Romstorie : La monnaie de singe des clichés orphelins

Il va falloir encore monter sur la table au son du tambourin, pratiquer la cabriole et les contorsions. Ces clichés ne sont plus orphelins, ceux qui les ont récupérés ont rétabli l’octroi. Les singes vont devoir sortir la monnaie. "Quoi de plus vil que les montreurs de singe, ces hommes qui se servent d'un animal qui approche de la figure de l'homme et en contrefait les actions ?" Abbé Furetière

Après la guerre, ma vieille Tante Philomène pratiquait la divination par les cartes et la boule de cristal sur les fêtes foraines, dans une caravane minuscule entre le tir à la carabine et la Maison du Nougat.

Habillée en groom, sa chimpanzée « Finette la Singesse » accueillait avec mille petites manières aimables les clientes qui franchissaient la portière en draperie de velours, désireuses de connaître la météo de leurs amours et de leurs emmerdements avec un temps d’avance. La Tante Philomène avait fait imprimer des cartes postales où figurait sa guenon habillée en marin, en bourgeoise, en princesse orientale, etc. La monnaie de singe, le produit des cartes postales, payait la nourriture, les vêtements et les soins vétérinaires de la pépée de Tante Philo qui fumait beaucoup, mangeait trop de sucre et se gâtait les dents, je parle de la guenon, pas de ma tante.  

Jadis, les bateleurs, ces intermittents du spectacle, parmi lesquels souvent les Tsiganes, éprouvaient (déjà) quelques difficultés à payer les droits d’entrée pour accéder aux foires. Cependant, si leurs animaux savants exécutaient un petit tour, les ours ou les singes un pas de danse, les chèvres une cabriole, les receveurs les laissaient franchir l’octroi. C’était là une tolérance, une valeur virtuelle, un simulacre de paiement, une expression restée dans le langage courant : payer en monnaie de singe. 

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L’anecdote serait amusante si, avec le temps et par un glissement fâcheux, l’univers de la photographie n’avait pas remplacé l’ours danseur, le singe clown et la chèvre acrobate par le Tsigane lui-même, invité à grimper sur l’estrade et faire le beau trois minutes, à poser pour la photo et montrer que les rabouins comme les babouins sont des cousins énigmatiques et touchants de l’homme civilisé.

Il existe depuis plus d’un siècle un commerce des clichés où figurent Roms et Tsiganes, un commerce alimenté par les travaux de photographes qui-sont-parvenus-à-se-faire-accepter-par-les-communautés-méfiantes-aux-regards-farouches. Ces photographes souvent doués d’un immense talent, parfois plus ordinaires et parfois navrants, ont été et sont encore très largement diffusés par voie de presse, par leurs expositions, plus rarement par les cartes postales à ce jour, et le biais de nombreux ouvrages de photos où le folklorique, les gosses aux pieds nus, les sauvageonnes au regard équivoque, les gueules de vieillards burinées l’emportent largement sur le dur de la politique. Malgré des expulsions par milliers et des expositions par centaines, on ne verra pas de sitôt et en gros plan le visage d’un conducteur de pelleteuse, destructeur de bidonvilles.

Habitude assez navrante et trait commun de toutes ces publications, on ne saura jamais le nom de famille des personnes photographiées, mises en page sans leur identité. Elles sont reléguées dans un anonymat collectif et imprécis, dans des groupes ou sous-groupes auxquels le lecteur ne comprend rien ou pas grand-chose, les Roms, les Tsiganes, les Gitans, les Gens du voyage… Philomène Dettinger, Louise Renner, Elisa Roemeder, Daniela Romescu, présentées comme des échantillons courants de la race maudite, sont interchangeables à l’infini sous l’appellation gitane-en roulotte-aux-Saintes-Maries, ou femme Rom-d’un-bidonville-en-Seine-Saint-Denis.

C’est là que commencent les paiements en monnaie de singe. C’est à cet endroit, c’est à ce moment-là, que ceux qui ont su nous faire danser sur nos pattes arrières, ceux qui ont produit ces reportages de plus en plus nombreux et de moins en moins professionnels, vont prétendre au titre « d’Amis des Tsiganes, experts en tsiganologie ». C’est avec notre répertoire grimacier, avec ce rôle de faire-valoir que nous avons accepté de jouer, qu’ils obtiennent leur ticket d’entrée à l’immense foire aux subventions. Une photo, quelques minutes de film, sont plus parlantes que trois pages de discours et ils ne leur reste plus qu’à prendre le pouvoir par le power point.

