Après Covid : l’emploi ou les nécessités ?

Entre peurs et nécessités, où sont les moteurs de changement ? À terme, le mode consumériste est voué à l’échec. Les évolutions indispensables doivent se fonder sur la raison, avec pour objectif de produire ce qui est nécessaire et de permettre à chaque habitant d’en avoir sa part vitale.

Les crises se suivent et ne se ressemblent pas. Passant de à l’autre, elles n’auront de commun que les incertitudes et le stress qu’elles génèrent. Risques planétaires sur le climat que les économies industrielles ne parviennent pas à réduire, risque mortel d’un virus que les sciences ne maîtrisent toujours pas, risques économique et alimentaire qui menacent notre existence même.

La peur suscite des interrogations, elle n’est pas bonne conseillère pour autant. Il est néanmoins nécessaire d’être rassuré sur le fait que les besoins essentiels soient satisfais : pouvoir manger, être abrité, avoir de l’eau et de l’énergie, être soigné, pouvoir s’instruire, se déplacer.

Pour augmenter leurs chances d’y parvenir, les gens sont prêts à sacrifier tout ou partie de ce qui paraît de moindre importance. La preuve : ils se privent de tout ou partie afin de mettre de l’argent de côté pour éviter d’être pris au dépourvu1. Des loisirs récréatifs sont laissés de côté pour de premières expériences de permaculture, et les dépenses-plaisir sont mises en attente. Cette attitude qui est déjà repérée par les économistes n’est que logique et naturelle : il faut faire face aux besoins essentiels. Elle entraîne cependant une fatale réduction de la voilure de la consommation, et immédiatement apparaît le spectre du chômage. Ce n’est pas du goût des caciques de l’économie capitaliste qui, ne doutant pas de la prééminence de leurs analyses, semblent avoir du mal à comprendre qu’il existe d’autres perspectives utiles que la « reprise d’activité ».

La vie après : les arguments en embuscade

Alors que nous sommes encore loin d’en finir avec la crise sanitaire, les médias se font déjà l’écho de leurs inquiétudes, et leurs relais politiques sont déjà positionnés en lançant à qui mieux mieux les propositions pour faire « repartir l’économie ». Par les approches libérales qui semblent les rassembler, ils sont prêts à tout pour revenir dès que possible à une situation antérieure pourtant déjà condamnée par les pronostics issus de nombreuses études en termes d’écologie et de gestion des ressources.

Comme tellement souvent dans le schéma politique, la peur est utilisée pour tenter d’obtenir un peu d’assentiment de la part de la population : peur de la dette qu’il faudrait « rembourser », peur du chômage qui guette les salariés et entravent l’insertion des jeunes, peur de voir s’accumuler les dépôts de bilan, peur de voir des hordes de révolutionnaires envahir les rues…

Mais quelles que soient les manœuvres et les campagnes de communication de ces pompiers de l’économie mercantile, ils doivent déjà savoir qu’ils ne réussiront pas totalement. Pourquoi d’ailleurs vouloir restaurer une trajectoire menant à l’impasse ? Une autre s’est déjà amorcée, et l’évolution ne revient pas sur ses pas. Chacun sait, confusément ou non, qu’à terme, le mode consumériste est voué à l’échec. Il en faut un autre, fondé sur la raison, avec pour objectif de produire ce qui est nécessaire et de permettre à chaque habitant d’en avoir sa part vitale. Le superflu ne doit plus prendre la place de l’essentiel.

La période ce confinement a été l’occasion de repositionner nombre de valeurs . Elle a, par l’épreuve de l’isolement relatif, réinterrogé sur l’importance de l’être sur l’avoir. Par le cérémonial quotidien du décompte nécrologique, elle a réintroduit la mort dans une société du désir qui l’avait évincée. Elle a aussi révélé clairement la place et l’utilité de chaque fonction sociale.

La place du travail

On a bien compris qu’assurer la subsistance de base ne nécessitait pas obligatoirement un plein temps pour toutes les personnes en âge de travailler. Depuis des décennies, la capacité de production par personne a décuplé, augmentant d’autant les chiffres du chômage. Et dans les activités, certaines sont indispensables, d’autres bienvenues, d’autres superflues, certaines sont même néfastes. Et malgré tout, les activités sont en surchauffe et causent à notre environnement des dégâts irréparables.

