Romstorie : En 2015, Voyageurs, Tsiganes, Roms de France et d’Europe, une solidarité nécessaire

Que nous soyons tous fourrés dans le même sac ou classés, étiquetés, différenciés à l’infini, Gitans, Kalés, Lovari, Roms, Romanichels, Sinti, Tsiganes, Voyageurs, Yéniches, etc. nous resterons toujours cette « mosaïque de groupes diversifiés » selon l’expression très simple et juste du sociologue Jean- Pierre Liégeois.

L’adoption du mot Rom ou Rrom en 1971 par l’Union Romani Internationale, le choix comme emblème d’un drapeau (bleu et vert, avec une roue de couleur rouge) et d’un hymne (Djelem, djelem) n’ont pas réellement permis de faire émerger un sentiment d’appartenance et d’identité collective.

Par le pays où il vit, par ses traditions familiales, par ses rencontres, le Voyageur comme le Rom savent que les divers groupes sont loin d’être semblables et chacun tient par-dessus tout à se différencier du cousin.

Tant pour les « Gadgés » que pour les « Roms », disons pour les gouvernants et les gouvernés, l’argument de la différence pourra servir à justifier la demande de discriminations positives et de traitements particuliers, tandis que de manière symétrique, l’argument d’une origine et d’une culture commune permettra de cautionner la mise en œuvre de traitements indifférenciés, de politiques répressives ou d’inerties en matière de politique sociale et éducative, au prétexte que rien ne semble pouvoir aboutir.  

Une maladie chronique de notre époque trouve sa source chez le démon des origines, la filiation par le sang, le comptage des générations, la mise en demeure de révéler d’où viennent nos ancêtres et à quelle date ils auraient passé la frontière. Presque toujours, nous n’en savons rien, tant ça remonte loin. Au gré des discours, nous sommes Français depuis des siècles ou apatrides, vagabonds européens.

Les membres de la plupart des grandes associations de Voyageurs en France n’ont aucune envie d’être désigné par le mot Rom, qui dans leur esprit renvoie à Roumain. En Roumanie, le mot Tsigane renvoie à l’esclavage, à la servitude. En Allemagne, Zigeuner (Tsigane) rappelle cruellement les atrocités nazies. Il serait vain, dans ces conditions, de vouloir établir une AOC, une appellation d’origine contrôlée comme il en existe pour le pinard, le camembert ou le poulet de Bresse.

Pourtant, même si tous les rapports ne sont pas des rapports d’argent, ce sont les fonds européens destinés aux Roms qui permettent à ces mêmes associations de Voyageurs français de financer, (assez modestement), des médiateurs, des projets, des déplacements, des rencontres et faire avancer le débat. Le FEDER, Fond Européen de Développement Economique et Régional, est mobilisé pour la construction d’aires d’accueil destinées aux « Gens du Voyage », expression administrative, intraduisible, incompréhensible, en dehors de la France.

Pourtant, c’est une mémoire commune, la même peine indéfinissable, le même deuil des Tsiganes morts dans les camps d’extermination que chaque membre de notre petit peuple porte au fond de son coeur, Rom des Balkans, Bohémien d’Europe centrale ou Voyageur français.

Pourtant, c’est à la suite d’un drame impliquant des Voyageurs français, (à Saint-Aignan dans le Loir-et-Cher en juillet 2010, mort de Luigi Duquenet abattu à un barrage de gendarmerie) que le gouvernement de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, décida d’intensifier de manière brutale le démantèlement des bidonvilles péri-urbains où logeaient des Roms Roumains, Bulgares ou de l’ex-Yougoslavie. Que nous le voulions ou non, nos destins sont liés.

On ne peut pas oublier qu’en France, un grand collectif fédère des associations Roms et des associations de Voyageurs sous l’appellation commune de Romeurope. Et on peut se demander si dans ce grand collectif d’associations, (on trouve facilement la liste sur Internet) les Gadgés ne seraient pas plus nombreux que les Tsiganes proprement dits.

