Romstorie : Gens du voyage armés jusqu’aux dents, misère du débat

Dans le cadre des évènements consécutifs à la fusillade de Roye qui a causé la mort de quatre personnes le 25 août dernier, chacun a pu entendre de très nombreuses réactions, elles-mêmes reprises et commentées en boucle.

L’ancien ministre UMP Xavier Bertrand s’est fait remarquer en accusant les Gens du Voyage de détenir des armes de guerre, d’être armés jusqu’aux dents.

On retrouve dans ses propos la thématique très connue des populations dangereuses qui date de la fin du 19ème siècle. Quelques rapprochements avec les Roms migrants, avec les armes de guerre qu’on retrouve dans certaines banlieues lui ont permis de compléter ce tableau alarmiste.

Xavier Bertrand est candidat à la primaire à droite pour les prochaines élections présidentielles et candidat tête de liste aux élections régionales de décembre en Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Il a tout intérêt à s’exprimer sur les sujets de société, à occuper le terrain médiatique car les sondages le donnent perdant au second tour face à la fille de Le Pen. Il a choisi la surenchère pour siphonner quelques voix décisives.

C’est aussi en amplifiant les controverses que les stations de radio améliorent l’audience et Jean-Marc Morandini en a fait son miel en organisant mardi matin 1er septembre un débat sur Europe 1 «  - Comprenez-vous le coup de gueule de Xavier Bertrand contre les gens du voyage ? » http://www.europe1.fr/emissions/le-grand-direct-de-l-actu/le-grand-direct-de-lactu-comprenez-vous-le-coup-de-gueule-de-xavier-bertrand-contre-les-gens-du-voyage-2508161

Pour défendre la position de Xavier Bertrand, Morandini a fait appel à Arnaud Folch, directeur délégué des rédactions de Valeurs Actuelles. Xavier Bertrand n’a rien trouvé à redire et accepte volontiers d’être défendu, représenté par le directeur d’un magazine condamné récemment pour sa couverture ouvertement raciste : « Roms, l’overdose ».

Pour plaider la cause des Romanichels, Morandini a fait appel à Louis de Gouyon Matignon. Au cours des mois derniers, nous avons été quelques-uns à exercer d’amicales pressions (sans autre arme de guerre que le clavier d’ordinateur !) sur ce jeune nobliau qui s'est autoproclamé porte-parole des Gens du voyage. Nous nous estimons capables de porter nous-même notre parole sans avoir à faire appel à ce piètre défenseur, admirateur de Jean Marie Le Pen, régulièrement invité à s’exprimer sur les ondes de Radio Courtoisie.

Sa prestation d’hier matin a été particulièrement désastreuse. Folch attaque en affirmant que le drame de Roye est un règlement de compte entre Gens du voyage, ce qui est archi-faux, mais Gouyon ne relève pas, ne rétablit pas la réalité des faits, ne sait pas, ou ne semble pas juger utile de préciser avec force que l’auteur des coups de feu n’est pas un Voyageur. Il semble ignorer ce que Mr Bernard Farret, procureur d’Amiens a clairement indiqué, ce que les responsables de la Gendarmerie ont confirmé depuis plusieurs jours.

Folch pour qui les préjugés et les rumeurs de « génération identitaire » servent de sources historiques et sociologiques prétend que les Voyageurs, n’ayant pas d’adresse, ne peuvent pas être titulaires d’un permis de chasse. Gouyon oublie de lui dire que plus des deux-tiers des Gens du Voyage, même si on continue de les appeler ainsi, sont sédentaires, que les autres sont inscrits dans leurs communes de rattachement, où rien ne s’oppose à ce qu’ils prennent leur permis de chasse dans le cadre des règles en vigueur. Les auditeurs restent persuadés que nous sommes tous des nomades absolus, sans feu ni lieu.

Ce cirque va durer quarante minutes. De Gouyon papillonne, invective, coupe la parole et n’a pas travaillé son dossier. Il y a des dissensions à droite et le Figaro a fait paraître la veille un article pour dézinguer intégralement le discours de Xavier Bertrand. Témoignages de responsables de police et gendarmerie à l’appui, le Figaro démontre que Xavier Bertrand raconte n’importe quoi, que les armes de guerre sont certainement dans les banlieues, pas dans les caravanes des Voyageurs qui se tiennent prudemment à l’écart des circuits où circulent des kalachnikovs. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/08/31/01016-20150831ARTFIG00378-les-gens-du-voyage-possedent-ils-des-armes-de-guerre.php

C’était là une occasion en or de répondre à la question : Comprenez-vous le coup de gueule de Xavier Bertrand contre les gens du voyage ? On avait tout compris : pour exister médiatiquement, chasser sur les terres de Marine Le Pen sa concurrente directe, Xavier Bertrand accable les Gens du Voyage, tandis que pour entraver sa candidature aux primaires, le Figaro (favorable à Sarkozy) démontre le contraire et lui fait un croche-pied. C’était du pain bénit pour un défenseur un peu sérieux des Gens du Voyage, mais il faut travailler ses dossiers, se tenir informé d’heure en heure quand les évènements se bousculent.

