Romstorie : ce deuil qui ne se fait pas, cette rédemption qu’on ne leur accorde pas, malgré Auschwitz

Le Parlement européen, par une résolution adoptée le 15 Avril 2015, a reconnu le fait historique que constitue le génocide des Roms durant la Deuxième Guerre mondiale et invité les états membres à faire de même. Cette résolution, qui a été transmise à la France, n’a pas encore à ce jour reçu de réponse officielle de Paris. Nous devrons sans doute attendre encore de longs mois, voire des années.

Le Parlement européen, par une résolution adoptée le 15 Avril 2015, a reconnu le fait historique que constitue le génocide des Roms durant la Deuxième Guerre mondiale et invité les états membres à faire de même. Cette résolution, qui a été transmise à la France, n’a pas encore à ce jour reçu de réponse officielle de Paris. Nous devrons sans doute attendre encore de longs mois, voire des années.

Au huitième mois de l’année 2015, notre pays serait-il saturé de commémorations, d’anniversaires et de solennités ? Il est vrai que les "années quinze" furent à ce point des années terribles que certains évènements n’ont pas pu s’insérer dans le calendrier des célébrations françaises.

Pour des raisons diverses, les dates de Marignan "quinze-cent-quinze", Waterloo 1815, de même que l’expédition désastreuse et sanglante des Dardanelles en 1915, n’ont pas été retenues pour figurer parmi les centenaires commémorés.  

On s’interroge parfois sur l’utilité des discours conventionnels, des cérémonies codifiées dans le moindre détail, des minutes de silence et des heures d’ennui. On regarde à la dépense, on calcule le prix des fleurs, des buffets, des services d’ordre, on s’interroge sur la mobilisation de tant d’énergie pour rappeler le passé quand par ailleurs le présent va si mal.

Néanmoins, chacun sait confusément qu’il est nécessaire de régénérer les traités d’amitiés, de combiner le préventif et le curatif, d’apaiser les tensions par des retrouvailles, sacraliser la mémoire avec l’ambition d’assurer l’avenir et tout faire pour ne plus écrire l’histoire avec du sang.

Pour commémorer, pour se souvenir ensemble, faudrait-il encore qu’un droit d’entrée dans la mémoire commune, dans le récit national ait été accordé à cet événement tragique et monstrueux qu’est le Samudaripen, le génocide des Roms et Tsiganes. Depuis soixante-dix ans, cet évènement générateur de deuils, de chagrins, d’angoisses, de honte et de silence, attend son inscription dans l’histoire officielle de la France. Depuis le quinze avril dernier, la France traîne encore plus les pieds.

Une nouvelle ère pourrait maintenant s’ouvrir où les élus de la nation viendraient devant les monuments aux morts, avec les sous-préfets, les drapeaux, la presse et les gosses des écoles, assister au dépôt de ces quelques fleurs liées en gerbes sur les rubans desquelles le mot Rom ou le mot Tsigane serait inscrit. Et pour les martyrs du Samudaripen, ils auraient quelques mots d’apaisement, de réconciliation. Et pour leurs descendants, peut-être pourrions-nous espérer d’autres réponses que l’envoi des pelleteuses et des escadrons militaires en armes.

On n’a pas suffisamment pris en compte, on n’a sans doute pas encore mesuré la portée des paroles du Président de la République François Hollande qui, le 26 avril dernier, au camp de Natzwiller-Struthof, par devant les présidents du Conseil européen et du Parlement européen, devant le secrétaire général du Conseil de l’Europe et devant les représentants de l’UFAT, Union Française des Associations Tsiganes, a déclaré : « Au Struthof, des déportés Roms, Tziganes, sont morts parce qu’ils étaient Roms, Tziganes, et rien ne rappelait leur martyre »

Nous nous permettrons de suggérer aux rédacteurs de la présidence d’écrire le mot Tsigane avec un s plutôt qu’avec un z, car même si les deux orthographes sont admises, le z est porteur d’un héritage traumatisant du fait qu’il était tatoué, suivi d’un numéro, sur le bras des détenus Tsiganes (Zigeunern) à Auschwitz.  