Rom à Bruxelles, Manouche à Dijon, Kalo à Perpignan, l’appellation à géométrie variable est difficilement tenable. Il est compréhensible, il est légitime qu’un Breton ne souhaite pas être confondu avec un Auvergnat, comme il est normal qu’un Manouche souhaite se différencier d’un Kalo et puisse rester circonspect quand, du jour au lendemain, on le désigne par ce mot nouveau, totalement inconnu des Français,  apparu dans les médias, le mot Rom.

Coïncidence malheureuse, c’est un mot proche dans sa prononciation d’un terme péjoratif, d’une injure utilisée par les Gadgés, lesquels parfois nous traitent de Romanos, d’une amabilité semblable aux qualificatifs d’Espingouins, Boches, Bicots ou Macaronis que subissent d’autres peuples.

Pour l’information des lecteurs, rappelons que le terme Gadjo, Gadgé au pluriel et Gadji au féminin, sert à désigner une personne non tsigane. Ce terme ne recèle aucune connotation péjorative ou dévalorisante. Il n’existe d’ailleurs pas de terme dévalorisant qui serait le pendant de Romano ou Rabouin. Pour exprimer l’antipathie ou la colère on utilise les expressions : vilain Gadjo, mauvais Gadjo ou même Gadjo de malheur…

Mais il n’y a pas que l’ADN, la biogénétique et le démon des origines qui cimentent ou divisent le vivre-ensemble dans nos sociétés. Que ce soit sur les aires d’accueil, les terrains familiaux, sur la route, dans les villages, la solidarité chez les Voyageurs n’est pas un vain mot. Pas un gosse, pas une personne âgée, pas une femme seule ne crèvera de faim ou de froid. Et concrètement, on voit souvent cette solidarité, ces liens d’amitié et d’entraide s’étendre aux Gadgés voisins des terrains : main d’œuvre, transport par camion, covoiturage, etc.

Il est inconcevable que les 18 000 Roms non-français présents dans notre France aux 36 000 communes soient ainsi maltraités. Est-il normal que ces petits cousins, ces cousins lointains, peut-être pas même cousins si vous y tenez, reçoivent principalement de l’aide de bénévoles ou d’ONG, composés exclusivement de Gadgés ?

On ne va pas demander à chaque Voyageur, qui a parfois bien assez de soucis dans sa vie, de venir en aide aux Roms européens. Mais on pourrait déjà modifier notre discours, sortir du nous-c’est-nous et eux-c’est-eux.

On peut s’interroger sur la finalité des conventions évangéliques qui chaque année mettent sur la route des milliers de caravanes, lesquelles, pour le libre exercice de leur foi, de leur culte, doivent affronter des élus hostiles, des collectivités pas très accueillantes, des préfets sur les dents. De même, à quoi servent les pèlerinages séculaires à Lourdes, à Ars, aux Saintes Marie de la Mer ? A quoi sert-il que les prêtres et les pasteurs prônent l’évangile à un auditoire attentif, si dès le lendemain chacun est repris par le syndrome de l’apôtre Pierre qui, au chant du coq, renie le fils du charpentier aux mains des juges et des bourreaux. Les Roms ? Connait pas, moi, je suis Voyageur, pas Rom.

On ne peut pas, par inertie, par confort, par fierté, participer à la prolongation éternelle de cette crise interminable qui frappe les Roms venus des Balkans et d’Europe centrale. Plus ils s’enfoncent, plus l’image des Voyageurs français, assimilés de gré ou de force à la condition rom, à l’appellation rom, se dégrade. Ils attendent de nous que nous servions de passerelle, d’interprètes, de médiateurs. De même, les préfets, les élus ont pu constater comment les Voyageurs ont su s’organiser, débattre, proposer des médiateurs,  des représentants, créer des associations qui durent dans le temps. Tout n’est pas parfait, les échéances électorales, le racisme affiché de certains élus, la délinquance de certains groupes de Roms, ne facilitent pas l’insertion de ces gosses poussés dans la boue devant les pelleteuses. Tout n’est pas parfait, mais nous venons de si loin…

Et quand bien même le Rom ne serait pas mon cousin, en 2015, entre Gadgés, Roms et Voyageurs, la solidarité est plus que jamais nécessaire.

 

 

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