Un renard un peu taquin aurait même pu se permettre une allusion aux rapports apaisés (et financiers !) que le parti de Mr Bertrand entretient de longue date avec les marchands d’armes de guerre que sont Takkiedine et Dassault...propriétaire du Figaro.

Pourquoi Xavier Bertrand écrit-il à ce sujet au premier ministre avec son papier à en-tête de candidat aux élections régionales et pas avec son papier à en-tête de député de l’Aisne ? Intervient-il en tant qu’élu de la République ou politicien en campagne qui reproduit le document sur son blog de campagne ? Cette dernière munition n’est pas d’un gros calibre, mais il fallait faire feu de tout bois dans cette affaire.

On n’en est pas resté là. Les auditeurs peuvent intervenir pendant l’émission. Et Xavier Bertrand, quel hasard, est au bout du fil à la 20ème minute d’une émission qui en compte 40. Louis de Gouyon ne proteste même pas contre cette transgression inadmissible des équilibres, se retrouve seul contre deux, mais content parce que Faulch n’a pas manqué de souligner que comme X. Bertrand, le jeune homme à la tête d’un micro parti européen pourrait bien être candidat aux prochaines élections présidentielles.

L’émission cafouille alors complètement, c’est la soupe, la purée, le bordel complet, l’énervement, le n’importe quoi. Le téléphone de Xavier Bertrand capte mal, on lui demande de raccrocher, on le rappelle, la friture recommence, il raccroche, on insiste, on le tient enfin au bout du fil, il a dû finir par se garer, on le reçoit quatre-sur-cinq mais ça ira à peu près, comme ça jusqu’à la fin.

Le temps de rétablir la liaison, une auditrice nommée Annie ou Annick (on entend mal)  s’exprime avec beaucoup de dignité, rappelle avec émotion la mort d’un petit enfant, rend hommage à la mémoire du gendarme Laurent Pruvot. Elle sera finalement la seule à apporter un peu d’humanité raisonnable dans cette émission folle.

Louis de Gouyon est énervé, il enguirlande un auditeur qui se plaint d’être resté coincé sur l’autoroute. On s’aperçoit alors que Xavier Bertrand n’est pas traité comme l’auditeur lambda qu’on presse de poser sa question et qu’on décroche ensuite. Bertrand peut rester en ligne, intervenir dans les conversations, comme pour une conférence téléphonique. Goupil en diable, il demande à Gouyon de se calmer, ce qui l’excite encore plus.

Pour la sixième fois, Gouyon répète que pendant cinquante ans, les Gens du Voyage n’ont pas fait parler d’eux, ce qui n’est pas tout à fait vrai et pas très adroit en défense. Morandini lui fait remarquer ses répétitions, lui demande de se contrôler, mais le jeune homme crie trop fort et n’entend rien et persiste.

Faulch avait préconisé le grand désarment des nomades et une grande fouille générale des caravanes sur tout le territoire mais ça n’a pas trop pris, alors il s’endort et laisse le micro à  Xavier Bertrand qui ne le lâchera plus jusqu’à la fin.

Pour taquiner un peu le jeune admirateur du vieux le Pen, Xavier Bertrand fait valoir des similitudes entre les évènements de Roye et ceux de St Aignan en 2010. Patatras ! Pour Louis de Gouyon, ce n’est pas comparable, puisque à St Aignan, un gendarme aurait assassiné un jeune Gitan…Ni Bertrand, ni Morandini ne prendront la peine de rétablir le déroulement des faits et les conclusions des enquêtes. On se jette encore en vrac quelques invectives et on arrive enfin au terme du temps imparti.

Cinq ans après Saint Aignan et le discours de Grenoble, un fait divers aux rebondissements multiples a déclenché de nouvelles confrontations, d’interminables récupérations. Trop de médias à la recherche de sensationnel ont amplifié le malentendu. Les Gens du voyage s’expriment peu, s’expriment avec difficulté, et les évènements sur l’autoroute A1 à la veille du weekend de rentrée ont eu un impact négatif sur l’opinion.

Pour apaiser la situation, rétablir le dialogue, permettre à chacun de vivre en paix, il nous revient maintenant la tâche de former des médiateurs issus de la communauté des Gens du voyage, légitimes et responsables, de permettre leur expression dans l’espace médiatique, judiciaire, administratif et politique.

Tous les problèmes ne seront pas résolus pour autant, mais au moins quelques conflits pourront-ils être désamorcés, et nous ne serons peut-être pas tenaillés par cet étrange paradoxe d’aller chercher dans le Figaro les arguments pour contrebattre Valeurs actuelles.

 

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