Heureusement, le travail ne coûte rien

Le travail, est l’apport d’un pouvoir de transformation, l’argent qui vient en contrepartie en est la reconnaissance et la condition d’un réengagement. Par son accumulation sous forme de capitaux, le capitalisme a d’abord permis de constituer les armées de compétences grâce auxquelles les grandes réalisations technologiques ont été rendues possibles, et c’est là son grand mérite. Mais...

Travailler, c’est agir pour atteindre un résultat. On peut souhaiter à priori que ce résultat soit désirable, qu’il apporte quelque chose. Cet apport peut servir l’intérêt général, l’intérêt d’une collectivité, l’intérêt particulier, n’être d’aucune utilité sauf à servir la passion de celui ou celle qui l’accomplit, il peut aussi être nocif et opérer la destruction du résultat obtenu par d’autres personnes. Quel que soit son but et sa pertinence, il apparaît comme la condition d’une intégration sociale.

La reconnaissance sociale est en relation directe avec la dignité qui sied à la personne. On peut alors pour le moins s’indigner que les quelques minutes des unes puissent correspondre aux quelques semaines d’une autre. Mais ceci est une autre affaire.

Si la contrepartie pécuniaire du travail est un facteur d’intégration essentiel, il est aussi un moteur de l’activité économique. Comme le témoin dans une course de relais, l’argent qui en résulte est un travail en puissance dont il est l’agent mobilisateur. À condition toutefois qu’il soit employé à cette fin et qu’il circule effectivement.

Les entreprises, mobilisent à leur service la force de travail dont elles disposent. Elles en tirent parti et prélèvent ce qui constitue leur profit. Jusque-là tout va bien, le travail leur rapporte. Globalement, le « coût du travail » pourrait être considéré comme négatif.

Les charges

Ce qui précède peut être vu comme émanant d’une théorie simpliste tant qu’un mot n’a pas été prononcé, un mot qui vient tout gâcher : les charges. Il s’agit en fait de ce que l’on appelle les prélèvements obligatoires qui font que la personne qui produit des biens et des services pour un marché donné ne vient pas seule, mais en quelque sorte accompagnée en arrière-plan de toutes celles qui contribuent à la marche de la société sans pouvoir négocier directement sur un marché le fruit de leur travail. En particulier toutes celles qui participent aux services publics, à la défense et à l’aménagement du territoire, aux services de santé, de secours… et aussi toutes celles qui ont atteint la fin de leur temps d’activité, toutes celles qui doivent continuer à vivre malgré leur handicap…et dans ce tableau où figurent l’intérêt général et la solidarité, on voit apparaître en bonne place, une ligne qui mentionne non pas le « coût du travail », mais de fait celui du « non travail »

Les prélèvements obligatoires – inévitables - ont pour effet de répartir la capacité d’achat au sein de la population, ce qui permet d’ailleurs de rentabiliser la production de biens et de services. Il faut cependant noter que les charges concernent tous les salaires, même ceux dont la source de financement provient pour l’essentiel des prélèvements obligatoires. En définitive, seuls financent réellement le maintien des activités non marchandes, ceux dont l’activité a un rapport direct au marché, nous y reviendrons.

Dans sa globalité, l’économie utile a pour but premier de garantir la satisfaction des besoins fondamentaux. Manger, s’abriter, se soigner, apprendre, participer à la vie culturelle et sociale. Toutes ces activités économiques nécessitent une quantité de travail nécessaire et suffisante, et l’utilisation de ressources compatibles avec ce que peut fournir l’environnement sur le long terme. Il est donc logique que l’argent circulant soit en rapport avec l’ensemble de ces nécessités et de ces possibilités.

Détournement

Ces montants accumulés qui découlent d’un travail accompli et engagent en principe celui qui diot suivre, les acteurs de l’économie en feront toutefois un usage détourné sur la base d’une notion qui prend une autre tournure : ils deviennent du patrimoine. Un bien dont on attend qu’il rapporte, qu’il enfle de lui-même comme la pâte travaillée par le levain.

Dans l’approche financière qui caractérise le capitalisme moderne, le travail perd alors sa place centrale. Il devient simplement une dépense qu’il faut réduire autant que possible. La notion de « coût du travail » devient le problème. Pour s’enrichir, il faut créer de la valeur ajoutée, une valeur qui dépend de moins en moins de l’accomplissement d’un travail.

Mise sous séquestre

Selon la définition juridique, le « séquestre » est la personne à laquelle est confié le soin d'assurer la garde et l'administration d'un bien. On peut considérer que l’accumulation de l’argent revient en réalité à mettre sous séquestre les potentialités de travail et d’intégration sociale qui ont été évoquées. Le problème devient d’importance avec la constitution d’un volume élevé de capitaux. Ne pas utiliser à bon escient ce « potentiel d’intégration », le détourner de son but premier, c’est déjà enrayer toute le mécanisme qui permet la vie sociale dans un contexte économique.

La spirale de l’effondrement

Mais la dérive s’aggrave lorsque la gestion de cette « ressource humaine » consiste précisément à s'en passer pour augmenter les profits. Cela revient à séquestrer davantage la potentialité de travail, à réduire aussi les prélèvements qui en dépendent, donc aussi la redistribution du travail, donc aussi la capacité économique globale, donc aussi l’efficience des investissements, la spirale de l’effondrement prend tournure.

