Réseaux sociaux, bourse des surenchères ?

L'ordinateur se réveille, une icône en haut de l'écran ne tarde pas à être caressée par le curseur qui fait apparaître la fenêtre numérique avant même que les volets de la maison ne soient ouverts. Comment donc se sont exprimés les « amis » depuis la dernière connexion ?

La personne qui s'interroge n'est pas l'un de ces ados scotchés que l'on imagine en état d'addiction, non, c'est une personne « normale » dotée d'un ordinateur et d'une connexion Internet qui fonctionne comme beaucoup d'autres.

Il se passe bien des choses dans ce monde où il est plus facile de crier que d'agir. Des choses dont elle n'a même pas idée, mais les quelques informations qu'elle a entendues à la radio et dont elle a vu les images à la télé quelque soit la chaîne – puisque toutes traitent pratiquement des mêmes sujets le même jour – ont stimulé ses émotions. Il lui faut réagir. Inutile d’entamer la conversation dans l'appartement qu'elle occupe, personne ne s'intéressera à son point de vue sans doute connu d'avance par chacun de ses proches.

Les « amis », eux, vont recevoir le message. D'ailleurs, on saura s'ils apprécient la réaction, s'ils « aiment », s'ils partagent la stupeur, l'indignation avec les symboles de la colère, des larmes ou du vomi, et même qu'ils partagent le « post » avec leur propre réseau d'amis.

On y revient parce que cela fait du bien

Cette assiduité au réseau n'est pas qu'une manie ou un passe-temps. Elle existe parce qu'elle a du bon. Dans un monde où chacun se sent impuissant devant les désordres, où l'injustice à tendance à faire hurler, où l'anxiété trouble la digestion et le sommeil, se retrouver en groupe, avec des personnes qui éprouvent la même chose que vous – les autres étant vraisemblablement rayées des listes si elles se montrent trop dissemblables – cela rassure, j'oserai dire que cela soigne aussi d'une certaine façon.

Le bien que l'on espère et que l'on reçoit dans ce mode de relation, c'est l'approbation. Une approbation en quelque sorte à charge de retour, ce qui aboutit de ce fait à une communauté d'intérêt qui peut déboucher progressivement sur une communauté de pensée.

Lorsque la pondération devient anxiogène

Dans une société traditionnelle, le « sage » est celui qui fait preuve de pondération et de justesse : il peut peser le pour et le contre et apporter des nuances dans son analyse.

La réponse d'un « sage » à un post émis dans un réseau social n'est donc pas forcément le fait d'applaudir à tout propos. On imagine alors facilement qu'une réponse mitigée n'est pas de nature à « récompenser » le membre qui s'est empressé de réagir émotionnellement à un fait d'actualité. Or le « like » est la récompense attendue. Il s'en suit que le « modéré » n'a pas une conduite conforme à ce qui retient les membres du réseau. S'il se garde de s'exprimer, il fait perdre aux échanges son apport modérateur ou son incitation à la réflexion, et on aura tendance à l'oublier. S'il s'exprime, il suscitera une certaine anxiété, par le fait même qu'il affaiblira ce sur quoi le groupe trouve sa cohésion. De sage, il devient suspect.

Crises mimétiques

De fait, tout ne se passe pas longtemps dans un bain de douceur, on le sait bien. Les débats – mais en sont-ils vraiment ? - donnent de temps à autre le triste spectacle d'empoignades lors d'un « troll » lorsqu'une personne ayant accès à la page se permet une critique. Mais loin d'ébranler la doctrine du groupe, ces phénomènes récurrents ont finalement pour effet de la renforcer.

Le philosophe René Girard voyait l'origine de la violence lorsque plusieurs mains se tendent vers le même objet dans ce qu'il identifiait comme le « mimétisme d'appropriation ». En l’occurrence, cet « objet » vers lequel les attentions se portent, peut être simplement une idée que l'on imagine largement partagé par les membres. Dans ce cas de figure, les membres qui s'expriment se portent à l'encontre d'un participant différent qui aura vite le rôle du « bouc émissaire » et dont la « mise à mort » symbolique se traduira probablement par le bannissement ou le départ volontaire.

Dans ces phénomènes qui parfois tiennent du lynchage, les acteurs agissent souvent comme cagoulés à partir du moment où leur identité se cache derrière un « pseudo ». Dans ce cas, ils peuvent se passer de toute retenue, ils se « lâchent ».

Les crises successives finissent par tisser un ensemble de repères de pensée - une doctrine – qui fera émerger quelques personnes qui auront su mieux que d'autres affirmer des points de vue lisibles quoique souvent simplistes ou réducteurs. Pour atteindre leur niveau ou les dépasser, il faut alors se montrer « plus royaliste que le roi ». Dans les groupes qui comprennent une proportion significative de membres d'une certaine impétuosité, notamment en raison de leur âge, de leur niveau d'engagement dans une cause, on voit alors agir un mécanisme de dominance dont émergent les éléments les plus radicaux qui finissent par s'imposer.