Au cours d’un audit où les premiers intéressés, les Tsiganes eux-mêmes ne sont jamais invités, ni à titre consultatif, ni à faire partie du jury, ces éducateurs (dresseurs ?) en tout genre démontrent, vidéos et photos à l’appui, qu’ils sont capables de diriger des rabouins au doigt et à l’œil, qu’ils savent se faire respecter des Tsiganes et des Roms dans des relations établies sur « la confiance et l’amitié ». Dès lors, ils obtiennent la reconnaissance, les bureaux, les emplois, les subventions destinées aux sociétés protectrices du romanichel, dont on leur confie la direction et les budgets…

Revenons à ma tante Philomène et ses cartes postales qu’on retrouve parfois, mises en vente sur Internet où collectionneurs et marchands naviguent sur les canaux informatiques, nomadisent en réseaux. Depuis plusieurs années déjà, les Tsiganes et les Roms reconstituent leurs albums de famille virtuels en échangeant sur les réseaux sociaux leurs photos de grands-parents, d’oncles et tantes et cousins-cousines à tous les degrés.

La grande histoire, la guerre de 39-45 et ses drames est tout naturellement venue se mêler aux échanges informatisés des enfants comme elle était venue frapper aux portes des caravanes et des maisons de leurs parents et grands-parents. Nous savons qu’à la différence des Juifs dont la plupart étaient lettrés, les Tsiganes de culture orale n’ont pratiquement laissé aucun témoignage par écrit du samudaripen, des persécutions subies au cours de la guerre. Les écrits de cette période, à quelques très rares exceptions, sont rédigés par d’autres mais pas par les Tsiganes. Ils ont été écrits par les compagnons des ghettos et des camps, juifs ou prisonniers politiques, sans oublier les « études », les registres et les rapports administratifs des nazis eux-mêmes.

Ce vide, cette absence de documents produits par des auteurs tsiganes qui auraient pu être les équivalents du Journal d’Anne Frank, des récits d’Elie Wiesel ou de Primo Lévi, s’ajoute à notre effarement de constater soudain que les tout derniers témoins qui pouvaient encore parler, dont nous n’avons pas recueilli les paroles, que nous n’avons pas écouté, vont disparaître à jamais, dans les semaines à venir, au mieux dans les mois à venir. En même temps, les évolutions politiques en Europe laissent entrevoir un possible retour de ces années d’horreur et de sang. Tout pourrait recommencer. Nous sommes si seuls, si peu défendus, si mal aimés. Pour apaiser ces sentiments de crainte et de culpabilité, pour rattraper le temps perdu, les paroles perdues, les douleurs enfouies, pour comprendre, comme les assoiffés dans l’attente que se fende le rocher et que la source en jaillisse, nous interrogeons la muette iconographie.

Nous cherchons à faire parler les photos. Nous scrutons les visages, les mains, les vêtements des victimes, les alignements imposés, les colonnes en marche sous la menace des fusils, les attentes sur les lieux de rassemblements, les chiens sans muselière, les embarquements dans les trains qui ont mené à la mort des hommes et des femmes dont les visages ont tant de ressemblance avec ceux de nos parents comme avec ceux de nos enfants. Ces photos qui circulent sur Internet ne proviennent pas de photographes indépendants, elles ont été prises par les nazis eux-mêmes et retrouvées dans leurs archives, leurs bureaux, leurs dossiers personnels. Outre le délai de 70 ans maintenant révolu, serait-il concevable qu’on nous demande de payer des droits d’auteur sur ces photographies aux auteurs du crime ? Pourtant, une fois encore il va falloir monter sur la table au son du tambourin, pratiquer la cabriole et les contorsions. Ces clichés ne sont plus orphelins, ceux qui les ont récupérés ont rétabli l’octroi. Les singes vont devoir sortir la monnaie.

