Romstorie : Grostenquin, la bataille perdue

A Grostenquin l’antitsiganisme a gagné. Évangélistes ou pas, tous les Tsiganes de notre pays, sans distinction, ont été mis en cause, athées, catholiques, protestants, orthodoxes ou autres. Assimilés aux déjections, aux déchets, à la pollution, les Tsiganes sont devenus indésirables, persona non grata en Moselle alors que ce rassemblement de 30 000 personnes n’a été marqué par aucun incident grave

Près de 30 000 Tsiganes du Mouvement pentecôtiste Vie et Lumière, arrivés depuis le mercredi 23 août repartiront ce dimanche soir 3 septembre après avoir passé onze jours sur l’ancienne base aérienne de Grostenquin en Moselle où se tenait leur rassemblement évangélique.

Le patrin, (on prononce couramment patrine), c'est ce très vieux bouche-à-oreille des Tsiganes qui permet aux nouvelles importantes pour les familles telles que les deuils ou les accidents graves de se diffuser rapidement et traverser le pays tout entier en très peu de temps . Dès qu’on apprend la nouvelle, que ce soit de jour ou de nuit, on en informe les frères, les oncles et les cousins de proximité qui à leur tour et sans plus attendre iront la transmettre de proche en proche. On en informe pareillement les sœurs, les cousines et les tantes qui prennent toute leur part dans la diffusion des nouvelles et des commentaires indissociables.

A l’heure des téléphones portables reliés aux satellites, à l’heure d’Internet, de Facebook et de Twitter, le patrin  n’a rien perdu de son efficacité. Comment expliquer autrement que 30 000 personnes aient pu converger à l’heure dite et au lieu désigné, sans que l’organisateur Vie et Lumière n’ait diffusé une information complète et détaillée, sur un site internet facile d’accès pour ses fidèles et pour le grand public ? Si la communication interne, en matière de déplacements, rencontres et conventions, depuis la direction jusqu’aux fidèles est peu présente sur les réseaux informatiques, elle existe pourtant et elle a malgré tout bien fonctionné par l’intermédiaire des nombreux pasteurs que compte la Mission évangélique.

Quand on recherche Vie et Lumière sur Internet, on parvient à trouver quelques informations sur le site de la Fédération protestante de France www.protestants.org,  tandis qu’un autre site donne les adresses et téléphones de 222 églises évangéliques http://www.eglises.org/types/metf/ et renvoie enfin au site Internet de Vie et Lumière  http://www.vieetlumiere.fr/ . Pourtant,  aussi surprenant que cela puisse paraître, aucun de ces sites internet ne fait état de la convention de  Grostenquin. Sur le troisième site, on peut lire une brève information concernant  la convention de… 2015.  Depuis deux ans, la page est visiblement en sommeil.

Sur Facebook, les pages de « Vie et Lumière », et « Eglise évangélique Vie et Lumière », nous donnent à lire des psaumes et des versets mais ne nous disent rien sur le rassemblement de 30 000 personnes en ce moment même à Grostenquin en Moselle.

Sur Twitter, le compte Vie et Lumière @vieetlumière, reste modeste, mais sans doute apprécié des fidèles, avec 289 abonnés et 209 tweets diffusés à ce jour, lesquels renvoient tous à des liens sur Youtube où figurent des vidéos de sermons ou de chants liturgiques. Le dernier tweet date du 15 juillet et pas une seule information n’a été donnée sur le rassemblement de Grostenquin.

Néanmoins, sévère ou indulgent, le catalogue des insuffisances en matière de communication ne suffirait pas à lui seul pour comprendre ce qui s’est joué à Grostenquin.

Il faut maintenant faire avec la réalité, redescendre sur terre avec ses contingences matérielles et politiques : Grostenquin, c’est fini. Terminé. Il n’y aura plus de convention évangélique à Grostenquin en Moselle. Le premier ministre Edouard Philippe en a donné l’assurance par écrit au préfet de Moselle. Trop de difficultés, trop d’oppositions, trop d’hostilité de la population locale et des élus, trop de moyens matériels et humains à mettre en œuvre pour assurer l’ordre et la sécurité.

