Il n’y a plus de grands soirs

20 juin : ce fut un triste soir. Et chacun de s’interroger sur le score décevant de la participation, sur ce qui manque au tableau. L’électeur était au centre des interrogations. Mais les candidats ne se sont-ils pas aussi largement abstenus de dégager l’horizon et de répondre aux attentes ? Où sont donc passés les « grands soirs » ?

Je me souviens d’une époque pleine de promesses. Pour un jeune, dans les prémisses de 1968 et dans sa suite, tant de choses devaient changer ! Miser sur l’avenir, c’était y croire et en vouloir.

Vouloir quoi au juste ? Bien entendu, les vues divergeaient. Développements scientifiques et techniques préparant la vie de l’an 2000 pour les uns, un vingtième siècle spirituel et un nouvel âge de la conscience pour d’autres, société profondément modifiée socialement aussi pour ceux qui entretenaient la promesse d’un grand soir à l’issue d’une révolution.

De fait, chacun avait quelque part son grand soir en perspective, et la vie démocratique devait être infléchie pour y conduire. Ceux qui se mettaient en route pour y travailler le faisaient POUR quelque chose. Dans ces conditions, il fallait, pour se présenter aux électeurs, faire miroiter les lendemains qui chantent. Donner envie de s’engager. Les rêves de ces temps-là relevaient-ils de l’utopie ? Bien évidemment. Mais comment se mettre en route sans un rêve dans la tête ?

Les lumières du crépuscule ont flanché et celles de l’aube semblent incertaines. Comment rêver encore ?

Les promesses électorales ne tendent pas tant à susciter le mieux qu’à préserver du pire. Et les notes d’optimisme semblent venir d’un registre désaccordé.

Comment donner confiance avec des promesses tentantes dont on ne peut ignorer les effets néfastes ? Comment persuader encore de la validité de principes économiques quand leurs effets dévastateurs sont déjà constatés ? Comment oser proposer un chemin quand on sait déjà que toute proposition sera accueillie comme une vraie bonne idée pour une part de son électorat et comme une fausse bonne idée par tous les autres ? Comment oser encore s’exprimer clairement connaissant la puissance des symboles et le piège des mots, au point que toute une approche écologique à adopter d’urgence puisse être au bord de la ruine pour une appréciation sur les sapins de Noël ?

Difficile de proposer une voie réaliste à un électorat qui se positionne essentiellement en CONTRE.

Dans ces conditions, le réflexe est l’abstention. Et ce n’est pas ici de celle des électeurs qu’il s’agit, mais de celle des candidats aux élections. Il faut communiquer, employer sans mesure les mots qui « portent » : sécurité, croissance, écologie, emploi… tout en s’abstenant autant que possible de trop se prononcer sur les sujets qui risquent de provoquer des cris ou des critiques, car il suffit d’un seul pour déclencher la polémique qui peut être fatale.

Que reste-t-il pour s’y retrouver ?

Comment s’étonner que l’image du candidat ne devienne pas en quelque sorte évanescente et que les électrices et les électeurs des collectivités territoriales en viennent à se référer systématiquement aux canons des grands partis, aux figures des présidentiables et de quelques ministres, que l’on connaît forcément mieux par leurs interventions publiques ? Rien d’étonnant non plus à ce qu’une prime soit donnée aux personnalités en place : on les connaît au moins un peu.

Les professions des candidats que l’on distribue dans les boîtes aux lettres sont éloquentes tant par la présence de leurs éléments de langage que par leur inconsistance de fond. Elles disent au citoyen à quel point il est hasardeux de se faire une idée de la politique qui sera entreprise, et l’incitent en fin de compte à ne pas se prononcer. Une jeune personne me l’a signifié clairement : « c’est quoi en fait, la différence ? »

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