Romstorie : Gens du Voyage, Roye, Montceau, Moirans, drames à répétition

Une fable extravagante, relayée par la télévision et la presse écrite, donne régulièrement naissance à un nouveau "Roi des Gitans". La figure du maquereau obèse à lunettes noires a duré un bon demi-siècle, mais elle est de plus en plus remplacée par des cabotins gominés, de faux patriarches toujours filmés en conversation avec leur téléphone portable, voire des Esmeralda de cartes postales.

Longtemps j'ai haussé les épaules, rejeté avec exaspération le spectacle de ces cabotins singuliers, faute d'avoir interprété le sens caché de leur excentricité, d'avoir su dépasser leur apparente absurdité, d'avoir compris la survenue de ces clowns à rayures, rois et bouffons.

Or, s'ils (elles) apparaissent aussi régulièrement dans l'histoire tsigane, il doit y avoir des raisons et des explications qu'il est sans doute possible de décrypter, même si les personnages sont peu crédibles dans leur parcours, leurs propos ou leurs attitudes, si la mise en scène de leur théâtre est pitoyable et le discours confus. Tout simplement ce sont d'aimables  fous, comme le fou du tarot.

Le fou du tarot est une carte qui permet de se défausser. C'est l'excuse, le joker, qui n'apporte ni gain ni pli, ne commet aucun dommage au camp adverse, mais permet de rester aux abris, de faire patienter, d'attendre la suite.

Alors, à quoi peuvent servir ces amuseurs, ces prétendus rois des Roms, princes des Manouches, Esmeraldas des réseaux sociaux ? Ces personnages exaltés par les médias viennent-ils combler un manque, une absence d'interlocuteurs dont auraient besoin les sociétés majoritaires pour dialoguer avec les minorités ? Comment et par qui ces personnages ont-ils été faits rois ?

Dans le monde des Gens du Voyage, tout pousse et rien ne mûrit. En France, nous sommes quelques centaines de milliers, parmi lesquels des ouvriers, des commerçants, des artisans, des fonctionnaires, des médecins, des professeurs, des musiciens, des artistes, toute sorte de métiers et de conditions, du clochard au milord, de l'idiot au génie.

Pourtant, qu'un évènement gravissime survienne comme les drames de la Somme et de l'Isère, c'est en dehors de la communauté des Gens du Voyage qu'on va requérir des avis. S'il est tout à fait régulier que les élus de la nation, les procureurs, policiers et préfets s'expriment, est-ce normal de recourir à des pitres, d'organiser le cirque chez Morandini, de relayer les discussions des Grandes Gueules de RMC, d'interroger un petit nobliau grand admirateur de Mr le Pen et de n'avoir que ça comme information, comme point de vue, pour comprendre ce qui se passe, éviter que ça recommence ? Les premiers concernés sont systématiquement écartés du débat.

Quelle est la légitimité d'un universitaire qui a écrit, il y a dix ans, un opuscule bourré d'emprunts et de préjugés pour aider à comprendre ces affaires qui viennent de secouer le pays ? Que vaut la déclaration convulsive d'une mère qui a perdu un enfant la veille, épuisée, harassée par les micros et caméras, dont on va ensuite critiquer chaque parole pour l'enfoncer jusqu'au neuvième cercle de l'enfer ? Pourquoi, fait-on tout de travers ?

On fait tout de travers, parce qu'on n'entend pas la  parole des Tsiganes, on refuse de l'entendre, on empêche qu'elle soit entendue. La parole des Gens du Voyage est confisquée, par les bouffons médiatiques (bien davantage porte-malheur que porte-parole), par les experts autoproclamés, par certains universitaires, et malheureusement par certains leaders eux-mêmes.

C'est d'une extrême gravité parce qu'avec une telle succession d'évènements dramatiques, avec le déchainement des médias et des passions, les Gens du Voyage comme les pouvoirs publics ont besoin de retrouver la paix, l'apaisement.

Le chemin de l'apaisement ne peut passer que par des médiateurs tsiganes, des interlocuteurs reconnus à la fois par les autorités et leur communauté, attentifs à l'évolution politique, formés au droit public et privé, dans un rôle d'avocats et de pédagogues, pour appeler au calme et au dialogue, modérer les excités, retisser les liens, mettre fin à la violence et aux invectives continuelles.

En moins de deux mois, on a pu voir par trois fois se dérouler le même scénario. La mort qui s'invite et fauche les vies, les proches incarcérés, les décisions de justice incomprises, la sacralisation des obsèques, l'embrasement simultané des médias et des barricades, le déchainement des réseaux sociaux.

On a vu la violence et le sang et le feu. On a vu des flammes et encore des flammes et des fumées, les brasiers de bitume et de pneus, les carcasses de voitures incendiées, ces vagues de suie des naufrages de Roye dans la Somme, de Montceau en Bourgogne et Moirans près de Grenoble.

