Romstorie: les Bororos ont des iPad, les Roms ont des smartphones

Si un premier ministre a pu dire un jour que les Roms n’avaient pas vocation à vivre dans notre pays, c’est sans doute aussi parce que les universitaires et les journalistes n’ont fouillé que les poubelles pour ne montrer que les échecs de la civilisation tsigane: bidonvilles, misère, prostitution, délinquance, illettrisme et sanitaire déplorable.

Dans notre pays, quand un universitaire ou un président d’association amie-des-Tsiganes, un président d'association humanitaire-antiraciste prend la parole pour parler des Roms, il entend parler en lieu et place des Roms. L’essentiel de son discours consistera à démontrer que nous sommes des incapables, des inadaptés, voire des asociaux.

La parole confisquée ne nous sera jamais rendue : «Il n’y a pas eu de véritable changement dans les derniers six mois. On fait comme si c’était des citoyens qui n’existaient pas, il n’y a quasiment jamais de réponse quand il y a des signalements, ils continuent à être massivement ignorés dans leur droits » constate le sociologue Olicier Peyroux

Cette formule compassionnelle du Rom-citoyen-qui-n’existe-pas a été reprise pour servir de titre à l’article paru dans Slate et sa mise en ligne a généré l’apitoiement apitoyé, le clic et le flux, mais si peu de commentaires sur le fond que cela n’avait n’a pas manqué de nous interpeler.

Quand on suit d’assez près les relations qu’entretiennent (ou plutôt les relations que n’entretiennent pas) les universitaires en France avec les Roms migrants et les Tsiganes français, on se demande par deux fois si cette déclaration ne recèlerait pas un lapsus ou un aveu. Pour dire les choses brutalement, qui se cache derrière ce pronom impersonnel ? Qui peut bien ignorer volontairement les droits des Roms ? Certains universitaires, si prolixes sur les estrades et par devant les médias ne seraient-ils pas le mauvais exemple, les premiers à ignorer massivement les droits des Roms, à confisquer la parole des Roms ?

En France, on n’imaginerait pas la tenue d’une conférence publique entre universitaires parlant des Juifs sans un Juif à la tribune. Pourrait-on tenir un colloque sur l’Auvergne ou l’Alsace sans inviter un Auvergnat ou un Alsacien ?  En Australie, il n’est pas envisageable de tenir une conférence universitaire sur les Aborigènes sans que les Aborigènes soient partie-prenante de l’évènement, sans que les comptes rendus des travaux ne soient restitués aux associations représentatives des Aborigènes. Il en va ainsi aux Etats–Unis et dans la plupart des pays démocratiques avec les ethnies minoritaires.

En France pourtant, une année après l’autre, se tiennent de nombreuses conférences universitaires pour traiter de la question rom sans inviter un seul Rom, migrant ou tsigane français, à s’exprimer à la tribune. On parle des Roms sans les Roms, on se réunit, on communique entre-gens-qui-savent et nous marquent du sceau de la typicité, comme des idiots inutiles, incapables de passer de la marge au texte, incongrus sur une estrade où des chercheurs s’intitulent experts, experts de nous-mêmes, dont la culture, les problèmes, les ambitions ne peuvent être exprimés et déterminés que par d’autres, de préférence porteurs du bonnet carré.

Les grandes associations antiracistes-humanitaires font de même, à cette nuance près qu’elles invitent un Rom alibi. Les programmes indiquent avec précision les noms, les titres des élus, des présidents d’associations, les diplômes des universitaires, et en petits caractère à la dernière ligne, au dernier moment,  tout en bas de l’affiche nous prient de noter qu’il y aura un Rom présent en bout de table, de préférence analphabète et maitrisant très mal notre langue. Un Rom sans nom, interchangeable à l’infini, pour l’alibi della miséria et un universitaire de renom pour l’alibi prestige.

Un universitaire de prestige ne prendra pas le risque de se faire voler la vedette, évitera de mettre en péril son savoir qui pourrait se retrouver questionné, concurrencé en public, éventuellement fragilisé, par un Bohémien armé de ses propres expériences, légitimé par ce que lui ont transmis ses ascendants, fort de sa philosophie de vie, ni bon sauvage, ni mauvais sauvage car le Bohémien en question pourrait avoir lui-même fréquenté les bancs de l’Université.