Le danger peut sembler provisoirement écarté par des mesures de rabibochage qui peuvent pour un temps faire illusion en soutenant une croissance nécessaire à une fuite en avant qui ne peut perdurer. Des emprunts massifs, des taux d’intérêt très bas, des injections monétaires à qui on donne le terme sibyllin de « quantitative easing »… mais c’est reculer devant les flammes qui bientôt ne seront plus contrôlables.

Les mesures annonciatrices

La réduction suicidaire de ce qu’il est convenu d’appeler le « coût du travail » devient obsessionnelle et emprunte différentes voies.

- Aller chercher le travail là où la main d’œuvre est la moins chère.

Méthode la mieux connue, bien que l’on ne réalise pas à quel point la valeur du coût de main d’œuvre intervient peu la plupart du temps dans le prix commercvial d’un produit.

La mondialisation est souvent accusée d’être la cause de difficultés sur le plan de l’emploi. Elle doit pourtant plaider non-coupable. Si l’argent que nous dépensons pour acheter les produits importés allait effectivement enrichir les travailleurs de ces pays, les devises qui y sont consacrées nous reviendraient sous forme de commandes. Mais tel n’est pas le cas. Les profits sont captés en cours de route et mis sous séquestre en ce sens qu’ils ne participent pas aux échanges de travail.

- faire appel à la robotisation.

Il a souvent été dit que la robotisation ne faisait que déplacer le profil des emplois. Le travailleur à la chaîne serait remplacé par l’ingénieur qui conçoit le dispositif, par le technicien qui en assure la maintenance. On est loin du compte. L’efficience du robot est telle que son usage réduit considérablement le nombre d’heures travaillées. Or la robotisation introduit un double problème :

1) Le robot ne paye pas de « charges », grosse anomalie dans un système économique qui doit assurer le financement de toutes les activités marchandes et non marchandes.

2) Son usage concerne typiquement la production d’objets, il est donc dédié aux activités marchandes qui, comme nous l’avons vu, sont celles qui financent par le biais des prélèvements obligatoires, celles qui n’en relèvent pas directement. Sa généralisation tend donc à modifier le rapport du nombre d’emplois entre ces deux catégories, d’autant plus que les activités financées par les prélèvements obligatoires sont beaucoup moins concernées par l’automatisation. Les contributeurs réels sont donc de moins en moins nombreux.

Il en résulte que sans revoir en profondeur le principe de financement des activités économiques, la part des prélèvements obligatoires deviendrait tout à fait insupportable, et cela d’autant plus que les exigences de revenus de nombre de ceux qui ne passent pas par les fourches caudines du marché sont souvent déraisonnablement élevées par rapport au misérable SMIC.

Il est donc difficilement admissible que tout semble s’opposer à ce que les profits gigantesques que permettent les gains de rentabilité par un nombre de plus en plus restreint de personnes ne soient pas réinjectés par le biais fiscal, et que les manœuvres de détournement et « d’optimisation fiscale » permettent qu’ils y échappent de fait.

- réduire les activités non-marchandes

Pour tenter de résoudre provisoirement cette inéquation, les mesures que l’on entend annoncer sont caractéristiques : abandon de la retraite par répartition, délaissement de services publics, fermeture de centres médicaux et de classes, réduction du nombre de fonctionnaires, appel massif au crédit, privatisation du patrimoine national… autant de signes qui nous annoncent une fin inéluctable du système que nous avons connus depuis huit décennies.

Le bouquet final ?

La logique avait été introduite dans la tête des enfants depuis le plus jeune âge, et dès que leur capacité à « résoudre des problèmes » est apparue, ils ont eu à calculer ce que rapportait un placement avec intérêt. Le jeu de Monopoly pratiqué en famille a parfait leur logique. On gagne de l’argent sur la base d’un patrimoine. La caisse d’épargne, l’assurance-vie, ont connu un franc succès. La part réservée aux actionnaires dans les profits des sociétés ne fait-elle pas des envieux ? Qui peut encore douter que la possession soit source d’un enrichissement croissant ?

Les courbes qui traduisent les évolutions des ressources énergétiques, des ressources minières et des indices économiques suivent un curieux parallèle. Celles de l’activité économique et de la production d’énergie sont à peu de chose près le décalque l’une de l’autre.

Mais ce que l’on sait du taux de retour énergétique – le fameux TRE qui indique ce qu’il faut consacrer d’énergie pour en soutirer plus – baisse dans des proportions importantes. Par ailleurs, le coût d’extraction des métaux et autres ressources est fortement croissant.

Qu’en sera-t-il des ressources financières ? L’espoir de placements rémunérateurs a fait prendre artificiellement de la valeur à beaucoup de richesses matérielles et immatérielles. Si les gains espérés s’expriment en pourcentage, cela signifie qu’ils sont également envisagés croissants.

Pour répondre à cette exigence il faut de la croissance. Lorsque des besoins sont satisfaits, il faut en créer de nouveaux, il faut de l’obsolescence programmée, de la consommation à tout-va. Il faut encourager des activités qui dévorent de plus en plus de ressources, de plus en plus d’énergie,de plus en plus de temps.

L’illusion d’un fonctionnement encore possible du système s’estompe. Apparaît alors la terrible réalité : si la fuite en avant marque le pas, si la croissance change de signe, s’il s’avère que les dettes ne seront pas payées, que les habitants ne pourront plus payer des loyers déraisonnables, des honoraires déraisonnables, des taxes déraisonnables, alors tout sera remis en cause.

Ceux et celles qui auront su retrouver les gestes de la subsistance auront alors la possibilité de retrouver les savoirs fondamentaux et le soulagement de constater que le travail ne coûte rien… que des efforts et le courage de se lever le matin.

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