Le discours présidentiel porte l’espoir d’une avancée significative par l’utilisation de cette courte conjonction grammaticale : "parce que". S’ils sont morts "parce qu’ils" étaient Roms, s’ils sont morts "parce qu’ils" étaient Tsiganes, ça s’appelle un génocide et le président de la République française le reconnait et le dit, verbatim, les mots ont été prononcés. http://www.elysee.fr/chronologie/#e9151,2015-04-26,ceremonie-a-l-occasion-de-la-journee-nationale-de-la-deportation

Il faut maintenant prendre date et en tirer les conséquences, il faut engager des débats parlementaires du même ordre que pour la reconnaissance du génocide arménien, des débats moins difficiles sur le plan diplomatique, parce que la justice de Nuremberg a désigné, poursuivi et condamné les bourreaux, l’Allemagne nazie. A moins, que les aides du bourreau, à cette occasion n’apparaissent au grand jour…

La connaissance de ce génocide ne date pas du 26 avril 2015. Si, on n’en avait pas beaucoup parlé après la guerre, les travaux de l’historien américain Raul Hilberg, plusieurs fois réédités et complétés depuis 1961, y faisaient déjà allusion. Claire Auzias, historienne,  a écrit un ouvrage de 200 pages très documenté, intitulé "Samudaripen, le génocide des tsiganes" paru en 2000 aux éditions L’esprit frappeur. Sur le même sujet, Emmanuel Filhol, enseignant et chercheur a apporté des éclaircissements sur cette "France contre ses Tsiganes" tandis que Marie Christine Hubert, historienne, a publié sur "Le génocide tsigane en Europe". Des universitaires, des institutions font de même en Allemagne, en Roumanie, en Pologne, en République Tchèque, dans l’Europe entière. Donc, on savait, on sait presque tout et depuis longtemps.

Ces chapitres dramatiques de notre histoire, jamais reconnus, jamais enseignés dans les écoles, ont fait que les Français ignorent majoritairement ce qui s’est passé le 2 aout 1944 à Auschwitz, où les Tsiganes étaient emprisonnés depuis février 43 dans un camp à part, appelé Zigeunerfamilienlager ou camp des familles tsiganes.

Les persécutions et la maltraitance infligées aux Tsiganes emprisonnés à Auschwitz par le médecin nazi Mengele et ses aides sont abominables : stérilisation aux rayons X des hommes et des femmes, mutilations des utérus et des ovaires, atrophies du foie, inoculations de bactéries pour provoquer des phlegmons, le typhus, la malaria, mélanges de groupes sanguins, brûlures, électrochocs, essais de gaz, amputations, etc.

Mengele assassinait les couples d’enfants tsiganes jumeaux pour disséquer les petits corps dans lesquels il espérait découvrir, par une disposition particulière de quelque glande ou organe, un hypothétique secret de la gémellité. Ainsi, il aurait pu donner les moyens à sa race de seigneurs de se reproduire en double exemplaire à chaque grossesse. Pour ses seules "recherches" sur la gémellité, il a assassiné 110 enfants tsiganes sur une durée de 17 mois, et des milliers encore pour vérifier ses multiples démences. Mengele est mort dans son lit, tranquillement en 1979, quelque part en Amérique latine.

Son supérieur, Otmar von Verschuer, théoricien majeur des politiques racistes du troisième reich, qui n’oubliait jamais de remercier chaleureusement le camarade Mengele de lui avoir envoyé des yeux, des ovaires, des testicules, des hypophyses et diverse glandes prélevées sur les enfants tsiganes, accusé d’avoir été compagnon de route du parti nazi, fut condamné après la guerre à 600 deutsche marks d’amende. Il est mort dans son lit en 1969, considéré et honoré dans le monde entier pour avoir dirigé jusqu’en 1968 l’Institut de génétique humaine de Münster.