L’an prochain, il faudra trouver un autre site, mais les terrains disponibles et suffisamment vastes pour accueillir 6000 caravanes et 30 000 pèlerins sont si peu nombreux qu’en cette année 2017, l’ancienne base aérienne de l’OTAN de Grostenquin représentait le seul et unique terrain disponible.

D’une année sur l’autre, on ne sait pas à l’avance où se tiendra la convention d’été de Vie et Lumière. La mission évangélique tient deux conventions par an, lesquelles regroupent à chaque fois entre 25 et 30 000 pèlerins. Cette année, il a fallu attendre le 25 juillet pour que soit annoncée la décision ministérielle de retenir le site de Grostenquin en Moselle, sur l’ancienne base militaire de l’Otan. Il a fallu ensuite tout faire dans la précipitation.

Chaque année, la première de ces conventions se tient au moment de la Pentecôte, à Nevoy dans le Loiret où la Mission évangélique est propriétaire d’un terrain d’environ 100 hectares, situé à trois kilomètres au nord-ouest de Gien. Depuis plus de vingt-cinq ans, les autorités, les élus et la Mission évangélique ont fait des efforts pour que la convention de Pentecôte se déroule dans les meilleures conditions. Le temps et l’expérience ont permis de développer un savoir-faire partagé pour organiser la logistique, l’accueil et la circulation des pèlerins à Nevoy comparables aux mesures mises en œuvre dans les villes de pèlerinage assidu que sont les Saintes Maries de la Mer, Lourdes ou Ars. Le commerce local de denrées alimentaires a su adapter son offre à la demande de ces fidèles dont le jeûne ne constitue en aucune façon le fondement principal de la pratique religieuse.

Compte tenu de la forte mobilisation demandée aux élus et aux services publics à la Pentecôte, ces derniers ont souhaité que le second rassemblement, la convention estivale du mois d’août, se tienne dans une autre région. Il est donc nécessaire chaque année que les services de l’État puissent proposer un terrain disponible pour accueillir 6000 caravanes pendant près d’un mois avec les temps de montage, de raccordements, d’installation, d’accueil du public, puis de nettoyage des lieux et de démontage des infrastructures.

La bataille perdue à Grostenquin est celle de la communication, du rapport de force entre les quatre acteurs : la Mission évangélique, l’État, la presse quotidienne régionale, les élus de Moselle.

Ce qui s’est passé à Grostenquin a été préjudiciable, à tous les Tsiganes de notre pays, évangélistes ou pas, tous sans distinction ont été mis en cause, athées, catholiques, protestants, orthodoxes ou autres. A Grostenquin, les opposants ont montré leur détermination à interdire le séjour « aux nomades », aux Tsiganes, et ils ont gagné !

Il est de notoriété pourtant qu’il faut communiquer en direction du public, diffuser les recommandations données aux pèlerins, expliquer les mesures de sécurité qui ont été prises, en matière de circulation, en matière sanitaire, quels sont les contacts, les coordinations, les engagements avec les autorités locales, etc.

En reprenant tout simplement à son compte les directives de la Préfecture du 57, les recommandations officielles, même si chacun sait qu’elles ne sont pas toujours suivies à la lettre, la Mission évangélique aurait posé les premiers jalons pour rassurer l’opinion publique de ce canton de Moselle où depuis plusieurs semaines s’échauffaient les esprits contre la venue des Tsiganes. Il aurait fallu diffuser largement des numéros d’appel et adresses mail des organisateurs ou d’une équipe mise en place à cet effet pour entendre les demandes et les doléances éventuelles du public. Concrètement, pour joindre les organisateurs, les responsables de la Convention évangélique de Grostenquin, comment fait-on ?

Il est nécessaire, il est indispensable de dialoguer, de communiquer, d’entendre les griefs et les plaintes, même s’il s’avère que ces plaintes ne sont pas toujours fondées, désamorcer les conflits et les rumeurs, déminer le terrain. Quand le Pasteur Joseph Charpentier, dont l’autorité est incontestable, atteste devant une caméra de télévision que la Convention est ouverte à tous, Tsiganes et non-Tsiganes, quand il assure que chacun peut s’y rendre en toute liberté, en toute tranquillité, en toute sécurité, y compris les habitants de la Moselle, qu’il délivre là une véritable parole œcuménique, une parole d’apaisement, c’est malheureusement trop tard, les esprits sont en ébullition, le fiel est en fusion, les paroles ne sont plus entendues.

