Romstorie : La diagonale des fous - 2ème partie : les Roms sont-ils des Blancs ?

Avec les Roms, on n’a pas encore tout essayé, mais tout à échoué, rien ne marche. Dans ce jeu d’échecs répétés, toutes les cases de l’échiquier politique cherchent à se débarrasser des Roms et s’alignent peu à peu sur la diagonale des fous. Et, si les « pousseurs de bois », les joueurs faibles, n’étaient pas les Roms ?

L’article paru dans Le Monde le 20 mai dernier sous la signature de Pierre Bafoil intitulé : « Dans le dernier bidonville de Paris » adopte les schémas classiques du reporter ethnologue immergé dans un pays inconnu et lointain, situé à plus de deux stations de métro de son lieu de travail habituel. http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/05/20/dans-le-dernier-bidonville-de-paris_5130863_3224.html

« - Par moi, l’on va chez la race perdue » nous disait Dante au chant troisième de l’Enfer. Nous n’échapperons pas au franchissement de la porte des limbes, symbole incontournable du parcours initiatique qui mène à la race perdue : « - Pour y accéder, nous dit Pierre Bafoil, il faut passer par un trou dans la clôture ». Le décor est planté, action ! Les Roms, ça vit dans un autre monde.

La première dame rencontrée dans ce bidonville s’exprime dans un français hésitant. Ce jeune reporter ne manquera pas de le souligner, mais sans rien nous dire de sa propre maîtrise du roumain, du bulgare ou du romanes. C’est souvent comme ça, on exige des Roms des efforts qu’on n’est pas forcément prêt à faire soi-même.

L’antique logiciel d’hygiène sociale est activé. La dame a plus de soixante ans, le visage buriné, les cheveux grisonnants, le sourire fatigué, des prothèses en argent dans la gueule. Nous ne saurons rien, et c’est bien normal, de l’aspect physique de l’autre dame qui apparait dans le champ des caméras de ce plan séquence, parce que l’autre dame n’est pas rom, elle est bénévole au Secours catholique, elle s’appelle Mme Nathalie Jantet, elle a un nom, un prénom, un rôle social. La vieille tsigane (enfin, la soixantaine, est on vieux à 60 ans ?) restera anonyme, sans nom, sans prénom, vieille romie cabossée par l’existence autour de laquelle courent et crient des bandes de gosses.

Quelle est la couleur des cheveux de Mme Jantet ? A-t-elle toutes ses dents ou des couronnes ou des implants, sa robe est-elle « de couleur » ou incolore, son visage est-il buriné ou délicatement hâlé par le soleil de mai ? Mme Jantet a-t-elle un sourire Colgate ou un sourire fatigué ?  Nous n’en saurons rien et c’est très bien ainsi, ce serait intrusif, indécent et une atteinte désagréable à sa vie privée.

Il est grave de constater, à travers ces détails insignifiants en apparence, que la politesse, la distance, le respect qui est dû aux personnes, à toutes les personnes ne s’applique pas pour les Tsiganes. Ce sont des règles élémentaires que Mr Pierre Bafoil connait puisqu’il les applique à la personne de Mme Jantet.  Comment ce traitement inégalitaire et dévalorisant pour l’une des deux (qui se connaissent et s’apprécient mutuellement sans doute) a pu figurer dans les colonnes du Monde sans interpeler ni les lecteurs, ni la rédaction ? 

Dans ce journal prestigieux, quelqu’un aurait-il déjà entendu parler de la déférence, du respect, de l’attention, de la vénération que les Tsiganes portent aux grand-mères, matriarches sacrées, nos tchaï-mâmi ? Mr Bafoil nous autoriserait-il à parler de la dentition de sa propre aïeule en termes équivalents dans les colonnes du Monde ?

Pourrait-on demander  à ce journaliste de désactiver son logiciel d’hygiène raciale ? Entre l’odeur qui froisse ses narines, les suspicions de maladie, de tuberculose, la révélation du motif de consultation qui serait une grossesse, le décompte précis d’enfants et de petits enfants, sans oublier la description physique détaillée de l’aïeule, est-il en train d’écrire un article de presse à diffusion nationale ou de remplir un carnet de santé, par nature confidentiel ?

