Décolonisons notre imaginaire

La conduite de nos actes quotidiens, le jaillissement de nos pensées-réflexes en complète adéquation avec nos aspirations profondes, avec ce qui découle d’une logique consciente et assumée, c’est sans doute ce que nous aimerions atteindre. Un idéal possible dans le ciel dégagé d’un imaginaire issu de notre culture et de nos expériences de vie. Comment le dépolluer des évidences importées ?

Coloniser, c’est, d’après une définition du Larousse, mettre un pays sous sa dépendance économique. Serait-ce le cas de notre imaginaire ? Il semble que nos envies et nos rêves soient parasités par des schémas importés d’un pouvoir colonial particulièrement tyrannique, celui d’un système économique qui a pris possession de nos vies. Cet occupant a encombré cet espace par l’implantation d’idées prêtes à l’emploi, qui nous sont présentées comme des évidences et que la plupart du temps, nous acceptons inconsciemment comme telles.

Parmi celles-ci, il y a l’idée que la production massive d’objets doit nous rendre plus heureux. Notre bien-être serait donc directement lié à la production, la distribution et la possession d’objets.

Cela implique qu’il faille travailler beaucoup ou qu’il faille faire travailler les autres. Cela implique aussi qu’il faille mettre beaucoup d’énergie en action. Beaucoup de matières premières aussi. Cela implique bien entendu qu’il faille trouver de l’argent, et au besoin d’emprunter. Emprunts qu’il va bien falloir rembourser avec intérêts, ce qui sera possible si l’on parvient à générer un supplément de richesse. Le piège de la croissance est créé.

Apparemment, le besoin impératif de croissance dans l’économie, personne n’en doute, ou très peu. Pourtant toutes les courbes qu’il nous faut surveiller sont d’allure exponentielle. Énergie, ressources minières, ressources alimentaire, espèces menacées, réchauffement climatique. Toute personne d’entendement comprend que ces évolutions ne peuvent se poursuivre.

La croissance n’est pas la solution, mais le problème.

Pourtant, les discours qui se veulent rassurants en termes d’économie n’ont que ces mots à la bouche. Croissance, pourcents de croissance, PIB. Et en général, les chiffres qui augmentent quand ils sont jugés bons nous rassurent. Et dans les faits, la croissance est le problème de notre avenir, en aucun cas la solution. Plus de croissance, c’est plus de dettes et de problèmes financiers, plus de réchauffement climatique, plus de dégradation de l’environnement, plus d’épuisement des ressources, plus de stress et de dépressions, moins de bonheur. Qui se pose la question de savoir ce que représente ce PIB qui sert d’étalon à la plupart des commentaires des politiciens et des « économistes » alors qu’il n’a de sens que si l’on peut dire à quoi il est dû et à qui il profite ? Réparer les dégâts d’une inondation, soigner un trop grand nombre de cancers, programmer l’obsolescence des appareils, augmenter le volume des publicités, tout cela est bon pour le PIB sans être pour autant désirable.

Plus moderne, tu meurs

Parmi les fausses évidences, il y a aussi le mot modernité, avec cette idée ineffaçable que « plus moderne, c’est mieux ». Ce qui est moderne, c’est ce que l’on voit maintenant et qui n’existait pas avant. Pendant des années, l’amélioration des conditions d’existence, l’apport de l’énergie pour soulager le travail a fait que nouveauté et progrès se sont complètement associés dans notre esprit S’il est incontestablement vrai que cette évolution a été très appréciable pour une part de la population mondiale, on ne peut se prononcer sur le bilan de la modernité que si l’on fait le compte de ses avantages incontestables et de toutes ses conséquences. Et le résultat des études balaye une bonne part des certitudes. Car ce que l’on voit apparaître de nos jours, c’est surtout un désastre qui n’existait pas avant.

La voiture tient visiblement une grande place dans nos désirs de bien-être et de bien-paraître. Et les agences de publicité en usent et abusent. « Mercedes habille l’homme » disait une publicité des années quatre vingt. On compte sur cette voiture pour nous donner la liberté de nos déplacements, Dans les trop nombreuses publicités qui nous exaspèrent, elle est montrée toute brillante, seule sur la route, à parcourir de beaux paysages. Dans la vie réelle, Elle nous obligera à prendre patience dans les encombrements. Elle est censée diminuer nos temps de trajet, mais l’on observe que dans la plupart des cas, elle nous permet seulement d’habiter plus loin. Elle est censée nous faire déplacer vite, mais si l’on ajoute au temps de conduite le temps de travail qu’il nous faut consacrer pour l’acquérir, l’entretenir, l’assurer, la garer, l’alimenter, la vitesse équivalente calculée tombe alors selon les modèles et les conditions d’utilisation à un chiffre décoiffant : entre 5 et 7 KM/h ! Assurément, le vélo fait mieux.

La belle maison fait aussi partie de nos rêves, et pour payer les emprunts, il faut aussi beaucoup travailler en se trouvant pour cela hors de ses murs et en sacrifiant du temps qui aurait permis de mieux voir grandir les enfants.

L’équipement informatique nous permet de travailler d’une manière incomparable à celle de nos aînés qui usaient de ruban machine et de papier carbone. Je peux l’attester. Je me souviens pourtant de ce temps pas si lointain où je mettais au courrier une lettre réfléchie à tête reposée pour recevoir après quelques jours une réponse non moins étudiée. À présent il ne faudrait probablement pas moins de quinze messages aller-retour pour arriver à prendre une décision, et si je n’ai pas capté un nouveau message dans les heures qui suivent son envoi, je suis fautif.