De son côté, l’État par la voix de la Préfecture de Moselle a montré qu’il savait maitriser la communication en diffusant un communiqué de presse, où sont précisés le lieu et les dates de l’évènement, la date d’ouverture de la base, le périmètre de la zone d’exclusion de 10 km, les mesures relatives à la circulation, à la protection des zones Natura 2000, et le projet d’ouverture d’un marché alimentaire sur la base, réservé aux commerçants et producteurs locaux, l’existence d’un protocole d’accord intégrant les procédures d’indemnisation des dégâts éventuels, etc.

Dès le début du mois de juillet, avant même que la décision soit arrêtée sur Grostenquin, la presse, et c’est son rôle, a relaté, puis relayé les inquiétudes et les refus des élus locaux. La lecture des premières pages alarmistes de l’Est Républicain et du Républicain Lorrain laisse une impression de parti-pris, de presse hostile aux Tsiganes. Dans les semaines qui précèdent l’arrivée des pèlerins, les manifestations devant la préfecture de Metz, les communiqués, les déclarations politiques, les évènements qui font vendre du papier, n’émanent que des opposants à la Convention évangélique, qui, elle-même accaparée par des soucis d’organisation, de logistique ne communique pas. Quelques interviews, quelques reportages sur les lieux de la convention depuis qu’elle a démarré viendront néanmoins atténuer ce sentiment de partialité de la presse quotidienne régionale.

Si les opposants à la tenue de cette convention à Grostenquin ont gagné la bataille, ils le doivent à une communication intensive et une mobilisation de nombreux acteurs de poids. Leur argumentaire principal, celui qu’ils ont martelé jour et nuit depuis le début du mois de Juillet, c’est le fait que la base soit située dans une Zone Natura 2000. Le Collectif Citoyen pour la défense de la Plaine du Bischwald et de Grostenquin a été créé à l'initiative des maires (au nombre de 26 à la mi-juillet) de l'ancien Canton de Grostenquin.

Au nom de l’écologie, de la préservation des oiseaux des mammifères, ce collectif s’est lancé dans la bataille, renforcé par les agriculteurs de la FDSEA, par les sénateurs François Grosdidier et Jean Louis Masson auxquels est venu s’adjoindre le député Fabien Di Filippo. Une de leur toute première initiative a consisté à déverser des tonnes de fumier dans l’entrée de l’ancienne base aérienne. Commencer par répandre des tonnes de fumier pour protester contre d’éventuelles déjections humaines… Au Sénat et à l’Assemblée nationale, à un moment où les questions d’emploi, de travail, de formation, de retraites, questions fondamentales pour l’avenir du pays font l’objet de débats animés, ces trois parlementaires asticotent le gouvernement sur des questions de préservation du busard cendré…

Depuis longtemps, le sénateur Grosdidier a fait de l’écologie « de droite » une de ses armes de bataille. Sa fiche Wikipédia, nous informe de l’existence de l'association "Valeur écologie, pôle écologiste de la droite et du centre" dont il est le président. Plus loin, Wikipédia nous précise « qu’en février 2013, un opposant politique, Philippe Mousnier, dépose plainte après avoir mis François Grosdidier en cause dans le cadre d'un éventuel conflit d'intérêt dans l'utilisation de sa réserve parlementaire. En effet, alors qu'il était député, il a utilisé celle-ci pour financer une association écologiste, « Valeur Ecologie », dont il est le président, en lui versant respectivement 100 000 € en 2009 et 60 000 € 2011. De plus, le seul permanent de l'association n'est autre que son conseiller parlementaire, tandis que sa trésorière, Marie-Louise Kuntz, fut longtemps sa première adjointe à la mairie de Woippy »

