Dutroux pourrait-être libéré, mais il est des affaires qui ne s’éteignent pas.

Les médias semblent vouloir nous préparer à l’impensable : la sortie de prison de Marc Dutroux dont la perpétuité paraissait inéluctable. Faut-il y voir une page se tourner dans ce qui a fait l’un des épisodes marquants de l’histoire sociale de la Belgique ? Certaines affaires dépassent les frontières et ne peuvent s’éteindre, sauf à en connaître les tenants et les aboutissants véritables.

L’affaire Dutroux, l’affaire d’Outreau, l’affaire Weinstein, marquent toutes, avec leurs lots respectifs d’exactions, un tournant de l’histoire sociale, politique et institutionnelle. Celle qui vient – je veux parler de l’affaire Epstein – pourrait en être aussi.

Dans chaque cas, la classe politique et la sphère médiatique ont tenté de piloter le scandale sur une trajectoire par eux maîtrisable. Il en va de même, d’ailleurs, pour toutes les affaires dites « sensibles ». Mais, passé la période où les efforts médiatiques parviennent à orienter les passions dans le sens le moins préjudiciable à leurs yeux, la perception publique qui en résulte évolue nécessairement. Le récit général établi, peut, en effet, se fossiliser. Devenir, avec le temps, une sorte de doctrine incontestable, de légende durable aux contours mythiques fort éloignés de la réalité. Mais aussi, ce qui reste souhaitable, être redressé dans son authenticité par des analyses apaisées du phénomène. Restituée, enfin, au plus près des faits par l’apport comparé de nouveaux éléments d’actualité; par la surprise de découvrir des aspects inconnus, oubliés ou restés secrets, voire des falsifications. Autrement dit, grâce à la recherche.

Au milieu des années 2000, l’affaire Dutroux et les mouvements populaires massifs qu’elle a engendrés en Belgique étaient de nature à effrayer la classe politique française, placée devant le spectacle d’un État voisin copieusement ébranlé. Symétriquement, l’affaire d’Outreau, qui s’est déroulée en France dans le sillage temporel de l’affaire belge, pouvait réveiller du côté du royaume, des passions encore vives. D’autant que l’instruction française explorait nécessairement ce qui se passait de l’autre versant de la frontière. Il n’est donc pas étonnant que de chaque côté, les médias se soient emparés de l’affaire.

Pas étonnant. Mais jusqu’où le rôle joué par les médias pouvaient-ils conduire ces derniers ?

Côté belge, même si le pays s’est durablement déchiré sur ce point, la thèse d’un prédateur isolé en la personne de Marc Dutroux reste, pour le moment, la version « officielle ». Elle ne convainc cependant pas toujours les chercheurs et les bons connaisseurs du dossier.

Côté français, si l’affaire d’Outreau, telle qu’elle fut présentée – et pour ainsi dire sacralisée – pouvait à juste titre provoquer un certain embarras, il a fallu plusieurs années de recherches attentives, et la lecture des écrits d’une centaine d’auteurs pour que les trublions que nous sommes1 parviennent à rassembler les très nombreuses marques de falsifications qui ont efficacement trompé la juste compréhension du public.

Chapitre après chapitre, tout au long des 350 pages de notre ouvrage2, nous avons progressé, preuves toujours à l’appui, pour en dresser un tableau saisissant qui va, parfois, jusqu’à nous étonner nous-mêmes.

Rien que l’inventaire des publications qui se rapportent à l’affaire peut déjà en donner la mesure.

L’Édition au secours de la défense

Entre le verdict de Saint-Omer (2 juillet 2004, dix condamnations) et la tenue de l’appel à Paris (7 novembre 2005, six acquittements), seize mois se passèrent et pas moins de onze ouvrages furent publiés sur l’affaire. Ce qui est très remarquable, c’est que TOUS allaient dans le même sens. Avant même une décision souveraine d’un jury souverain, décision prise « au nom du peuple français », les condamnés de Saint-Omer ayant fait appel (ils sont six) étaient présentés, de telle sorte qu’en cas de nouvelle condamnation, la justice s’acheminerait forcément vers une erreur judiciaire d’une ampleur inégalée dans l’Histoire. Au lieu de laisser les passions retomber et permettre à la justice de travailler sereinement, une campagne médiatique sans précédent fut donc menée comme s’il s’agissait de sauver les accusés en laissant espérer un acquittement pur et simple. Campagne d’une redoutable efficacité dirigée vers l’opinion publique, afin de la convaincre.