De même, cette facilité de produire de l’écrit est mise à profit par tous ceux qui ont envie d’écrire. J’en fais partie. J’ai connu les premiers temps de la Toile où tout article avait de bonnes chances d’être vu. Mais actuellement, celui que j’écris restera quelques minutes sur la page du Club de Médiapart et disparaîtra très vite, submergé par un flot incessant d’articles, et il risque de passer inaperçu.

Enfin, le traitement de texte électronique n’a pas réduit le volume de papier employé. Le « Paperless office » n’a encore pas vu le jour.

Le travail, la valeur bénie

Gagner son pain à la sueur de son front, voilà une valeur biblique qui a fortement imprégné les esprits. Impossible de plaisanter, le travail c’est bien. Pourrait-on mal parler d’une personne travailleuse ? Pourrait-on parler en bien d’une personne paresseuse ? La quintessence des vertus est concentrée à ce niveau1. La fourmi de la fable, malgré tous ses défauts se situe bien au-dessus de la cigale. Constatons quand-même que dans les deux cas, le travail en question se rapporte au fait de se nourrir – besoin fondamental comme aussi se loger, se vêtir, se soigner, apprendre, se déplacer. Organiser et réguler la société, exprimer sa culture sont aussi d’importance majeure.

Beaucoup d’activités aujourd’hui, en particulier dans le domaine industriel, n’entrent pas dans ce cadre. À côté des tâches fondamentales, il y a celles d’importance secondaire, les tâches superflues et même celles que l’on peut considérer comme nuisibles.

L’importance accordée au travail s’est séparé de son lien à l’utilité sociale. Fabriquer son pain n’entre plus en ligne de compte, il faut simplement justifier d’un travail pour avoir la possibilité de le manger sans honte.

C’est là tout le problème. Le travail – ou plutôt l’emploi – est devenu le titre indispensable qui donne droit à l’existence sociale. Cette contrainte fantastique est l’arme du système consumériste qui s’est traduit par la production massive d’objets.

Objets bienvenus dans un premier temps, pour soulager le corps des tâches les plus pénibles, mais qui très vite ont eu pour fonction essentielle, non de servir, mais d’être vendus pour faire marcher le commerce, pour accroître le profit. Et pour vendre, il fallait stimuler l’imaginaire, faire rêver, étendre les implantations de certitudes, installer des comptoirs de valeurs, coloniser les esprits.

La colonisation fut douce dans un premier temps. Les nouveautés étaient bien accueillies, personne n’était complètement équipé des nouvelles trouvailles. Les vide-greniers qui ont aujourd’hui tant de succès sont l’occasion de contempler avec un peu de curiosité pour les uns, de nostalgie pour d’autres, ces objets ingénieux ou simplets, que l’on peut examiner et comprendre, restaurer ou transformer à souhait.

Aujourd’hui, ceux qui passent dans nos mains nous dépassent. Indémontables, irréparables, et mystérieux au point que la haute technologie dont ils sont issus n’est plus capable de nous émerveiller. Mais nous en dépendons dans notre vie quotidienne, et de ce fait, nous dépendons aussi de ceux qui les construisent au point de devoir accepter d’un clic toutes leurs conditions.

Pourtant, la frénésie d’accaparement et d’accumulation n’a pas cessé. Combien de temps faut-il se casser la tête à chaque occasion pour trouver le cadeau à faire obligatoirement à quelqu’un qui ne manque de rien et qui possède probablement un pu plusieurs exemplaires de ce à quoi l’on pense ?

Notre imaginaire nous fait rêver d’ailleurs .

Alors oui, laissons de côté ces objets pour nous tourner vers d’autres biens. Tenez par exemple la découverte. C’est bien la découverte. Dans nos implants imaginaires ne trouve-t-on pas que les voyages forment la jeunesse ? En fait, de nos jours, ce seraient plutôt les seniors qui voyagent pour découvrir le monde. Il y a pour cela des avions qui consomment quelque cinquante-deux tonnes de kérosène avant chaque atterrissage en divers endroits de la planète, et aussi d’énormes navires, sorte de barres d’immeubles, mais sur l’eau, et qui polluent énormément un brûlant du fuel lourd.

Mais il y a dans notre imaginaire colonisé un mot magique : « ailleurs ». Parce qu’ailleurs, ce n’est pas comme ici, même si l’on y va avec des gens bien de chez nous que l’on ne quittera pas d’une semelle. Il serait pourtant possible de faire d’un voyage l’occasion de rencontres avec d’autres cultures, avec des valeurs différentes, des aspirations différentes. Les voyageurs les plus déterminés et les mieux organisés y parviennent. Mais dans de nombreux cas, le voyage n’est en fin de compte qu’un long déplacement. La rencontre, ce n’est pas facile, cela prend du temps. Pas bon pour la rentabilité, pour le rapport qualité-prix annoncé à grands renforts de publicité.

Il serait peut-être temps de vider le grenier de notre imaginaire, d’y faire place nette, de redécouvrir sa belle charpente et l’espace qu’il offre à de nouvelles possibilités… Parce que les choses se gâtent et les temps changent.

1On peut alors comprendre partant de là, l’incompréhension, voir l’indignation que peut susciter la notion de revenu universel inconditionnel.

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