droit à deux minutes et demie de main d’œuvre d’un travail artisanal, ou encore quarante secondes de consultation dans un cabinet d’avocat !

Cela semble bien peu. Et pourtant, malgré le prix historiquement élevé du carburant, les deux euros que vous mettez dans un litre d’essence vous emmène, vous, votre famille et votre véhicule d’une tonne en haut d’une montagne avec 1000 mètres de dénivelé.

Comparez ! L’énergie est-elle vraiment chère ?

Le fait est que les montants que nous acceptons de dépenser ne reflètent que peu les critères de valeur. Nous sommes d’accord pour payer quand le prix est :

– conforme aux usages « c’est le prix couramment pratiqué »

– lié à un symbole, telle une grande marque ou une origine prestigieuse

– attaché à un produit ou un service absolument nécessaire, tel qu’un dispositif médical vendu cent fois son prix de revient genre un appareil auditif qui consiste en un dispositif électronique de quelques dizaines d’euros. Avez-vous jamais comparé le prix de votre simple paire de lunettes avec celui de votre ordinateur ? Pourtant, entre les deux objets, il y a un écart considérable en matière de constitution et de technologie.

D’une manière générale, les demandes qui s’expriment sur le plan social tendent à gagner plus plutôt qu’à dépenser moins, et ne remettent pratiquement jamais en question la hiérarchie des valeurs. D’autant que le sacro-saint principe libéral de la « liberté des prix » légalise tous les abus.

De la valeur de la planète

Dans le tableau des valeurs comparées, il est encore une grande absente : la nature et ses ressources.

Notre monde a été, pendant les vingt dernières décennies, comme dopé à l’énergie. Les courbes du développement économique et de consommation d’énergie sont pratiquement superposables. Une énergie abondante et très peu chère qui laisse très en arrière la force des bras et la puissance animale. Une énergie qui permet aussi d’extraire, de transformer et de transporter de nombreuses substances d’une manière tellement efficace qu’il a été souvent trouvé inutile de chercher à en récupérer parmi nos déchets. À cause de cela, nous avons déjà englouti négligemment une impressionnante quantité de ressources de valeur.

En matière de consommation

Cet appareil ménager qui vous rendait bien service ne fonctionne plus. Et après examen, il se trouve que sa conception ne permet pas un démontage facile, que de toutes façons aucune pièce de rechange n’est disponible. Bref, bien que le dysfonctionnement ne tienne qu’à un défaut minime, il n’y a plus qu’à le jeter et en acheter un autre.

Est-ce bien à cela que peut servir votre « pouvoir d’achat » ?

Car le but recherché n’est pas tant d’acheter que d’avoir, de renouveler que de conserver, de consommer que d’épargner les ressources.

Dans cette perspective, le but à poursuivre n’est pas de pouvoir dépenser plus, mais de dépenser plus efficacement ; car si l’appareil était réparable pour le remplacement d’une petite pièce de quelques centimes – ce qui devrait être le cas1 – l’économie réalisée permettrait de manger mieux, de s’offrir un plaisir, bref, de gagner en confort de vie.

En matière de transport

Le trajet domicile-travail en voiture donne l’idée des disproportions auxquelles nous sommes arrivés en matière d’énergie.

Du temps où le travail se faisait typiquement à la force des bras, un travailleur de force pouvait développer chaque jour une énergie physique de 2 KWh au grand maximum. Faisons un rapide calcul : une personne qui exerce un travail physique à 50 Km de son domicile et fait le trajet aller-retour en voiture, engloutit pour effectuer ses huit heures de travail quelque 5 litres de carburant, ce qui correspond à environ 50 KWh et à 25 jours de travail du travailleur de force.

Le prix consacré au carburant pour les trajets quotidiens est donc bien trop élevé.

Des éléments de mesure

Il est donc plus que temps de dresser le tableau de ce qui vaut d’être sauvegardé et des comportements à adopter. Encore faudrait-il établir d’autres repères que celui de la croissance et du PIB.

J’aime à répéter que les chiffres du PIB ne sont d’aucun intérêt tant que l’on ne dit pas à quoi ils sont dus et à qui ils profitent. Nous l’avons vu, la dépense ne reflète pas le bien-être, et de plus en plus, elle est le signe d’une dépendance économique qui a tendance à s’instaurer en remplaçant perfidement la dépense décidée ponctuellement en fonction des besoins, par l’abonnement à la dépense du « tant par mois » qui fait de nous ces consommateurs captifs d’un système auquel il devient contrait de contribuer.

Différents outils d’évaluation pourraient venir étayer les études menées sur les moyens d’existence, qu’il s’agisse de l’efficience énergétique de l’ensemble des habitations, du coût du transport dans la distribution des denrées, de la part des dépenses « obligatoires » dans le budget des ménages, celle du « reste à vivre » – qui constitue sans doute un assez bon indice de confort – du temps de transport quotidien, de la proximité des services publics etc. … et arrêtons de nous focaliser uniquement sur le montant du SMIC, le PIB et les points de croissance.

Non, la défense du pouvoir d’achat ne peut se réduire au montant qui figure sur la feuille de paye, même si ce montant reste effectivement inéquitable et insuffisant pour de nombreux ménages. Il est temps de repenser en parallèle l’organisation de notre société.

1 Pour cela, nous avons besoin de standards. Voir sur ce blog : https://blogs.mediapart.fr/jacques-cuvillier/blog/100421/la-planete-besoin-de-standards-et-de-liberte-de-produire

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