Pour distribuer chaque année cent kilos de publicité dans chaque boîte aux lettres, placarder sur les murs des affiches qui dénaturent le paysage urbain, harceler quotidiennement des abonnés au téléphone on a créé des emplois. Pour réaliser des vidéos publicitaires qui envahissent les ondes et les chaînes de la TNT – un enjeu financier considérable payé finalement par le consommateur qui n’a rien demandé – on a créé des emplois. Pour bétonner de bonnes terres cultivables et créer les temples de consommation des temps modernes, pour faire se promener les touristes dans tous les coins de la planète par la terre, par la mer, et par les airs, on a créé des emplois, beaucoup d’emplois. Mais :

Pour assurer les services publics, assurer les services médicaux, assurer les services vétérinaires dans nos villes et nos villages, il manque de monde ;

Pour soigner les gens dans les hôpitaux, il manque de monde ;

Pour assurer la sécurité dans les quartiers, il manque du monde ;

Pour permettre enfin à la Justice de fonctionner, il manque du monde ;

Pour assurer une scolarité paisible dans les collèges et les lycées, accompagner des enfants handicapés dans leurs apprentissages, il manque du monde ;

Pour aider les personnes âgées dépendantes, aider les gens à s’y retrouver dans les arcanes de l’administration, il manque du monde ;

Pour cultiver la terre dans des conditions « durables » et fournir des produits de qualité, il manque de monde ;

Pour redonner aux pays d’Europe l’indépendance industrielle nécessaire à sa souveraineté, il manque de monde.

À côté de toutes les tâches qui devraient être assurées et ne le sont pas, on a créé beaucoup d’emplois qui ne peuvent être qualifiés de vitaux. Beaucoup, modestement payés, enrichissent des gens qui gagnent des sommes effarantes, et leurs profits se font trop souvent hors de France. On en vient à se demander pourquoi on tiendrait tant à en maintenir le nombre.

Le maintien de rémunérations durant le confinement a prouvé qu’il n’était pas insensé de permettre à chacun de conserver un « pouvoir d’achat » suffisant pour ne pas sombrer – même si ces dispositions ont malgré tout laissé sur le bord du chemin nombre de personnes en situation précaire. Est-il alors permis d’imaginer qu’une phase de réorientation économique avec redistribution des rôles puisse s’affranchir d’une crise sociale impliquant chômage massif, misère, délinquance et chaos financier ? Ne finira-t-on pas par convenir du bien-fondé d’un revenu de base qui permettrait de redistribuer sur l’ensemble de la population les fruits d’une production vitale dont les forces de travail sont largement capables ? Cette idée fait souvent bondir ceux qui ont une vision classique de l’argent, et qui ne comprennent pas que ce principe de redistribution est soutenable à partir du moment où la redistribution est en adéquation avec la production.

Pour un nouveau contrat social

Il convient maintenant de s’interroger sur ce qui fonde le contrat social. Les conflits sociaux des dernières années ont fait apparaître une double attente de la part des salariés :

– avoir de quoi vivre dignement ;

– être reconnu en tant que personne. Une fois atteint un minimum vital, le manque de reconnaissance n’a-t-il pas souvent été ressenti et exprimé plus vivement que l’insuffisance de rémunération ?

Une personne humaine normalement constituée a le désir de s’accomplir et d’être reconnue. Beaucoup font d’énormes sacrifices pour cela, qu’il s’agisse de prouver ses talents d’artiste, de sportif, d’inventeur, d’auteur, de bâtisseur… et combien en sont empêchés du fait que pour « gagner sa croûte », il faille faire tout autre chose que ce qu’ils ou elles sauraient faire de mieux, un boulot qui ne les valorise en rien ? La pire condition salariée serait alors d’avoir à se lever tôt chaque jour pour « accomplir » si l’on peut dire, au préjudice de la vie de famille et souvent de l’éducation des enfants, ce qu’il est convenu d’appeler un « bullshit job », pour enrichir une tierce personne, et gagner un salaire de misère.

Où sont les dangers de l’utopie ?

Comme pour s’excuser de présenter des conditions réputées irréalisables, les utopies ont souvent été introduites dans des mondes lointains, imaginaires. Il convient pourtant de réaliser que le monde « normal » est celui qui a déjà commencé à s’éloigner, et que notre monde lointain d’hier, celui qui avait été nommé « l’avenir » approche à grands pas. Il n’est plus tant de l’habiller d’hypothèses, de le voir comme au réveil, encore en robe de chambre. Il est temps de consolider les attributs qu’il est appelé à revêtir. Quelle panoplie convient-il d’employer ? Allons-nous l’habiller en policier ? En juriste ? En militaire ? En technocrate ? En paysan ? En religieux ?

S’il y a un enjeu actuel, c’est l’espace encore libre dans le champ des possibles. Il est urgent de l’occuper en ne laissant pas les forces concupiscentes, toujours à l’affût ,s’emparer du terrain et imposer des modes de vie encore plus contraignants que par le passé. Et c’est probablement là que se situe le danger.

Les contraintes qui nous sont imposées « pour notre sécurité », « pour le maintien de l’ordre social », pour le « respect des accords internationaux » etc. ne doivent pas nous détourner du droit de choisir les voies de notre futur. Elles sont pourtant de nature à ameublir notre détermination et à saper les pouvoirs qui reviennent normalement au peuple dans un État démocratique. Résister aux abus de pouvoir ne serait donc pas tant une marque d’insoumission que la revendication du droit de décider de ce que sera la vie future.

1 https://twitter.com/LesEchos/status/1260282617250881540/photo/1

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