Le calvaire et l'abandon - Les ravages du traitement judiciaire des agressions sexuelles

A l'approche du procès de Rennes, où Daniel Legrand, acquitté dans le procès en appel d'Outreau est appelé à comparaître pour des faits qui restaient à examiner, Eric Dupond-Moretti refait parler de lui dans son dernier livre qui traite de l'affaire Loic Sécher. On se souvient sans doute que cet ancien ouvrier agricole de Loire-Atlantique avait été condamné pour viol en 2003, verdict confirmé en appel puis en cassation. Il a finalement été innocenté et indemnisé comme tel, suite à une lettre de rétractation de la personne qui l'avait accusée.

A l'approche du procès de Rennes, où Daniel Legrand, acquitté dans le procès en appel d'Outreau est appelé à comparaître pour des faits qui restaient à examiner, Eric Dupond-Moretti refait parler de lui dans son dernier livre qui traite de l'affaire Loic Sécher. On se souvient sans doute que cet ancien ouvrier agricole de Loire-Atlantique avait été condamné pour viol en 2003, verdict confirmé en appel puis en cassation. Il a finalement été innocenté et indemnisé comme tel, suite à une lettre de rétractation de la personne qui l'avait accusée.

On comprendra ce qui pousse son avocat, Eric Dupond-Moretti, à écrire avec son client le livre qui au passage souligne l'exploit qui consiste pour lui à avoir obtenu non seulement l'acquittement, mais le statut d'innocent accusé à tort - et indemnisé à ce titre – ainsi que la condamnation morale de la justice qui aurait commis dans cette affaire une erreur judiciaire réitérée.

Si il n'est pas interdit de prétendre innocent une personne condamnée par la justice, l'attitude contraire n'est heureusement pas permise. Je ne me permettrai d'ailleurs pas le moindre jugement sur l'affaire Sécher, d'autant que de très nombreux articles ont sorti l'encensoir, inutile d'en rajouter.

L'encensoir dont les vapeurs embrument l'ancien accusé et son avocat fait en revanche de l'ombre à la justice qui se trouve une fois encore amenée à manger le bandeau qui l'aveugle et à contempler ses erreurs.

C'est en tout cas ce que le public peut comprendre. Et comme Eric Dupond-Moretti clame que l'on n'a pas tiré les leçons de l'affaire d'Outreau, la jonction est faite, la généralisation se prépare : la justice n'est pas juste, la preuve, elle a condamné les clients d'Eric Dupond-Moretti, et heureusement celui-ci les a sauvés !

Ce que l'on peut reprocher à l'avocat qui est comme chez lui dans de nombreuses rédactions, c'est de cultiver sciemment une erreur de perspective. Si l'on devait établir la part du calvaire enduré par les victimes réelles, connues ou cachées - la plupart du temps non reconnues ou même malmenées par la justice - avec le calvaire des personnes accusées à tort, on verrait que ce rapport est incommensurable en défaveur des victimes. Tâchons donc, malgré les entreprises médiatiques fallacieuses, de garder le sens des proportions.

On remarque que les « erreurs judiciaires » où la transgression sexuelle est alléguée au départ, se fondent typiquement sur la rétractation réelle ou supposée de la victime. Je dis réelle ou supposée, parce que pour moi, les enfants d'Outreau à qui le tribunal a réussi à faire perdre leurs moyens ne se sont pas rétractés lors des procès comme on a pu le prétendre – je rappelle, pour ceux qui les ont vus, les témoignages dans le film « Outreau, l'autre vérité ».

Pour le public, une rétractation arrive comme un soulagement. Il n'y a plus qu'à conclure. Pour ceux qui connaissent la condition terrible des victimes, c'est très différent. Une rétractation, même tardive, a toutes les raisons d'être suspecte, et doit toujours être regardée avec la plus grande circonspection. Il est très difficile à la victime de conserver ce statut, d'en vivre les stigmates, et d'assumer le fait qu'elle soit vue comme responsable de l'emprisonnement d'une personne qui peut par exemple conserver des liens avec sa famille ou son entourage.

Pour les personnes qui ont fait l'objet d'agressions sexuelles en particulier, attenter un procès ne va pas de soi. Quel avocat célèbre écrira un jour avec l'une d'entre-elles un livre à grand tirage pour dire le calvaire que cela représente ? Il est si dur que la plupart y renoncent. Et l'issue du procès est terrible dans tous les cas. Il fait des ravages lorsque l'accusateur ou l'accusatrice est débouté-e, ce qui revient en quelque sorte à un doublement du traumatisme. Mais si la victime « gagne » le procès, elle est condamnée à rester la personne par qui le scandale est arrivé et sur qui on fera peser la peine infligée à un agresseur souvent capable de déclencher et recevoir la compassion à sa place. Il faut savoir que la tentation irrésistible, c'est alors d'abandonner, de se rétracter pour pouvoir enfin vivre malgré sa souffrance.

Pour en savoir plus :

Décisions de justice en matière sexuelle : quand les vraies victimes se rétractent. Par Jacques Cuvillier.

Rétractations de victimes : quels sont les éléments déclenchants ? Par Jacques Cuvillier

http://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr/documents/presidentielles-justice-pieges-a-conviction-Outreau.html

Outreau, la Vérité abusée, 12 enfants reconnus victimes par Marie-Christine Gryson-Dejehansart  - Eds Hugo et cie
Le livre qui permet de comprendre l'affaire

 Eric Dupond-Moretti, « défenseur officiel » de Daniel Legrand acquitté d'Outreau, m'accorderez-vous cette danse ?

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