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Billet de blog 17 sept. 2014

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Les rescapés d'Outreau : les poncifs et le mythe

Après Présumé Coupable que France 3 a honteusement présenté comme « l'histoire vraie » (sic) d'Alain Marécaux, Planète + vient à son tour sur le sujet avec son émission « Mémoire du crime ».Faut-il que l'image qui a été cultivée et véhiculée sur l'affaire d'Outreau soit sensible pour que tant d'ardeur soit déployée pour qu'elle se maintienne dix ans après les faits !

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Après Présumé Coupable que France 3 a honteusement présenté comme « l'histoire vraie » (sic) d'Alain Marécaux, Planète + vient à son tour sur le sujet avec son émission « Mémoire du crime ».

Faut-il que l'image qui a été cultivée et véhiculée sur l'affaire d'Outreau soit sensible pour que tant d'ardeur soit déployée pour qu'elle se maintienne dix ans après les faits !

Pour présenter dans les pages de programme TV le volet « Les rescapés d'Outreau », le poncif le plus simpliste et le plus naïf qui soit est repris sans la moindre nuance :

« Le 22 février 2001, trois enfants de 3, 5 et 7 ans, placés en famille d'accueil, racontent avoir été victimes d'abus sexuels répétés de la part de leur père, avec la participation de leur mère. Des voisins auraient également participé à ces sévices. Les enfants enchaînent ensuite les dénonciations et affirment que des dizaines d'enfants auraient, comme eux, été violés. L'affaire prend une ampleur hors norme. La mère des enfants, Myriam Badaoui, accuse à tout va et le jeune juge Burgaud la croit. C'est le début du terrible engrenage de l'affaire d'Outreau. »

Se gardant bien de dire que quinze enfants aux assises de Saint-Omer, puis douze en appel à Paris, ont été reconnus victimes de viols et/ou agressions sexuelles, proxénétisme et corruption de mineurs, cette courte mais consternante présentation donne le « la » de l'émission et en laisse entrevoir le substrat : les élucubrations d'enfants et la crédulité d'UN juge. Ce faisant, elle forme une hypothèse plutôt téméraire : la crédulité, voire la niaiserie du téléspectateur.

Pour toute personne qui connaît un tant soit peu l'affaire, c'est tout simplement une énormité. Je ne peux imaginer que l'auteur de cette page de programme ait si peu de culture qu'il puisse croire un instant au bien-fondé de cette vision. Pas plus que ceux qui ont quelques notions sur ce qui se passe durant l'instruction d'une affaire judiciaire.

Il y a donc en arrière-plan l'affichage d'une grossière contre-vérité.

Une démarche aussi scabreuse se doit – en principe – d'être dénoncée, ce qui devrait faire craindre un honteux retour de bâton. Mais non, tout a l'air de bien se passer. Explication ?

L'affaire d'Outreau est passée au stade mythique. Un mythe dont la fondation a été marquée solennellement par la mise à mort symbolique sur la place publique télévisuelle du bouc émissaire : le juge Fabrice Burgaud. Il était opportunément la pièce sacrifiée d'une classe politique qui a monté en épingle un scandale croyant pouvoir l'utiliser pour en finir avec les juges d'instruction.

Le propre d'un mythe est d'unir ceux qui s'y réfèrent sur la base d'une croyance partagée. Qu'il concerne un fait véridique ou imaginaire n'est pas l'essentiel. Il passe bien souvent par une entorse à la raison, et réclame un acte de foi ou une allégeance à une représentation simplifiée, paradoxale, qu'on ne peut toutefois mettre en doute sans craindre l'exclusion du groupe social qui l'a adopté. Proclamer un aspect de la croyance serait donc un facteur d'intégration, la contester serait hasardeux, et en général on s'en garde bien. Qui ne dit mot consent. On laisse dire, voire on répète, surtout si l'existence du mythe semble globalement avantageux

Parce qu'un mythe a quelque chose de fonctionnel. Si les auteurs qui semblent si interpelés par la condition – le « calvaire » pour reprendre un terme mythique – des acquittés d'Outreau, étaient animés par la compassion, ils commenceraient sans aucun doute par se pencher sur le sort des enfants victimes – dont on sait trop peu que 12 d'entre eux ont été formellement reconnus victimes par la justice. Ceux qui, comme moi, connaissent certains de ces enfants, savent très bien ce qui leur est arrivé, sont témoins de la souffrance qui se ravive en eux chaque fois que les médias remettent une couche sur l'injustice qu'ils vivent encore et encore, peuvent mesurer le vide qui sépare l'empathie pour les acquittés et le mépris pour les vraies victimes, les enfants qui sont fréquemment traités de fabulateurs.

