Pouvoir d’achat et politique du panier percé

Le prélèvement de l’impôt à la source marque une étape de plus dans un phénomène de ponction automatique sur le budget des ménages, qui a démarré progressivement depuis quelques décennies, mais qui aboutit subrepticement à un mode de gestion où la maîtrise s’étiole.

Les publicités pour «  la voiture de vos rêves » - comment peut-on encore rêver d’une bagnole ? - ne vous en donne plus le prix d’achat, mais la dépense mensuelle. C’est un signe qui révèle une tendance qui s’est accentuée au cours des années. Le loyer : prélevé mensuellement pour plus de sécurité. L’assurance : mensualisée évidemment. Un abonnement ? Prélèvement automatique d’emblée. Eau, gaz, électricité, cantine scolaire, fourniture Internet, antivirus, tout se transforme en fuites dont la somme devient la rivière qui s’écoule continuellement du compte en banque.

L’argent ne passe plus dans les mains. Le billet craquant dont la figure fait sauter aux yeux le montant de la dépense est remplacé par le bip de la carte sans contact suivi du ticket qui sera immédiatement plié et empilé sans avoir été vérifié. Un déplacement occasionnel ou quotidien... et, les tickets de bus, places de parking, péages vous font déplacer comme le voyageur au porte-monnaie troué qui perd ses pièces.

En compensation de l’argent qui s’écoule, la paye arrive ainsi que quelques « remboursements » bienvenus. Qui se donne encore la peine de faire additions et soustractions au coup par coup ? Faut-il inscrire le gamin à un cours de musique ou de judo, c’est un trou de plus dans le panier percé. Leur nombre est-il encore bien présent dans la tête ?

Le problème, c’est que lors qu’approche la fin du mois, il ne reste que la différence – encore légèrement positive ou déjà négative – entre les rentrées et les dépenses. Et là, la constatation s’impose : même pas possible de se payer un resto, nous sommes pauvres. Et quand l’une des dernières dépenses non prélevées arrive au moment de faire le plein du réservoir - alors qu’il ne reste qu’une poignée d’euros - le gazole semble bien cher !

La bonne gestion du budget du ménage voudrait que les dépenses soient décidées en fonction des possibilités. Que chacun fasse délibérément ses choix responsables. Mais voilà, la plupart des trous du panier sont comme faits d’avance. Dépenses obligatoires, impossible d’y échapper. Le mot « maîtrise » finit par perdre son sens.

On sait que les économistes ont toujours la même idée en tête. Il faut que les gens gagnent assez peu pour assurer la compétitivité des entreprises et ne pas trop peser sur les « dépenses publiques », mais dépensent un maximum pour assurer la croissance. Belle équation en perspective.

Le problème, c’est que le maximum espéré n’est pas tant le résultat du « choix responsable » des ménages que de tout un mécanisme de marché dont l’automatisme tend à ajuster en permanence le prix de ce qui est leur est « proposé » - sans négociation possible.

Un peu à l’image de l’internaute qui n’a pas d’autre choix que « d’accepter toutes les conditions » sauf à se passer du service internet auquel il voudrait accéder, le ménage ne peut que dans une trop faible mesure ajuster la profondeur où nombre de prestataires incontournables viendront puiser dans ses poches. La machine à laver est en panne ? Le prix de la réparation sera le prix exigé, point barre.

On peut se demander si cette logique du panier percé est vraiment consciente ou si elle s’est imposée sans que jamais elle ne soit remise en cause et que ses effets pervers ne soient compris.

Bien des patients seraient probablement impressionnés s’ils devaient sortir la liasse de billets nécessaire pour régler la petite intervention qu’ils viennent de subir. Mais non. Ils sortent la carte vitale, règlent juste le reste à devoir, et l’essentiel sera versé sans qu’ils n’aient à intervenir. Le trou du panier marqué « mutuelle » aura fait des miracles, comme l’anesthésie qu’ils ont reçue : la dépense est devenue indolore.

Payer des impôts a du sens. C’est le signe sensible – voire douloureux – d’une nécessaire contribution au bien commun. Habiter au bord d’une rue qui sera éclairée, entretenue, balayée, faire un tour en ville et traverser une place propre et bien pavée, pouvoir s’adresser aux services municipaux, cela a un coût. Il est bon d’en avoir conscience. Il est donc symptomatique dans la perspective que nous venons de passer en revue que la taxe d’habitation soit supprimée. La feuille tant redoutée en tout cas ne vous demandera plus rien, alors que les dépenses nécessaires ne disparaîtront pas pour autant. Chacun y contribuera sous une forme ou sous une autre. Toute la question sera de savoir à quel endroit un trou de plus sera percé.

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