Romstorie : Montreuil-Bellay, myosotis dans la nuit des Roms vivants

De septembre 1944 à mai 46, la France libre a infligé vingt mois de détention supplémentaire aux Tsiganes français, internés dans des camps depuis 1940. Par cette application de l’ordonnance allemande du 4 octobre 1940 et des lois du régime de Vichy, la République aurait-elle considéré que la minorité Tsigane n’était pas la France ?

Il aura fallu attendre plus de soixante-dix ans pour que soit reconnu l' internement arbitraire des Tsiganes en France, entre 1940 et 1946. Soixante-dix ans, c’est le temps d’une vie d’homme entière, le temps de naître, d’avoir des enfants, des petits enfants, de devenir grand-mère, grand-père et parfois même arrière-grands-parents, hissés, poussés à la pointe de la pyramide avant de disparaître…

Les six années de calvaire endurées par les Tsiganes entre 1940 et 1946 était connues. Les témoins, les internés survivants étaient assis face au Président de la République, à Montreuil-Bellay ce samedi 29 octobre 2016.

Les historiens ont travaillé, écrit des thèses, des livres, diffusé des documents d’archives, des listes, des photographies irréfutables. On peut maintenant connaître l’essentiel sur Montreuil- Bellay par le travail de Jacques Sigot. Des Tsiganes eux-mêmes ont exhumé, publié, analysé, commenté les archives, recueilli et conservé les souvenirs des familles, comme l’a fait entre autres l’Association des Fils et des Filles des Internés du Camp de Saliers. Tony Gatlif, immense cinéaste tsigane a mis ce drame en images dans son film Liberté qui a été vu par des millions de gens dans notre pays. L’histoire était connue, mais elle n’était pas reconnue.

Voilà qu’elle vient d’entrer et de trouver sa place, son récit au sein de l’Histoire, avec majuscule et majesté, qu’on appelle par facilité l’histoire « officielle ». L’étonnement et l’émotion ont saisi les anciens détenus, leurs familles et plus largement les Tsiganes de France quand nous avons entendu le Président de la République nous assurer que notre mémoire blessée, ignorée, refoulée,rejoignait en ce jour la mémoire nationale. Par ce discours solennel, nous sommes invités à pénétrer et figurer désormais dans les lieux de mémoire de la République, où les vieux panneaux d’interdiction aux nomades sont enfin déboulonnés.

L’acte est d’une importance fondamentale, car au-delà même de la cicatrisation des blessures et de l’apaisement nécessaire, c’est le pacte républicain refondé, élargi enfin à notre minorité d’un demi-million de personnes qui trouve sa juste place au sein de la cohésion nationale.

Le Président de la République a rappelé qu’un pays est toujours plus fort lorsqu’il fait une place égale à tous les citoyens. Notre espoir est grand que ses paroles nous aident à modifier le regard trop souvent chargé de rejet et d’incompréhension que trop de gens portent sur les Tsiganes, même quand ils sont ouvriers, commerçants, professeurs, avocats, médecins, mères de famille, étudiants, et…français !

L’ouverture de cette porte qui permet aux Tsiganes de trouver leur place dans l’histoire de notre pays permettra de fermer enfin les portes maudites des camps de Montreuil Bellay, de Saliers, Jargeau, Arc-et-Senans, de la trentaine de lieux sur l’ensemble du territoire où furent détenus les Voyageurs tsiganes et les nomades, privés de soins, sous alimentés, à peine protégés des intempéries. Dès lors, la mémoire nationale, la mémoire collective, prendra le relais des mémoires individuelles pour en soulager les internés encore vivants ainsi que leurs familles. Doucement, l’avenir s’éloignera du souvenir, même s’il ne s’en détachera jamais.

Les images de Montreuil-Bellay relayées par les télévisions nous montrent la très grande émotion de ces femmes et ces hommes âgés, pleins de douleur et pleins de dignité. Le Président de la République est allé les saluer après son discours, et cette considération, cette reconnaissance attendue depuis si longtemps faisait remonter les pleurs des familles détruites, l’humiliation, la misère engendrée par les années de traque, de dénuement, de vie cachée, de statut d’étranger alors qu’ils étaient français, soumis à la privation de liberté, aux deuils et à l’angoisse interminable.