Qu’importe, François Grosdidier, soutien inconditionnel de François Fillon, prête main-forte au Collectif de défense de la plaine du Bischwald et de Grostenquin. Début juillet, ce collectif d’élus ouvre une page dans Facebook qui deviendra leur vitrine. Mais attention, on est prévenu, c’est la page d’un collectif d’élus, de maires, de gens sérieux qui n’ont rien contre les nomades, rien contre les Tsiganes. Le 1er août, nous sommes assurés que ce  « Collectif citoyen de défense de la Plaine du Bischwald et de Grostenquin, ne publie aucun article ni commentaire à caractère injurieux, discriminatoire ou simplement vulgaire… »

Qui ne dit mot consent. Le 30 août, quand un de leur soutiens, bûcheron de profession, employé par l’Office National des Forêts, traite Emmanuel Macron de « sans-couilles qui s’est fait voter par des moutons-couillons », les 26 maires portant l’écharpe considèrent que la nature du propos visant le Président de la République n’est ni vulgaire ni injurieuse et laissent en ligne ces pouilleries sur la page Facebook du Collectif de défense de la plaine du Bischwald et de Grostenquin…

On est rarement tombé aussi bas dans l’argumentaire. La préoccupation tout à fait légitime du collectif est la préservation de l’environnement sur les terrains entourant la base de Grostenquin, mais le pipi, le caca et les appels à la délation ne constituent pas à eux seuls une ligne politique sérieuse et crédible. Pourtant ces pages sur Facebook ne contiennent hélas rien d’autre que des histoires de chiasses, de colombins, d’étrons et de fientes, de recommandations à composer le 17 dès qu’un véhicule est garé quelque part, dès lors qu’un Tsigane adresse la parole à un habitant du coin…

Par son histoire l’ancienne base aérienne de l’Otan de Grostenquin appartient à la mémoire collective, au destin collectif des Français. Cette réserve foncière de 430 hectares est maintenant désaffectée et il est normal que les habitants du secteur souhaitent se la réapproprier, l’utiliser de manière respectueuse de l’environnement, qui est leur environnement. Qu’elle soit concédée temporairement, pendant onze jours et moyennant finance, pour la tenue d’un rassemblement religieux ou laïc, avec un ensemble de mesures de sécurité draconiennes, ne justifiait pas une telle alarme, un tel battage, de tels propos en publics, un tel réveil de l’antitsiganisme.

Il m’a semblé nécessaire de rappeler à cette occasion que les Tsiganes, évangélistes ou pas, font également partie de la mémoire collective, du patrimoine commun de tous les Français, tous les Européens, toute l’humanité. L’immense artiste manouche que fut Django Reinhardt est une fierté française. L’immense artiste Achille Zavatta aussi. Je laisse aux lecteurs le soin d’apprécier comment le Collectif de défense de la plaine du Bischwald et de Grostenquin traite les descendants d’Achille Zavatta :

«  - Aux propriétaires d'équidés : Des riverains qui ont eu des expériences malheureuses souhaitent prévenir. Nous diffusons ce message, car il est clair et sans attaque aucune. Juste un vécu lors des derniers rassemblements : Lors de la présence des gens du voyage, certains se promènent avec une camionnette, munie d'une clochette pour vous débarrasser de votre ferraille. D'autres vous proposeront différents services.
En ce qui concerne les équidés, le cirque Zavatta fait partie des gens du voyage. Vous n'aurez sans doute pas de soucis lors de leur présence, ils ne feront que zoner. Il faudra faire attention lors de leur départ, (disparition des électrificateurs, citerne en acier...) et par la suite, un risque est présent pour les chevaux colorés, recherchés par les cirques. Ils peuvent les repérer a un endroit et revenir les chercher plus tard (parfois après quelques mois, une jument a disparu dans le nord en 2014 à la suite de la présence du cirque, elle n'a jamais été retrouvée. Vous trouverez différents articles sur internet).
Soyez vigilants!! Surveiller vos parcs, vos chevaux.
Ne devenez pas paranoïaque, mais ils ont bien compris qu'on ne voulait pas d'eux, du coup ils risquent de faire tout et n'importe quoi pour nous embêter. Ce message s'adresse aussi aux agriculteurs. Prenez les dispositions nécessaires. »
  12 août 2017 10h50 : Sur Facebook page du Collectif citoyen de Bischwald et Grostenquin.

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