Ce qu'il faut voir dans l'affaire, c'est l'horizon que regardent ceux qui brandissent le « scandale d'Outreau » : un monde où la justice serait définitivement impuissante à juger les affaires de transgressions sexuelles, transgression n'étant d'ailleurs pas le terme à retenir dans un monde où le repère moral deviendrait évanescent.

L'affaire d'Outreau dépasse donc largement le cadre des personnes impliquées dans une affaire judiciaire controversée. C'est un fait de société qui porte à conséquence. « Outreau » est pratiquement devenu un nom commun dans les prétoires, une sorte de talisman pour les accusés.

La répétition insistante et la mauvaise foi des médias dans la présentation de l'affaire d'Outreau1, leur refus obstiné de laisser s'exprimer le contradictoire, révèlent ce qu'ils cherchent à contrer : la présence d'un antagonisme. Au laxisme consumériste des uns s'oppose la vigilance de ceux qui ont conscience des ravages que le viol occasionne dans de nombreux domaines. Les professionnels qui ont chaque jour devant les yeux les effets délétères des atteintes à la personne, - et notamment les atteintes sexuelles – sont horrifiés, mais les alertes qu'ils lancent passent encore moins bien que celles qui portent sur le réchauffement climatique. On le sait, mais on continue... Au mal-être de ceux qui subissent - c'est la conséquence la plus révoltante - s'ajoute de nombreux désordres : problèmes comportementaux, divorces, délinquance, suicides, un coût économique encore mal évalué, mais très lourd... Les vies brisées nous façonnent une société en morceaux.

Ceux que les gardiens du temple de « l'histoire officielle » d'Outreau appellent dédaigneusement les « révisionnistes » ne sont donc pas essentiellement animés par un esprit de revanche ou une contestation de la vérité judiciaire qui s'impose comme un étouffoir, mais par la nécessité de rétablir la vérité et de dénoncer la supercherie du mythe d'Outreau.

Ce mythe a pu prendre racine dans le profond déséquilibre du contradictoire aussi bien lors des procès que dans la campagne médiatique qui les a accompagnés2. C'est ce que Marie-Christine Gryson-Dejehansart a été la première à dénoncer dans son livre « Outreau, la vérité abusée » 3. Jusqu'à la parution de ce premier livre de réinformation, le citoyen lambda qui cherchait à comprendre une affaire plus que suspecte ne trouvait que des publications issues du cadre inéquitable de tout ce qui a pu s'écrire sur le sujet. Le livre de Florence Aubenas dont les mensonges et les omissions4 révèlent le côté partial en est le meilleur exemple.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Des livres, blogs, articles, un documentaire5... sont à disposition. En cherchant un peu, tout chercheur6 peut trouver les éléments qui lui permettent de se positionner rationnellement dans ce dossier. L'affaire Outreau en est en quelque sorte à sa version deux points zéro, la prochaine viendra certainement avec le prochain procès de Daniel Legrand si toutefois l'intéressé n'a pas été "scuicidé" d'ici-là.

Il n'est donc plus temps pour les médias de s'acharner à repasser de vieux plats réchauffés qui sont désormais plus à même d'agacer que de convaincre.

Quelques liens :

Muriel Salmona : Mémoire traumatique et victimologie, violences faites aux enfants

Marie-Christine Gryson-Dejehansart : La parole de l'enfant après la mystification d'Outreau

Emmanuelle Cesari : Fonctionnement altéré de la mémoire après un vécu de viols par inceste ayant duré plusieurs années

Bernard de la Villardière : quelques mots à propos du film « Outreau, l'autre vérité »

Voir aussi le livre de Gérard Lopez : Enfants violés et violentés : le scandale ignoré (Dunod)

Notes :

1 http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-cuvillier/060914/presume-coupable-la-mauvaise-farce-continue

2 Les médias peuvent-ils altérer le fonctionnement de la justice ? http://jcuvi.blog.lemonde.fr/2011/04/20/article1/

3 Eds Hugo et cie, bientôt disponible sous forme numérique

4 http://www.jacquesthomet.com/jacquesthomet/2012/11/06/pdophilie-florence-aubenas-na-toujours-pas-fait-son-mea-culpa-sur-outreau/

5 Outreau, l'Autre vérité

6 Outreau pour les chercheurs de vérité http://demystifier-outreau.nerim.net

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