Rien ne justifie, rien n’autorise cette intrusion dans la vie privée des Roms, dans la vie intime, jusque dans le corps même, à savoir la bouche de la grand-mère et le ventre d’une jeune maman dont la France entière apprendra qu’elle est enceinte. Rien ne justifie cette forme de bio-pouvoir  que s’accorde ce journaliste, ni la publication de ces informations sans le consentement des intéressé(e)s. « La prise en charge médicale des migrants sert souvent à délégitimer les autres revendications » nous rappelle Didier Fassin…

Le dernier article dont nous allons discuter nous a intéressé par les questions qu’il ne pose pas, tout en rappelant que le cadre de cet article n’ambitionnait pas de développer les points annexes que nous avons soulevés. Nos réflexions trouvent leur origine dans le contenu de l’article de Lucile Métout,: « Ivry-sur-Seine : après les migrants, 37 Roms ont intégré le centre d’hébergement » paru dans le JDD le 22 mai dernier. http://www.leparisien.fr/ivry-sur-seine-94200/ivry-sur-seine-apres-les-migrants-37-roms-ont-integre-le-centre-d-hebergement-22-05-2017-6973974.php#xtor=AD-148142355

L’affaire présente bien : Dans un centre d’hébergement d’urgences de 400 places pour migrants, complètement neuf,  on a réservé 50 places aux Roms. On ne peut en rien critiquer le fait qu’une cinquantaine de personnes d’origine Rom soit maintenant logée dans des structures qui semblent présenter des avancées intéressantes : salles de restauration, magasin de produits de première nécessité, poste de santé tenu par le Samu social, Gynécologie sans frontières et Pédiatres du monde, et une école de quatre classes.

La taille concédée à l’article ne permet pas de donner beaucoup plus d’informations, mais quand on observe la question rom depuis quelques années, on réalise très vite que l’information journalistique nous concernant garde parfois depuis très longtemps des angles morts, des territoires qui ne sont jamais explorés, jamais analysés, qui restent  volontairement ou non sous silence, dont la presse et les universitaires ne parlent jamais.

La question la plus récente, et qui nous laisse assez perplexe, vient de cette rapidité, de cette efficacité, avec laquelle le précédent gouvernement a su mobiliser les élus, le personnel et les moyens financiers lors du démantèlement de la jungle de Calais, comment en très peu de temps, on est parvenu à reloger 7000 personnes, dont 350 ici à Ivry sur Seine. Par ailleurs, plus de 15000 Roms pourrissent dans les bidonvilles depuis près de vingt ans et on vient enfin d’en reloger 50.Cette disproportion dans les moyens et les résultats ne manquent pas d’interpeler. On a surmonté, avec des difficultés et sans doute quelques loupés, un pari qui semblait irréalisable il y a seulement quelques mois. La volonté politique a permis de trouver le chemin de la solution pour les migrants.

A contrario, il ne relève pas de la fantaisie que d’affirmer qu’il n’y a jamais eu de détermination, de volonté forte de solutionner les problèmes de logement  et d’intégration pour les Roms, citoyens européens. Il n’y a pas d’enquêtes, pas de recherches, pas de thèses, pas d’investigation journalistique, ni universitaire, sur cette question-là, à savoir : N’y aurait-il pas eu une volonté de NE PAS apporter de solution à la question rom par les gouvernements successifs ? Quels ont pu être les ressorts de cette inertie volontaire ?  Est-ce par paresse, par facilité, pour d’autres raisons qu’un grand journal comme Le Monde détourne le regard de ces questions pour examiner la dentition des vieilles romies ? 