Pour ces victimes ignorées, discrètes, peu étudiées, cet immense malheur aura commandé toute leur vie, les aura suivis tout le temps, jusqu’au bout, jusque dans les larmes de ce vieil homme sur le bras duquel le Président de la République a posé sa main, comme pour le guérir des écrouelles qui lui rongent le cœur depuis plus de soixante-dix-ans. A nos yeux, ils apparaissent comme des saints laïcs, des martyrs, des icônes, des victimes sacrées, des héros, mais à nos yeux seulement. La troisième République en avril 1940 les avait assignés à résidence et commencé l’internement de ces suspects, ces familles, ces enfants, ces mères, ces vieillards, porteurs du carnet anthropométrique, fichés « N », comme nomades…

Qu’elle soit troisième ou quatrième, la République a maintenu à l’égard des Tsiganes les dispositions du gouvernement de Vichy. Le décret du 6 avril 40, renforcé par l’ordonnance allemande du 4 octobre de la même année, n’a été abrogé que le 10 mai 1946. De manière inexplicable et injustifiable, les Tsiganes sont restés emprisonnés, parqués et gardés avec des personnes soupçonnées de collaboration et des civils allemands, mourant de faim et du manque de soins dans une France libérée de ses redoutables occupants, pendant les vingt mois qui séparent septembre 1944 de mai 46. Le dernier prisonnier libéré en mai 1946 était un Tsigane. Si la France libre les a maintenus prisonniers, serait-ce parce qu’elle aussi, comme le régime de Vichy, considérait la minorité Tsigane comme n’étant pas la France ?

Notre cinquième république, en pérennisant le carnet anthropométrique, ce passeport intérieur, puis le livret de circulation à peine moins contraignant à partir de 1969 jusqu’à aujourd’hui, continue de maintenir les Tsiganes dans un statut spécial, un statut à part des autres citoyens. Pourtant, le livret de circulation ne sert strictement plus à rien depuis que tous les citoyens en sont pourvus. Votre téléphone portable, votre carte bancaire, votre historique de consultation des sites internet renseignent une traçabilité bien plus affinée que les visas de gendarmerie apposés sur le livret de circulation de nos familles. Le carnet anthropométrique où on mesurait en long en large ma grand-mère, où on inscrivait les dimensions de son crâne et le nombre de poils qu’elle avait sur un grain de beauté à tel endroit, où des adolescents, des vieillards étaient photographiés de face et de profil comme des malfaiteurs, s’applique maintenant à toute personne pourvue d’un passeport biométrique, version contemporaine du carnet anthropométrique.

Il faut toujours rester attentif à l’histoire des Tsiganes. Ils sont les prodromes, les avant-coureurs, le terrain d’essai des restrictions de liberté. Les mésaventures, la répression qu’ils subissent dans l’indifférence générale et sous les sarcasmes parfois, finissent par arriver à tout le monde, y compris aux indifférents et aux sarcastiques.

Nos vieux parents ne sont pas sortis des camps de Saliers, de Jargeau où de Montreuil-Bellay avec une auréole de martyr, de saint laïc, de victime sacrée, respectée, honorée médaillée et pensionnée. Il leur a fallu continuer de vivre avec leur santé dévastée par de longues années de détentions, leurs biens spoliés, disparus, les familles dispersées, et encore et toujours le même harcèlement des autorités. Dès lors, ils se sont fermés dans le silence. Ce serait une erreur d’aller chercher dans les grimoires de vieux traits de la culture bohémienne, gitane, tsigane, des rituels de la vallée de l’Indus et des interdits coutumiers de tribus nomades qui imposeraient le tabou absolu quant à l’évocation des morts. Nous parlons de nos morts, pas souvent, mais toujours avec respect et tendresse, avec humour parfois, exactement comme tout le monde, tsigane ou pas. Ce ne sont pas les morts qui ont enfermé nos parents dans le silence, c’est la honte.

Ils avaient honte. Ils avaient honte d’avoir été des taulards, d’avoir été considérés comme une race dangereuse. Et pendant soixante-dix ans, depuis 1946 jusqu’au 29 octobre 2016, la nation toute entière, la république a considéré les Tsiganes comme une race dangereuse. En ces temps si proches et si lointains, il allait de soi que les mesures d’enfermement préventives ayant conduit et maintenu des enfants et leurs familles par milliers derrière les barbelés étaient de mesures justifiées. Eugénisme criminel, derrière les barbelés, les nourrissons mourraient systématiquement. Les anciens détenus avaient intégré cette violence et retourné cette violence contre eux, empoisonnés par le venin du chagrin. Ils avaient honte.

L’historienne Marie Christine Hubert écrit : Lorsqu’ils étaient libérés, les Tsiganes se trouvaient en but au mieux à l’indifférence au pire à l’hostilité des populations. Ils regagnaient seuls et à pied le lieu où ils avaient été arrêtés en espérant retrouver leur roulotte et le peu de biens qu’ils possédaient. La plupart n’ont rien récupéré et durent recommencer leur vie à zéro. De ces caravanes, de leurs outils, leurs chevaux, leurs biens, les Tsiganes ont été spoliés entièrement et n’ont reçu aucune indemnisation, ni pour la perte de leurs biens matériels, ni pour la privation de liberté subie. Nous savons très peu de chose sur la photo mise en ligne ci-dessous. Nous savons qu’elle a été prise pendant la guerre car les garde-boues des vélos sont peints en blanc. Nous voyons que les personnages photographiés viennent de l’extérieur, (avec les vélos), aucun d’entre eux n’est tsigane. Où sont les propriétaires de la caravane ouverte au large ? Pourquoi ces sourires jubilatoires et cette façon d’occuper tout l’espace sur cette scène qu’on pourrait croire sortie d’un film de François Truffaut ? Cette photographie de 80 x 55 mm nous montre la  réalité des violences policières et populaires, exercées contre les Tsiganes en ces années noires.