Le docteur Hans Munch qui faisait partie de cette équipe de fous criminels, a été acquitté par le tribunal de Cracovie en 1947, est mort en 2001, tranquillement chez lui sans un regret, toujours nazi comme en 40. 

Comme une solution locale dans la solution finale, dans la nuit du 2 aout 1944, le camp tsigane était liquidé, tous les détenus gazés jusqu’au dernier pour « accueillir » les juifs de Hongrie dont la destruction était à son tour programmée.

Les Tsiganes qui ont survécu aux destructions criminelles de la seconde guerre mondiale ont emporté avec eux la pestilence des camps de la mort. Au sortir du cataclysme, les pays d’Europe n’ont rien entrepris pour les débarrasser de cette puanteur, les restaurer dans leur dignité, leur accorder réparation et les accueillir pleinement au sein des nations.

Trop de bourreaux sont morts paisiblement dans leur lit, tandis que les arrière-petits-enfants de leurs victimes sont toujours condamnés à porter le fardeau des races maudites, décrété par ces bourreaux en question.

Même si l’Europe s’en défend, elle semblerait pourtant vivre chaque jour avec le regret de n’avoir pas su finir le travail et se débarrasser définitivement de notre peuple. Nulle part après la guerre, les Roms ont été protégés, nulle part en Europe à ce jour encore, soixante-dix ans après, ils ne sont tolérés. Les enfers d’Auschwitz, de Sobibor, de Babi-Yar et les montées aux calvaires de Transnistrie ne nous valent aucune rédemption, aucune rémission.

Notre histoire pourtant écrite et documentée, cet immense malheur, l’héritage maudit d’Auschwitz depuis soixante-dix ans continue vaille que vaille à faire l’objet de méconnaissance, de désintérêt, de négationnisme passif.

L’enjeu est de dépasser Auschwitz, de sortir d’Auschwitz une fois pour toutes, de pouvoir oublier le bulldozer en noir et blanc qui pousse les cadavres dans une fosse commune. Ce serait possible, si depuis quelques années les bulldozers n’étaient pas présent chaque jour pour creuser des tranchées afin d’empêcher l’accès des terrains aux Gens du Voyages, pour détruire les abris précaires des Roms dans la misère qui, tant bien que mal essaient de survivre dans les friches industrielles aux périphéries des villes.

Pour oublier ce passé de morts et de mutilations, d’enfants énucléés, de femmes éviscérés, nous avons besoin d’apaisement, de dialogue, nous avons besoin de le dire et d’être entendus. Les vivants pourront accomplir le deuil nécessaire et le tourment de nos "mouli", nos morts, enfin soulagé s’apaisera. Sortis de la nuit, sortis de l’enfer et de l’oubli, ils entreront dans la mémoire collective des nations, tandis que leurs descendants fidèles aux très anciennes coutumes les regarderont s’éloigner en silence dans la lumière et la miséricorde.

L’aube du 3 aout hier s’est levée sur l’initiative des Gens du Voyage qui sont allés déposer des gerbes de fleurs sur la tombe du Soldat inconnu en mémoire et en hommage aux Tsiganes victimes des persécutions de la seconde guerre mondiale.

Ces quelques fleurs pour la seconde année consécutive, déposées en accord avec les services du protocole officiel, aux accents de l’hymne national, constituent avec le discours du président de la République au Struthof les premiers pas d’une réconciliation fragile de la France avec "ses" tsiganes. Si tout va bien, l’année prochaine, j’enlève les guillemets.

 

De février 43 au 2 août 44, ce sont 22 650 prisonniers roms qui ont été déportés au Zigeunerfamilienlager d’Auschwitz. Ce chiffre comprend 360 enfants nés dans le camp. Parmi eux, 13.150 morts sont morts de famine, de maladie, par les mauvais traitements et l'épuisement, et environ 5700 ont été assassinés dans les chambres à gaz, plus de la moitié d'entre eux au cours de la nuit du 2 Août. Les 15 % qui ont survécu (provisoirement) sont ceux déclarés aptes à travailler qui ont été transférés vers d’autres camps.

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