Craindre qu’un échange de cette nature tourne à l’affrontement n’est pas fondé. La probabilité est bien plus grande que le savoir de l’universitaire ne soit pas fragilisé, mais conforté, nuancé, affiné, par le dialogue enfin rétabli. Nous pourrions assister à des débats courtois et de grande qualité. Cette forme d’attention et de respect mutuel prendrait une autre dimension, une autre valeur que cette brutalité incompréhensible et répétée qui consiste à priver les Tsiganes  de toute expression publique dans les conférences et les prises de parole les concernant au premier chef.

En France, il est d’usage de faire en sorte que les Roms n’existent pas, involontairement sans doute, en commençant par « oublier » de leur proposer un siège et un micro sur l’estrade. Il arrive même à Olivier Peyroux d’oublier, mais il ne doit pas ou ne peut pas ou ne veut pas se rappeler que lui-même et ses confrères ont si souvent oublié de nous inviter.

Si les universitaires parlent beaucoup, il arrive qu’on ne les entende pas. Le 18 Octobre 2016, il y a maintenant plus de  sept mois, Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, a officiellement installé la Mission d’étude en France sur la recherche et l’enseignement des génocides et des crimes de masse.

La feuille de route de cette Mission d’Etudes est longue d’une demi-douzaine de lignes que j’ai tenu à recopier, car elles nous permettent de comprendre qu’on ne va pas seulement examiner le passé, regarder dans le rétroviseur, mais on se préoccupera aussi du présent (favoriser la compréhension de ces phénomènes tant dans les institutions qu’auprès des populations) et de l’avenir (envisager des formes nouvelles de prévention) :

  • -      Les conclusions de cette Mission d’Etude seront rendues sous la forme d'un pré-rapport en avril 2017 et d'un rapport final en octobre 2017. Elles serviront à identifier des perspectives de travail et des outils pour la recherche, l’enseignement, l’éducation et la médiation, afin d’intensifier la connaissance des génocides, des crimes de masse et des violences extrêmes, de favoriser la compréhension de ces phénomènes, tant dans les institutions qu’auprès des populations, et d’envisager des formes nouvelles de prévention.

Ce rapport concernera la Shoah, le génocide des Arméniens, le génocide des Tutsis au Rwanda, les crimes des Khmers rouges, la purification ethnique en Bosnie-Herzégovine, le génocide des Tsiganes, etc. Sur le communiqué de la ministre, on peut lire que le génocide des Tsiganes, sera traitée par l’historien Ilsen ABOUT, chargé de recherche au CNRS, Centre Georg Simmel, Génocide et persécution des Tsiganes.

Chacun sait la catastrophe qu’a représenté le génocide des Tsiganes (Samudaripen), pour les générations de nos parents et grands-parents. Chacun se représente ce qu’il en coûte d’avoir reçu Auschwitz en héritage. Le génocide tsigane peine à être connu, reconnu, les problématiques liées à ce drame sont nombreuses et douloureuses.

Or, depuis sept mois, quels sont les Tsiganes français, les associations, les personnalités, les intellectuels tsiganes que Mr Ilsen ABOUT a rencontrés ? Nul ne le sait. Nul ne sait s’il cultive la discrétion dans ce débat, alors que cette concertation devrait être publique, ou s’il pratique l’évitement. Nous ne savons rien, mais sa réponse serait la bienvenue.

Nous nous interrogeons en vain, pour comprendre s’il s’agit d’oubli, de mépris, de vanité, de racisme inconscient, ou simplement de vieilles habitudes indécrottables. Cette absence totale de dialogue, de concertation, de reconnaissance par les universitaires de notre pays donne des secousses à la balance et fait descendre le plateau. Par lassitude sans doute, pour avoir cent fois interpellé ces universitaires et ces associations humanitaires-antiracistes qui cultivent l’entre-soi et ne s’abaisseront pas à répondre à l’interpellation d’un Romanichel, et dans le meilleur des cas pour ne plus recevoir de leur part ces mails chargés d’agacement et de mépris, nous avons renoncé à cette lutte des places.

Nous avons eu tort. Il n’y a plus de dialogue et le débat public sur la question rom est alimenté par des monologues divergents, par le patois des universitaires, par les déclarations de principe des associations humanitaires-antiracistes qui vivent de la misère des Roms et par la haine en réseaux de l’antitsiganisme. Une presse rarement bienveillante à notre égard sert de haut-parleur aux uns et aux autres. Assignés aux territoires de relégation, nous versons des larmes en silence sur la cendre des bidonvilles que dévorent les incendies.