caravane-abandonnee-2-1

 

 

 

Le Président de la République n’a pas prononcé les mots génocide, ou Shoah, ou Samudaripen. Quand il évoque Auschwitz, il recommande de « ne pas oublier non plus que dans d'autres régions pendant la même époque, celle de l'occupation, des Gens du voyage ont été arrêtés par les nazis, déportés à Auschwitz et qu’ils ont trouvé la mort parce qu'ils étaient des Tsiganes. Il y a un chiffre terrible qui là aussi doit être rappelé, 500.000 Tsiganes sont morts dans les camps d’extermination pendant la Seconde guerre mondiale. »

Cela ne s’est pas uniquement passé dans d’autres régions, mais partout sur le territoire français, des Tsiganes ont été déportés, avec le concours des autorités françaises parfois, et sans passer par les camps d’internement. Les 500 000 tsiganes européens, assassinés pendant la guerre, ne l’ont pas tous été dans les camps d’extermination, mais aussi dans des camps de concentration comme Buchenwald, Ravensbruck, ou Jasenovac en Croatie. Les Tsiganes roumains ont été déportés en Transnistrie par les autorités de leur pays et des milliers d'entre eux sont morts de faim et d’épuisement. D’autres ont été fusillés collectivement avec les juifs comme en Crimée, etc.

Tout au long de cette journée, on a parlé d’internement. Par la voix du Président de la République, cette vérité qui est dite au plus haut niveau de l’Etat est ainsi formulée : la République reconnaît la souffrance des nomades qui ont été internés et admet que sa responsabilité est grande dans ce drame.

Nous aurons besoin du concours des historiens et il faudra aussi que les Tsiganes eux-mêmes et surtout pas les porte-paroles auto-proclamés, ni ces associations « amies » composées à 100% de non-tsiganes, portent une attention et un soin tout particulier à la rédaction du récit de cette mémoire nationale. Nous ne souhaitons pas retomber dans le même blocage qu’ont connu les Juifs. Avant que le Président Jacques Chirac ne reconnaisse en 1995 la responsabilité de la France, la situation était restée gelée pendant un demi-siècle par la sentence du Général De Gaulle qui avait « décrété » que le gouvernement de Vichy n’était pas la France.

Quand le Président François Hollande admet la grande responsabilité de la République, dans le drame de l’internement, nous restons dans l’imprécision quant aux responsabilités relatives à la période du gouvernement de Vichy. Nous aurons sans doute besoin d’éclaircir la sémantique afin de déterminer si les verbes admettre et reconnaître sont de parfaits synonymes. Les débats sont ouverts et il sera nécessaire de les mener sereinement, de se mettre d’accord pour écrire l’histoire, une histoire acceptée et reconnue par le plus grand nombre, un récit national, un récit européen. Nous avons besoin de savoir si les centaines d’enfants tsiganes, leurs mères, les vieillards internés, morts de faim, de maladie, d’épuisement derrière les barbelés, dans les cabanes gelées, au pied des miradors, gardés par des fonctionnaires français, seront inclus dans le martyrologe du génocide.

Nous avons besoin de savoir si la France reconnait avoir participé au génocide des Tsiganes, au Samudaripen. Eu-égard à la souffrance endurée par ceux qui sont morts et les survivants, comment pourrions-nous admettre qu’il ne s’agirait là que de dégâts collatéraux des « internements » ?

Coquelicots et bleuets sont les fleurs du souvenir et des champs de batailles. Le myosotis est appelé Forget-me-not en anglais, Vergissmeinnicht en allemand, no-me-olvides en espagnol, nontiscordardime en italien, niezapominajki en polonais et tous ces noms qui désignent le myosotis signifient : Ne-m’oubliez-pas. Le 29 octobre dernier, les Tsiganes, petit peuple d’européens dont plus de 500 000 sont français, sont venus avec leurs souvenirs, leur histoire et des brassées de myosotis à Montreuil Bellay, demander qu’on ne les oublie pas, qu’on ne les oublie plus.

Un pas important, un pas significatif a été franchi par le Président de la République samedi 29 octobre 2016 à Montreuil Bellay. L’image est belle et même si je n’ai pas véritablement consulté beaucoup d’autres Tsiganes, avec le plus profond respect porté à sa fonction, je prends la liberté de renvoyer en écho les paroles de son discours au Président de la République pour dire en notre nom : - Nous aimons la France, nous l’aimons, la France, comme elle doit nous aimer, comme tous ses enfants, sans distinction.

On peut retrouver l’intégralité du discours du Président de la République sur :http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-du-president-de-la-republique-a-l-occasion-de-l-hommage-national-aux-nomades-internes-en-france/

Enregistrer

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.