La seconde question porte sur le choix d’Ivry sur Seine. La municipalité communiste d’Ivry sur Seine joue un rôle de locomotive dans le devenir des Roms en Ile de France. Cette question-là, cet abcès, dont les répercussions sur la vie des Roms en Ile de France est dramatique stationne dans l’angle mort de la presse et des sociologues. Depuis la fin 2015,  les grandes municipalités dirigées par les Communistes de Montreuil, Ivry, Stains, Saint Denis, La Courneuve, Champ sur Marne etc. s’opposent dans un bras de fer très violent avec le Préfet de Région Ile de France, Mr Carenco.

Le Préfet Carenco dans sa Proposition de stratégie régionale pour les campements illicites en Ile de France, rendue publique le 17 février 2016, ne va pas du tout dans le sens des municipalités qui veulent construire des villages d’insertion, d’immenses chenils à ciel ouvert, et surtout obtenir les maitrises d’œuvre et d’ouvrage sur ces immenses chantiers et sur les emplois qui en découlent, où on pourrait loger des Roms et sans doute quelques Pénélopes dans les bureaux. Ces chantiers importants pourraient mobiliser des mannes abondantes et les millions des Fonds européens. Or le préfet  refuse  que les municipalités soient les opérateurs et a décidé que l’opérateur serait Adoma.

Pour faire pression sur le préfet, depuis plus d’un an, les municipalités communistes écrasent les bidonvilles au bulldozer, laissent les familles en errance totale. Les bénévoles s’épuisent, la situation est figée. Or, les mairies communistes ne peuvent éternellement renvoyer la faute sur le préfet. C’est le maire de Montreuil, le maire de la Courneuve qui se font interpeler, voire insulter. L’expulsion sèche et brutale est mal perçue par l’opinion publique en cette période d’élections législatives. Les communistes adoptent donc une autre stratégie et la Ville de Paris qui vient  installer à Ivry son centre d’hébergement tombe à pic.

On fait un petit ghetto à Ivry pour les Roms. On a des arguments électoraux. On montre que les ghettos d’insertion, ça marche, en sachant qu’avec le nouveau gouvernement, le préfet pourrait bien partir… Voilà sans doute pourquoi il faut être prudent quand un article de presse relate les effets d’une politique sans en citer les causes, sans en dévoiler les ressorts cachés.

La troisième question restée discrète dans cet article est la participation d’Emmaüs, à qui la gestion du centre d’hébergements pour les migrants a été confié. On sait peu de chose d’Emmaüs et sa présentation sur Internet nous dit seulement que le mouvement Emmaüs est un ensemble d’associations et groupements de solidarité présents dans 39 pays. Or, même si la presse n’en fait jamais état, s’il n’existe pas ou peu à ma connaissance de thèses universitaires qui ait poussé des investigations pour connaître sa genèse et son développement,  les vieux Tsiganes français peuvent en parler longuement, mais il ne me semble pas qu’on les ait jamais écoutés, entendus, qu’on ait pris soin de conserver leur témoignage.

Emmaüs a été fondé par l’Abbé Pierre en 1954 mais il lui a fallu une quinzaine d’années pour décoller véritablement. Par son mode de communication, par la personnalité exceptionnelle de l’Abbé Pierre, par sa bonne compréhension de l’économie, les Chiffonniers d’Emmaüs ont joué vis-à-vis des récupérateurs, chiffonniers, recycleurs tsiganes un rôle tout à fait semblable à la grande distribution Leclerc par rapport aux épiciers de village. En très peu d’années, les Chiffonniers d’Emmaüs ont préempté, asséché, entièrement capté le marché de la récupération. Il est très étonnant que ce développement fulgurant de l’humanitaire, qui a littéralement ruiné des milliers de petites gens, petits commerçants tsiganes, n’ait jamais suscité la curiosité des journalistes et des universitaires.

Voilà sans doute qui explique pourquoi un Tsigane n’a pas tout à fait la même lecture d’un article de presse que tout le monde, voilà sans doute pourquoi je suis toujours étonné et je ressens un peu d’amertume à lire que des Roms seront logés dans des structures dirigées par Emmaüs. Peut-être est-ce là un moyen d’acquitter un reliquat d’une dette qui n’a jamais été honorée…

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