Troubles de la vision

La question que l'on peut maintenant se poser est de savoir si la perception de la société, lors qu'elle est vue quotidiennement au travers du miroir déformant des échanges numériques, peut être altérée, et si cette altération peut avoir un effet sur le comportement . C'est un sujet qui fait souvent l'objet de réponses toutes faites et qui pourtant mérite attention, en particulier si l'on accepte de le mettre en relation avec l'accentuation d'une certaine forme de violence de groupe dans la « vie réelle » - terme qui par contraste met bien en relief une forme distincte, « virtuelle » de vie sociale.

Il peut sembler amusant de voir que la qualité croissante des appareils de médias numériques qui se revendiquent d'une « haute résolution » s'accompagne d'une pratique de communication dont la définition est d'une faiblesse consternante. Depuis toujours, les échanges directs entre les personnes se font avec non seulement la parole aux plans lexical et sémantique, mais aussi une multitude de signes qui en augmentent l'intelligibilité et leur confèrent en quelque sorte une « haute résolution » : intonation, gestuelle, mouvement des yeux, expression du visage… tout un complément indispensable mais qui disparaît pourtant dans la pauvreté extrême des communication numériques transmises brièvement et avec peu de mots.

Dans ces conditions, l'opinion d'un membre du groupe en tant qu'interlocuteur n'est plus perçue en finesse par les nombreux signes qu'il émet, mais se bâtit sur sa conformité supposée à la logique du groupe, ou au contraire à la différence dont on le soupçonne.

Or la crainte de l'exclusion est chez l'être humain une source majeure d'anxiété et une incitation à ajuster son profil dans un souci ce compatibilité avec les codes tels qu'ils sont imaginés.

Or en son for intérieur, chacun peut avoir quelque réserve ou quelque îlot d'incompatibilité avec les autres membres. Si les dominants donnent le LA, ils n'ont l'adhésion générale qu'en apparence. On pourrait se dire « tant mieux » si cette apparence n'était pas potentiellement dévastatrice malgré tout.

Les personnes aux jugements entiers et sans concession qui n'ont pas peur d'exposer leurs convictions dont ils font des dogmes pour les autres suscitent bien souvent – c'est comme cela – plus d'admiration que de méfiance. Et si le cas échéant une personne n'en partage pas toutes les idées, il n'en reste pas moins que le groupe en tant que tel paraît y adhérer sans réserves. Chacun peut prendre conscience de ce décalage plus ou moins évident. Vu du groupe, il peut être masqué si la personne ne dit rien de ses réserves, mais cela constitue aussi une première entorse à la conduite éthique, car elle conforte la prise de pouvoir des extrêmes. Le groupe peut alors s'orienter vers une attitude ou des actions qui dépassent la pensée et l'envie des membres qui le constituent, et qui peut aller en s'aggravant parce que les nouveaux arrivants se trouvent d'emblée dans un contexte dogmatisé.

De la relation virtuelle à la vie réelle

IRL, - In Real Life – comme disent certains habitués des forums, la relation entre des membres qui se rencontrent physiquement reste imprégnée de la vision déformée qu'ils ont de la « philosophie » du groupe. Mais il est plus difficile de masquer son propre profil et une certaine anxiété peut gagner les moins solides qui redoutent d'être démasqués et d'apparaître pour ce qu'ils sont réellement, en décalage avec le modèle supposé. Si leurs inclinaisons naturelles seraient de ne pas en faire trop, les voilà qu'ils se persuadent qu'ils n'en font pas assez et adoptent une conduite ostensible qui confine aux extrémités.

Il n'y aurait donc pas lieu de s'étonner qu'en lien avec un groupe « numérique », certaines personnes qui à titre personnel n'ont jusqu'alors pas connu de graves problèmes de comportement en viennent de manière apparemment incompréhensibles à des conduites caractérisées ou passages à l'acte effarants.

Être soi-même

Libéré, délivré comme dit la chanson, « être soi-même », vouloir être accepté tel qu'on est au fond de soi, voilà une prétention qui revient sans cesse, y compris sur les réseaux sociaux. Mais « que sont belles les cloches que l'on entend sonner de l'autre côté de la montagne… » Car en réalité, pour ceux qui ont une pratique assidue du monde virtuel, cet objectif n'a peut-être jamais été aussi difficile à atteindre. Il est pourtant essentiel d'y parvenir pour que la sagesse puisse prévaloir sur les attitudes extrémistes ou la violence que l'on dit « gratuite » quand l'on n'a pas d'autre explication.

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