Penser solidarité, mais raisonner patrimoine, cela ne colle pas

Les Américains qui s’inquiètent pour la santé de leurs fonds de pension pourraient envier notre système par répartition fondé sur la solidarité. Mais les Français ont-ils bien compris les enjeux ? Dans une curieuse démarche, nombre d’entre eux voudraient accéder à un simulateur qui, comme une boule de cristal va leur prédire les conditions qu’ils vont connaître au moment de leur retraite.

Nos concitoyens sont inquiets, cela peut se comprendre. Depuis le début du quinquennat, les mesures prises pour améliorer l’état de la France sont loin d’avoir amélioré la vie du plus grand nombre. Comment alors espérer qu’ils se rallient les yeux bandés aux transformations qui leur sont annoncées dans un ensemble empaqueté d’un beau papier-cadeau qui en masque le contenu ?

Les déséquilibres qui se creusent de manière abyssale dans la répartition des richesses, les profits qui quittent le territoire, l’escapade fiscale, témoignent de la folie qui consisterait à évaluer les conditions de sa vie future à la lumière des promesses fondées sur une sorte d’épargne confiée aux organismes financiers. On comprend donc la crainte de voir notre système de retraite s’orienter vers un processus hybride qui s’appuierait ne serait-ce qu’en partie sur une sorte de fonds de pension.

Le principe de répartition, dont on nous rebat les oreilles pour nous dire qu’il est conservé, repose sur une logique de solidarité. Le fruit du travail de chaque contributeur est scindé de sorte qu’une part va subvenir aux pensions de ceux qui sont en retraite. C’est donc un partage qui s’exerce au même moment entre ceux qui versent et ceux qui reçoivent. Des conditions dont la permanence n’a rien de garanti, compte tenu du profil de la pyramide des âges et des conditions d’emploi. Remplacer une caissière par une caisse automatique par exemple réduit la contribution. Jusqu’ici, les automates suppriment des emplois sans avoir à verser de cotisation. C’est dommage. Il reste que la solidité de la retraite par répartition est étroitement liée à l’emploi. C’est à ce niveau que le mécontentement populaire aurait les meilleures raisons de s’exprimer.

Entre patrimoine et solidarité, où va la réforme ?

Une inconnue qui fait toute son ambiguïté. On sait qu’il s’agit d’une retraite à points. Mais les point, que représentent-ils ? Sans doute l’attestation d’une contribution à la vie économique, à un certain statut, à un niveau de service, pendant une certaine durée, dans certaines conditions de pénibilité. S’ils permettent un positionnement des mérites comparés de différents corps de métier – dans une évaluation problématique et potentiellement conflictuelle, on le voit bien – ils sont par contre totalement inaptes à garantir un « pouvoir d’achat » dans une économie libérale où tous les abus en matière de prix, sont permis, où la politique sociale passe loin derrière les profits des groupes financiers. Il faut toujours avoir en tête que les prélèvements pour la retraite par répartition n’ont rien d’une épargne, et que les versements à des organismes venant en complément ne sont garantis que par la robustesse financière de l’organisme en question.

En somme, la valeur contractuelle du point est toute relative et ne laisse en rien entrevoir la garantie d’un confort d’existence.

Une approche fallacieuse

Nos concitoyens inquiets ont donc besoin d’être rassurés. Quand vont-ils pouvoir partir en retraite ? Comment vont-ils continuer à vivre après leur cessation d’activité ?

Il est curieux de constater que le langage qui est employé pour leur répondre ressemble par de nombreuses similitudes à celui que pourrait leur tenir un démarcheur en assurances-vie ou un conseiller en patrimoine. Un mode de raisonnement qui semble croire à une sorte de tiroir-caisse automatisé, ce qui semble un peu surréaliste à une époque où le risque d’effondrement du « système » est dans bien présent dans les têtes. L’idée serait d’avoir sous les yeux une sorte de contrat qui déterminerait en fonction d’un paramétrage qui tourne à l’usine à gaz, le moment et les conditions financières de leur départ. Mais sur quelles certitudes serait-il sensé d’en annoncer les contours à des années de l’échéance ? Toute promesse en la matière ne peut être que de pure témérité. L’évolution de l’emploi, des conditions économiques qui en permettraient la réalisation sont du domaine de l’inconnu.

Tant de choses vont changer

J’ai eu une discussion avec un jeune d’une vingtaine d’années, m’étonnant du peu d’empressement qu’il manifestait à s’engager sur la question des retraites. « Tant de choses vont changer d’ici ma retraite » me dit-il. « Les gens se battent pour quoi en réalité ? »

Je me suis dit qu’il avait probablement raison. Notre génération reste campée sur une perception illusoire : la permanence d’un système politique et financier, un maintien hypothétique de l’état de la planète aussi. Sans doute les jeunes perçoivent-ils plus que leurs aînés les perspectives dynamiques des profonds changements que l’on peut attendre.

De ce point de vue, aucun contrat qui prétendrait donner des perspectives des années à l’avance n’est vraiment crédible. La seule garantie qui peut s’appliquer aux conditions de vie repose non sur les techniques financières, mais sur les valeurs humaines. La seule assurance qui vaille serait de ce point de vue l’assurance de la solidarité humaine comme valeur essentielle. L’empathie, le sens de l’équité, le respect intergénérationnel en sont les appuis éthiques.

Des appuis dont il serait permis de douter à la vue consternante des récriminations catégorielles qui font une grande partie des débats sur ce qu’il est convenu d’appeler des « droits » à la retraite.

Le calcul des conditions d’existence

Les conditions d’existence reposent de plus en plus sur un calcul complexe dans lequel il est devient presque impossible de se retrouver.

Il y a ce que l’on paye, impôts et taxes, CSG, droits de mutation, taxes foncières, assainissement, taxes d’habitation (encore), contributions et péages de toutes sortes,

Il y a ce qui procède de la redistribution : allocations, indemnités, aides de l’État, remboursements...

Le tout géré tant bien que mal, avec une équité discutable, par des administrations pléthoriques et coûteuses.

Et toute la panoplie des conditions de prélèvement et de paiement a un effet dévastateur : elle entrave la liberté de toutes les manières possibles. Il faut être dans les conditions prévues, en quelque sorte dans un carcan.

Un revenu d’existence

Or, le principe de base est que si un droit essentiel existe, c’est celui de vivre dans des conditions compatibles avec les ressources naturelles et humaines du moment. Pourquoi ne pas en venir, comme c’est inéluctable – à un revenu de base qui concerne l’individu de la naissance à la mort ? Une fois assurée une sécurité d’existence à un niveau convenable mais modeste, toute personne n’aura de cesse que de s’accomplir. Car qui ne rêve pas quelque part de réaliser un exploit en quelque domaine, artistique, culturel, sportif, scientifique, humanitaire… ? Ou d’accéder à une fonction en rapport avec ses aptitudes dans l’industrie, les services, le commerce, et de gagner légitimement de l’argent.

Chacun aurait la possibilité de contracter comme bon lui semble, pour éventuellement adoucir ses vieux jours, un plan d’épargne ou de placement mobilier ou immobilier à son initiative et à ses propres risques, sans qu’il soit besoin de s’inscrire dans un « système universel » qui n’aurait d’universel que les contraintes qu’il impose.

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