Nous avons eu tort, tous, collectivement, eux et nous. Nous avons eu tort de nous taire. Nous avons eu tort de les laisser faire, les laisser dire et ne pas intervenir. Peu à peu les travaux des universitaires se sont déconnectés du réel, de la marche du monde. Ils se sont mis à étudier les Tsiganes comme on étudie les insectes, les ont retournés dans tous les sens, ont disséqué la grammaire et les déclinaisons, ont refait les itinéraires de pénétration, redessiné les zones de dispersions, se sont noyés dans les nuances parvulissimes qui différencient le Manouche du Yéniche. Ils ont mesuré la longueur des jupons, comparé la taille des coquelles, le diamètre des lentilles et le calibre des haricots, pesé la consommation annuelle de piment rouge dans la goulasche. Ils ont questionné les tickné (les gosses) pour connaître l’âge de leur premier flirt, ont passé un temps considérable à noter, archiver, comparer, éplucher des montagnes d’écrevisses, se sont aveuglés d’évidences secondaires et ils ont oublié l’essentiel : elle tourne !

Comme la roue des verdines sur le drapeau tsigane, la terre tourne avec un passé, un présent, un avenir, une métaphysique à trois branches applicable aux Tsiganes comme aux Gadgés. Les recherches universitaires ont permis, parfois avec lenteur, avec des erreurs, mais aussi des avancées, des corrections, des découvertes, d’écrire le passé avec cette ambition que l’Histoire et le récit de l’Histoire puissent présenter le moins possible de divergences et désabuser les braves gens. La rigueur universitaire en écrivant du mieux possible notre passé tel qu’il s’est passé, en nous recommandant la prudence sur les périodes d’incertitudes, nous met à l’abri du mythe, à l’abri du délire fantasmé et des accusations infondées, à l’abri des récupérations identitaires.

En ce qui concerne le présent des Roms/Tsiganes, les universitaires, historiens, sociologues, ethnologues, philosophes ont laissé s’installer un angle mort : l’angle des succès, des réussites du petit peuple tsigane. De la civilisation tsigane, les universitaires n’ont fouillé que les poubelles. La totalité des études et des discours contemporains portent sur les échecs : les bidonvilles, la misère, la prostitution, la délinquance, l’illettrisme et le sanitaire déplorable. Sur ces échecs et ces échouages, les statistiques, les sondages, les études, les thèses sont légion. Nous disposons de liasses impressionnantes de feuilles de température mais on n’a toujours pas trouvé quel remède prescrire aux Tsiganes, ou… prescrire à l’Europe.

Même si mille fois de suite au cours de leur histoire, par les arts et leur culture, les Tsiganes ont inventé le mode sans échec avec des résultats remarquables, les universitaires semblent s’obstiner à ne pas en tenir compte.

Les universitaires ne sont pourtant pas tous des Jean-Pierre Pernaut en quête du dernier bourrelier de la Creuse, des nostalgiques du temps figé persistant à débusquer le dernier Rom de Transylvanie perdu dans sa cabane en forêt, la tignasse en torons sous son vieux chapeau de feutre noir, dévoré aux mites.

Il nous est difficile et souvent douloureux en tant que Tsiganes de comprendre cette vision borgne, cette écriture hémiplégique qui nous dénie tout effort et laisse passer un discours de suspicion sur toute réussite, toute adaptation à notre époque commune dès lors qu’un Rom, montre des signes extérieurs de richesse, fait construire une maison, aussitôt rebaptisée « villa somptueuse ».

Sans les Bororos, pas de Lévi-Strauss. Sans les Tsiganes pouilleux, chaussés de souliers disparates ou pieds nus dans la merde, irait-on jusqu’à redouter que disparaissent  ethnologues, sociologues, tsiganologues, historiens, philosophes et linguistes, que tarissent les bourses et les subventions, que deviennent obsolètes ces bonnes chaires et ces grasses titulatures ?  

En 2017, et depuis pas mal d’années déjà, les Bororos lisent, analysent et critiquent Claude Lévi-Strauss. Charlotte Pudlowski nous explique que les enfants et les petits enfants de ceux que rencontrait Lévi-Strauss au Brésil s’entretiennent avec les anthropologues à l’aide d’ordinateurs et de téléphones portables. La terre a tourné, les choses ont changé, il n’y a plus de pays reculé, tous les points de la terre sont interconnectés. Comme les Bororos, les Tsiganes sortent peu à peu de leur isolement pour aller à l’école, étudier, apprendre, maitriser les métiers qui permettent de gagner leur vie dans la dignité. Ils écoutent, lisent, analysent et critiquent le discours universitaire les concernant. Au nez et à la barbe des agrégés passéistes, les bohémiennes aux grands yeux noirs sont passées du tambourin à l’IPad.  http://www.slate.fr/story/13029/que-sont-devenus-les-bororo

De celles-là, on ne parle jamais ailleurs que dans la colonne fait-divers, à ceux-là on ne donne pas la parole, quand on ne leur confisque pas la parole en valorisant à l’excès ces associations de pseudo « amis » des Tsiganes, samaritains malhonnêtes et cupides, gavés de subventions.