En mai dernier, alors que j’échangeais avec quelques amis au sujet d’un transfert et d’une déportation de prisonniers tsiganes le 22 mai 1940 entre la forteresse et la gare d’Asperg, ville du Bade Wurtemberg à 15 km au nord de Stuttgart, j’ai reçu une série de photos en couleur barrées par le nom de la banque d’image Getty-images, galerie Bilderwelt. Je connaissais bien ces images issues de Bundesarchiv, les Archives fédérales allemandes. Or, si Bundesarchiv permet la consultation gratuite et la mise à disposition pour quelques euros, la banque d’images Getty vend les droits de ces mêmes images entre 175 et 600 euros par image, selon la résolution. http://www.gettyimages.co.uk/search/events/153666360?sort=best&excludenudity=false&phrase=&family=editorial#license

Un autre site accessible par Internet « Chronicles of the Vilna Ghetto »présente un fond très riche et dramatique de milliers de photos concernant la seconde guerre mondiale et plus particulièrement la Shoah. L’auteur a dédié son site à la mémoire de son grand-père Yankiel-Yosiel Sznipeliszski et de sa grand-mère Rywa Rutshtein, ainsi qu’aux millions d’autres Juifs qui ont péri au cours de la Shoah. Seules les photographies marquées du logo de Kluvik archives sont protégées par un copyright. Or, le petit-fils ou la petite fille de Yankiel-Yosiel et de Rywa a rendu inutilisable la quasi-totalité des 46 malheureuses photos de Tsiganes de son site en les écrasant de son logo et d’une énorme étoile à six branches. Nous tâcherons, si nous le pouvons, si nous en avons encore la force et l’envie d’aller plaider, de nous faire aider par les instances européennes, de proposer des compensations, de permettre que l'étoile à six branches qui n'est pas le signe distictif des Tsiganes, les sigles, logos, acronymes et marques commerciales soient discrètement replacés dans un  coin de ces documents précieux, maudits et sacrés pour devenir lisibles, accessibles à ceux qui ont assez payé comme ça et devraient pouvoir les étudier sereinement, les Roms et les Tsiganes. http://www.vilnaghetto.com/gallery2/main.php

Un dernier mot sur les difficultés quotidiennes que rencontrent les Roms et les Tsiganes avec le monde de la photographie. Le Conseil de l’Europe par l’intermédiaire du photographe Sandro Weltin m’a proposé l’an passé de figurer, au côté d’Anina Ciuciu, de Francine Jacob, de Diana Kirilova, de Nara Ritz et d’autres encore qui voudront bien me pardonner de ne pas les nommer tous, dans une galerie de portraits intitulée « Parcours d’intégration réussis ».

J’ai accepté volontiers la démarche qui valorise les Roms et les Tsiganes. Pas de déchetterie, pas de bidonville, pas de palais rococo, pas de misérabilisme, pas d’élitisme particulier, mais des citoyens européens de tous âges et toute condition, avec cette seule « particularité » d’être roms et tsiganes, photographiés par le regard amical de Sandro Weltin et accompagnés de notre nom, de notre biographie en quelques lignes, une excellente initiative du Conseil de l’Europe.  

J’étais informé au début du mois dernier de l’installation de cette exposition le 22 juin à Lyon à la cité administrative d’Etat, à l’occasion d’’une demi-journée d’information sur l’habitat pérenne des gens du voyage, en présence du Préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes et du Préfet du Rhône.

Ayant été pendant quelques années assistant parlementaire, et quelques années encore chargé de mission au cabinet du Président du Conseil général de mon département, venant du département voisin, vérifiant qu’une prise de parole d’une association d’Amis des Gens du Voyage avait été programmée, j’ai donc envoyé très poliment une demande dans les formes pour participer à cette rencontre et ce temps de travail. Naïvement, je n’imaginais pas une seconde qu’on puisse montrer ma tête au peuple et aux représentants de l’Etat et m’empêcher de venir la voir. Soucieux d’intégrer les Gens du Voyage, c’est pourtant bien ce qu’ont fait les services de l’Etat, qui ont réussi l’exploit de me plaquer au mur (photo) et me laisser à la porte (refus poli et circonstancié). Il me semble que le Conseil de l’Europe n’est pas très content…

Copie ci-dessous du courrier des services de l’Etat :

La conférence du 22 juin prochain est à destination des élus communaux, de leurs techniciens et des intercommunalités qui ont la responsabilité de mettre en œuvre des opérations de logements répondant aux besoins des ménages. L'objectif, à travers des exemples concrets, est de leur donner des outils pouvant être mobilisés (réalisation d'un diagnostic, d'une Mous, mesures ASLL...), les différentes étapes de montage d'un tel projet, des éléments d'informations sur les coûts de ce type de projet ou encore le montage financier pouvant être mobilisé ou le calcul du reste à charge pour la famille.... La conférence n'étant donc pas à destination du grand public, je ne peux pas accepter votre participation, quand bien même j'ai bien en tête vos attributions professionnelles passées. Je vous remercie néanmoins de l'intérêt que vous portez à cette conférence. Bien cordialement, etc.

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