Aucun contradictoire ne put s’y introduire. Dans une nation démocratique, pour un procès de cette ampleur, cela pouvait surprendre. Soit l’erreur judiciaire sur les six de Saint-Omer était avérée, et l’appel la corrigerait sans nul doute, soit l’affaire était plus complexe, il pouvait subsister des interrogations et des zones d’ombre, et les éléments contradictoires devaient alors être produits afin que l’opinion publique puisse se faire une idée plus complète et plus juste.

Il n’en fut rien. Il se trouve malheureusement que les seules personnes qui auraient pu apporter les éléments contradictoires étaient pour la plupart retenus par des obligations de réserve, et malgré cela, déjà livrés à la vindicte populaire3. Tout le monde était sûr et certain, sans avoir lu le dossier d’instruction, qu’il s’agissait bien d’une erreur judiciaire d’importance, tombée sur six têtes de pauvres bougres à la fois, de façon absolument exceptionnelle. On s’en était remis aux journalistes, aux commentateurs, aux avocats qui avaient su animer l’indignation.

Voici, dans l’ordre chronologique, la liste des ouvrages publiés qui vinrent au secours de la défense et des avocats des condamnés de Saint-Omer :

– Acacio Pereira (chroniqueur judiciaire au Monde, qui couvrit le procès de Saint-Omer), Justice injuste, rédigé à toute vitesse, puisqu’il sort en septembre 2004.

– Karine Duchochois (acquittée de Saint– Omer), Moi Karine, innocente et cassée, octobre 2004.

– Jean-Marie Viala (avocat du taxi Pierre Martel), Outreau, la justice martyrisée, octobre 2004.

– Pierre Décheix (ancien magistrat, ancien procureur militaire durant la guerre d’Algérie), L’Affaire d’Outreau ou la Balance bloquée, janvier 2005.

– Elsa Guiol (journaliste au JDD), Tous Pédophiles ? mars 2005.

– Thierry Maricourt (journaliste, écrivain), Mon Enfant d’Outreau, mars 2005.

– Alain Marécaux (condamné de Saint-Omer), Chronique de mon Erreur judiciaire, mai 2005.

À l’approche de l’appel fatidique4, le mois d’octobre sera prolifique :

– Patrice Trapier et Anne-Laure Barret (journalistes au JDD qui ont couvert le procès de Saint-Omer), une somme caricaturale de 700 pages, Innocents, le Calvaire des Accusés d’Outreau, octobre 2005.

– Mehana Mouhou (avocat de Myriam Badaoui), Dans l’Enfer du Mensonge, octobre 2005.

– Georges Huercano-Hidalgo (journaliste belge), Contre-Enquête à Outreau, Sexe, mensonges et Vérités, octobre 2005.

– Florence Aubenas (journaliste à Libération qui a couvert, sans être chroniqueuse judiciaire, le procès de Saint-Omer), La Méprise, octobre 2005.

Nous avons analysé tous ces écrits pour mettre en évidence la stratégie, le militantisme, les intentions des auteurs aussi, en s’étonnant que le tour littéraire manifeste qui les révèle n’ait pas alerté plus de monde.

Dans une démocratie qui respecte ses institutions et croit en sa justice, la presse suit le fil de l’instruction et relate des faits, puis le verdict judiciaire passe et les interprétations viennent ensuite. Intervenir prématurément place les commentateurs sur une ligne scabreuse non dénuée de risques déontologiques et judiciaires5. Dans le cas qui nous occupe, la submersion, de la société par tous ces ouvrages, articles, émissions radiodiffusées et télévisuelles que les médias se sont empressés de produire avant le procès en appel ne traduisent-ils pas une volonté déterminée à infléchir le cours de la justice ? Car enfin, si comme souvent prétendu l’affaire ne devait finalement apparaître que comme une sordide histoire limitée aux familles de deux appartements HLM, pourquoi se donner tant de mal ?

1Jacques Delivré et Jacques Cuvillier

2 « Outreau, Angles morts, ce que les Français n’ont pas pu savoir » Editions du Pétiole, 2019, ISBN 978-2-491153-00-7.

3 Il faudra attendre 2009 pour que, dégagée de ses obligations de réserve, l’experte judiciaire M.C. Gryson-Dejehansart fasse paraître son livre « Outreau, la vérité abusée, 12 enfants reconnus victimes »

4 Prévu pour mai 2005, l’appel a été reporté à novembre de la même année, pour complément d’information.

5 « La publication, avant l’intervention de la décision juridictionnelle définitive, de commentaires tendant à exercer des pressions en vue d’influencer les décisions des témoins ou la décision des juridictions d’instruction ou de jugement est punie de 6 mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende. » (Article 434.16 du Code Pénal).

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