Sommes-nous en train de vivre une malheureuse loi des séries, un accident de l'histoire, ou bien ces évènements s'inscrivent-ils dans un enchaînement de causes et de conséquences dont la source proviendrait de la ségrégation multiséculaire où notre pays maintient ses ressortissants d'origine tsigane ?

C'est nettement plus compliqué. Cette année nous avons vu des signaux qui sont restés faibles et c'est regrettable. Le 14 janvier 2015, le pasteur tsigane Georges Meyer reçoit la Légion d'honneur des mains du Ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Le 26 avril au Struthof, le Président de la République reconnait que les déportés Roms, Tsiganes sont morts parce qu'ils étaient Roms, Tsiganes et que rien ne rappelait leur martyre. Vers la même époque le Premier ministre annonce la création de la Dilcra, Délégation Interministérielle contre le racisme et l'antisémitisme dont le délégué Gilles Clavreul et ses assistantes montrent leur efficacité quand les propos abominables sont diffusés sur Twitter (entre autres, mais nous les rencontrons essentiellement dans ce cadre-là). Enfin, en juin, c'est la suppression du livret de circulation qui est votée en première lecture par l'Assemblée nationale sur proposition du député Dominique Raimbourg. Ce sont là des avancées comme on n'en avait pas vues depuis longtemps.

Il reste bien entendu des insuffisances pénibles, des aires d'accueil infectes, des aires de grand passage inexistantes, des élus qui ne respectent pas la loi et ne sont que timidement rappelés à l'ordre. Il y a cette guérilla parlementaire que mène la droite pour retarder l'examen du projet de loi par le Sénat, il y a cet article abominable dans le Petit Journal Catalan au mois d'août qui traine dans la boue les Gitans de Perpignan et contre lequel l'Etat reste inerte, n'a même pas un mot de protestation.

Il y a malheureusement, de la part des nôtres, ces reniements incompréhensibles quand les choses tournent mal. Quand on est tsigane, qu'on se mêle du débat public, qu'on anime une page sur les réseaux sociaux, qu'on préside une association, qu'on se fait photographier devant le fronton de l'Assemblée, sous les ors des ministères, qu'on met ces photos en ligne, qu'on dénonce les injustices, qu'on prend des positions, qu'on joue un peu des coudes pour écraser l'éventuelle concurrence des cousins, on est devenu sans même en avoir endossé la robe, l'avocat des tsiganes.

On devient aussi l'avocat des causes perdues. Il arrive aux avocats de secouer les puces à leur client. Quand on fait le bilan de l'affaire de Moirans en Isère, on comptabilise une voiture volée, un cambriolage, un accident avec des morts, une mère écrasée de douleur, des voitures qui flambent, des trains qui ne peuvent plus passer, un pays traumatisé, toute la communauté des Gens du Voyage montrée du doigt, les réseaux Twitter et Facebook déchainés.  

Alors, il faut secouer les puces à qui le mérite et dire que ce n'est pas une bonne idée que de voler une voiture pour faire des cambriolages, que ce n'est pas une bonne idée de foutre le feu à 35 véhicules sur la voie publique, même si la moitié de ces voitures sont des épaves prises dans une casse automobile.

Mais il ne fallait pas dire sur les ondes d'une radio, que la famille Vinterstein, parce qu'elle est sédentaire depuis plusieurs années, ne fait plus partie de la communauté des Gens du Voyage. Selon ce raisonnement étrange, les retraités de la fonction publique qui se plaisent à passer l'année dans leur camping-car seraient des Gens du Voyage, mais plus les vieilles familles tsiganes sédentarisées qui deviendraient automatiquement des Gadgé…  

La famille Vinterstein fait partie de la communauté des Gens du Voyage depuis toujours et il n'appartient à personne de les en exclure. Si, aujourd'hui elle est prise dans la tourmente du pire, elle a su par le passé, comme toutes les vieilles familles tsiganes de notre pays, donner le meilleur d'elle-même. Il est impensable, alors que la tension est énorme, de déclarer à la radio que cette famille n'a jamais été acceptée à Moirans. Il faudrait nous dire dans quelles communes les Gens du Voyage sont acceptés… Demain, il faudra soigner les blessures et les déchirures, celles Moirans, celles de la société et celles des Vinterstein.

Etre un défenseur de la cause, c'est oublier un peu l'appareil photo, oublier le spectaculaire et travailler humblement ses dossiers, acquérir une parole forte et claire et légitime. Et, quand au cours de ces drames, un gendarme trouve la mort, comme à Roye le 25 août, savoir réagir et comprendre que le pays aurait apprécié le geste, si nos présidents d'associations avaient su mettre un peu leurs querelles de côté pour lui rendre un hommage commun et solennel, et rappeler qu'il était mort pour défendre une femme, un enfant et son grand père, membres de notre communauté.

C'est ainsi qu'on ramène la paix et le dialogue et qu'on montre à qui les pouvoirs publics peuvent s'adresser, plutôt qu'aux pitres et aux bouffons.

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