Ce phénomène d’émancipation, de rattrapage, d’intégration des Roms/Tsiganes n’est pas perçu, pas étudié, pas mis en lumière. Il reste incompris, non-dit, invisible. Il n’est pas accompagné, pas valorisé, pas épaulé par les politiques publiques, mal renseignées, mal conseillées par des universitaires de terrain que ne savent analyser les Tsiganes qu’à travers le prisme de la misère et quelques rarissimes feux de paille de success-stories rewritées.

Ainsi, les fonds structurels européens, l’argent des contribuables, servent à financer des projets de « villages d’insertions », immenses chenils à ciel ouvert, ghettos gardiennés  où on parque des Roms, où on échoue encore et encore, et on vient chaque année mendier sa subvention, sa prime à l’échec en millions d’euros, dont bien évidemment les Roms sont rendus responsables.

Au-delà de cet aspect mercantile, la présentation continuelle de populations Roms parties de rien et arrivées nulle-part, de loosers éternels, finit par lasser et rebuter profondément l’opinion publique. L’argent consacré, détourné, gaspillé par la question rom finit par interpeller rudement le contribuable, exacerbe le sentiment anti-européen, provoque un rejet encore plus dur, bientôt irréversible. Il est grand temps de réussir.

Et, de ces jeunes Roms qui ont une fois de plus inventé le mode sans échec, sans aide, sans encouragement, mais avec des résultats remarquables, on ne sait rien, on ne dit rien, parce qu’on est universitaire, mais on n’a rien vu. On n’a rien vu parce qu’on a refusé de voir. On a refusé de voir parce qu’ils ne sont pas bankables, ils sont discrets, réservés, travailleurs, un peu craintif devant les micros, trop habitués aux dégâts de la méchanceté, du racisme, de la jalousie. Ces jeunes gens de grande valeur cachent leur romanitude. Ils le font par nécessité, travaillés par la honte, non pas d’être nés Roms, mais d’être obligés de se cacher, de « renier la race » comme ils nous le disent. D’eux, les universitaires ne parlent pas, et dans le monde de leurs entreprises, de leurs ateliers, les journalistes, les photographes ne « s’immergent » pas.

Ainsi, la France et l’Europe ignorent ces talents, ces créateurs, ces chercheurs, ces experts, ces artistes et ces artisans. L’Europe et la France ne les trouvent pas, ne les connaissent pas, ne les cherchent pas. Ils échappent aux radars. Les universitaires de notre pays continuent d’ignorer les réalisations, les projets, les réussites des  Tsiganes, ou plutôt ils persistent à les considérer pareils à des Quasimodo no-futur, des roublards et des crasseux.

Les gouvernements successifs de notre pays font appel, confient des missions, demandent des rapports et des avis à ces universitaires, ces historiens, ces sociologues qui participent à longueur d’année à la formation de l’opinion par leurs interventions, leurs communications dans les médias. Les parlementaires demandent à entendre en commissions ces « experts » qui ne disposent d’aucun dossier construit, d’aucune source actualisée up-to-date, d’aucun témoignage matériel à décharge pour plaider notre cause, faire changer le regard et les dispositions législatives concernant les Roms.

Il reste la pleurnicherie, les récriminations, le discours moralisateur, le constat que tout va mal. Ce constat, plus personne ne veut l’entendre, plus personne ne peut l’entendre, les électeurs ont déjà bien assez de problèmes.

Il faut maintenant parler scolarité, construction de logements, aménagement du territoire, protection maternelle et infantile, formation professionnelle, rien de très nouveau, juste un mot un peu difficile à écrire et à prononcer, un mot pourtant simple à comprendre ; désethniciser le débat.

Il est important, il devient primordial de considérer les Roms en tant que citoyens européens à part entière. Il est plus que jamais nécessaire de les entendre sans intermédiaires. Il est urgent de demander des comptes, d’interpeler ceux qui parmi les universitaires et les humanitaires-antiracistes ont mis en pratique cette ségrégation spatiale, sociale et intellectuelle… qu’ils prétendaient par ailleurs dénoncer.

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